Le Règne de l'esprit malin 1917
Le Règne de l’esprit malin
Histoire
CHAPITRE PREMIER
1
L’homme arriva vers les 7 heures, mais il faisait grand jour encore, parce qu’on était en été.
Il était maigre, petit, et un peu boiteux, semblait-il ; il portait sur le dos un sac de grosse toile grise.
Il n’y eut point d’étonnement pourtant parmi les femmes qui causaient entre elles devant les maisons, quand elles le virent venir, et les hommes, occupés, eux, dans les granges ou dans les jardins, c’est à peine s’ils levèrent la tête : sûrement que ça devait être un ouvrier de campagne en quête d’ouvrage, comme on en voit passer tous les jours.
Quelques-uns ont une faux au bout du manche de laquelle ils attachent leur baluchon, d’autres portent leurs bottes pendues autour du cou ; il y en a des vieux, des jeunes, des grands, des petits, des moyens, des gras et des maigres ; quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, on sait assez qu’ils ne valent pas cher. C’est toujours la même mauvaise graine, saoulons, fainéants, querelleurs ; et difficiles avec tout ça, capricieux, portés sur leur bouche : la honte des honnêtes gens.
Un de plus qui passait, voilà ; il faisait très beau, il faisait tout rose, il y avait ce soir-là, on peut le dire, du contentement dans les cœurs. Outre le beau temps qui durait, l’année s’annonçait de plus en plus comme devant être une bonne année : les vignes d’en bas venaient bien, on avait déjà eu de l’herbe en abondance, le foin ne manquerait pas non plus, et, pour ce qui est du froment, qui commençait seulement à changer de couleur, rarement on l’avait vu si dru, si bien fourni, si fort de tige. Raisons de se réjouir, n’est-ce pas ? quand même il ne faut pas trop se fier aux choses, mais le contraire serait pis peut-être, et à trop s’en méfier on les découragerait. Il faut quelquefois savoir se laisser aller, surtout quand les signes vous y autorisent, comme c’était le cas cette année-là ; alors on se laissait aller.
On vit les hommes revenir des champs ; ils s’abordaient, la pipe à la bouche, ou, s’appelant de loin, échangeaient des plaisanteries, tandis qu’autour de la fontaine les filles se poussaient du coude et éclataient de rire à tout moment.
Dans le ciel qui avait verdi, des petits nuages passaient ; cent ou deux cents maisons sont là, qui se serrent autour d’une haute église à clocher carré ; c’est un palier dans la montagne. C’est sept ou huit cents habitants logés un peu haut, mais bien abrités contre les vents du nord et ceux du sud par deux chaînes parallèles, entre lesquelles s’allonge une vallée qu’ils dominent, et ainsi ils sont au chaud et ont jusqu’à des figuiers dans les bas s’ils veulent, tandis que les hauts sont en pâturages, et plus haut encore viennent des glaciers.
Il y avait l’organisation de tous les villages : un président, trois ou quatre municipaux, un conseil de commune, un secrétaire du conseil, un maître d’école, un curé ; il y avait deux auberges, deux boutiques ; devant l’église, il y a une assez grande place où on se réunit après la messe.
C’est d’ailleurs bien le seul espace découvert qu’on trouve dans tout le village ; à part elle, il est en effet tout entier en petites rues même souvent pas assez larges pour qu’on puisse y passer en char, les mulets seuls peuvent y passer ; et tortueuses encore tellement qu’on ne voit pas à dix pas devant soi.
Toutes les cheminées s’étaient mises à fumer, on savait bien ce que ça voulait dire. Quand il fait rose ainsi sur les grands rochers en haut la montagne et qu’en bas les cheminées fument, c’est que l’heure de la soupe ne va pas tarder à venir.
On le voyait du reste assez ; sur tous les chemins des gens s’en venaient, se dirigeant vers le village ; les rues, elles aussi, étaient pleines de monde, il passait pas mal de mulets ; – ainsi, dans la joie d’un beau soir, quand même les barrières en bois sec des jardins semblent reprendre vie, ça va, ça vient, c’est cette odeur de soupe qui sort par les portes ouvertes et des femmes se tiennent penchées sur les foyers dans les cuisines.
Puis il se fit un grand silence, et il n’y avait plus personne dans les rues, parce qu’on était en train de manger.
L’homme était entré à l’auberge. Quand il y entra, l’auberge était vide ; il alla s’asseoir à une des tables du fond. Il avait déposé son sac sous le banc, et, s’étant accoudé, il attendit qu’on vînt. Ce fut le patron qui vint, un nommé Simon. Il dit à l’homme :
– Qu’est-ce que vous voulez ?
– Donnez-moi un demi de vin, dit l’homme. Et j’aimerais bien aussi avoir quelque chose à manger.
Il ne fit pas beaucoup de façons, comme on voit ; Simon n’en fit guère davantage. Il alla chercher du pain et du fromage, qu’il apporta sur une assiette avec le demi de vin blanc ; l’homme se mit à manger.
Une grosse lampe de cuivre, pas encore allumée, pendait au plafond ; il commençait à faire sombre. L’homme mangeait sans se presser, comme on fait quand on n’a pas très faim, mais il faut manger, et c’est l’heure. Simon était ressorti tout de suite ; l’homme resta seul. Il toussa un peu, il semblait enrhumé. Il bougeait lentement ses mâchoires sous l’espèce de barbe courte qu’il avait, une barbe pas plus longue au menton que sur les joues, et dont on ne distinguait pas bien la couleur. Il semblait qu’il eût les yeux gris, mais la chose n’était pas sûre, parce qu’ils étaient petits et très enfoncés. On remarquait pourtant qu’il avait le nez de travers. Et ce qu’on remarquait aussi, c’est que sa peau pendait en gros plis autour de son cou, de ses mains et de sa figure, et paraissait moins une peau qu’une espèce d’autre vêtement, qu’il aurait porté à même la chair, et qu’il aurait pu ôter, pour peu que l’envie lui en fût venue.
Il y avait bien ainsi quelque chose d’un peu inquiétant dans son aspect, mais il ne semblait pas s’en douter, ni en ressentir de la gêne. Bien au contraire, son maintien était assuré, et son air parfaitement calme. C’était un de ces hommes qui, où qu’ils se trouvent, semblent chez eux, comme s’ils s’étaient dit une fois pour toutes : « On me prendra comme je suis », et parce qu’ils n’ont point de chez eux, ils se trouvent partout chez eux. Et il continua de boire et de manger, jusqu’à ce que son assiette et sa chopine fussent vides, sur quoi il se bourra une pipe, – et la nuit venait tout à fait.
C’est à ce moment que Simon rentra ; il tira un tabouret de dessous une des tables. Il monta dessus. Il frotta l’allumette contre son pantalon.
On vit le feu prendre lentement à la mèche encrassée et la petite flamme mit assez longtemps à en faire le tour.
Des lampes Congo, ça s’appelle, on en voit dans tous les villages, l’abat-jour est de porcelaine blanche bon marché, le récipient de cuivre est percé, au milieu, d’un trou par où s’établit un courant d’air qui active la combustion.
– Vous n’avez pas encore l’électricité par ici ? dit l’homme.
Simon souffla dans le verre avant de le remettre en place :
– Non, dit-il, pas encore ; et puis on n’en a pas besoin.
– C’est vrai, dit l’homme, avec ces inventions on se complique trop la vie. C’est comme leurs chemins de fer, j’aime encore mieux mes jambes ; elles me coûtent moins cher.
Et il se mit à rire, mais Simon ne riait pas, lui, parce qu’il était assez méfiant de caractère et long à se livrer, surtout avec des inconnus.
D’ailleurs, la porte s’était ouverte et, l’un après l’autre, trois hommes entrèrent. Ils regardèrent et virent que quelqu’un était là, mais firent comme s’ils n’avaient rien vu, et, après un bonsoir jeté à Simon, s’assirent tous trois à la même table, dans l’angle opposé de la pièce, et le plus loin de l’homme qu’ils pouvaient. Simon était descendu à la cave, sans qu’ils eussent eu besoin de lui rien commander : il connaissait leurs habitudes. Et déjà tout l’air de la salle avait commencé à bleuir, s’épaississant de plus en plus, – dans quoi la lampe pâlissait et rétrécissait sa lumière, devenue comme un petit œil.
C’est que d’autres hommes étaient arrivés et de toutes ces pipes sortait une grosse fumée, celle de ces âpres tabacs un peu humides, pas hachés fin, des boutiques de village, où le paquet coûte deux sous et dessus on voit l’image en noir d’un beau militaire, en habit à plastron, qui se tient debout, l’arme au pied.
Le temps passa, les conversations s’étaient engagées ; Simon, ayant servi les derniers survenus, avait été s’asseoir, lui aussi, à une des tables et s’était mis à boire, lui aussi.
Bientôt on ne s’entendit plus, parce que le ton des voix peu à peu s’était élevé. On discutait maintenant, on se disputait presque ; de temps en temps, quelqu’un donnait un coup de poing sur la table, à la suite de quoi venait un silence, puis le bruit recommençait.
L’homme profita d’un de ces silences : « Pardon, Messieurs ! » dit-il, et tout le monde se retourna.
Alors on vit qu’on l’avait oublié, qui reparut brusquement devant vous, et n’avait point quitté sa place, où étaient sa chopine et son assiette vides, et lui se tenait accoudé devant. Il y eut de l’étonnement. Mais lui n’en parut nullement troublé, ni de les voir tous se tourner vers lui ; et, portant bonnement la main à son chapeau, c’est sans hâte qu’il reprit :
– Excusez-moi, si je vous dérange, mais j’aurais un petit renseignement à vous demander.
On voyait qu’il savait vivre. Et la gêne fut plutôt pour eux, d’où ils ne seraient point sortis peut-être, si Lhôte, le maréchal-ferrant, n’eût été là, parce qu’heureusement plus alluré qu’eux tous et plus adroit à s’exprimer, et en ayant plus l’habitude.
– Dites seulement, et on verra bien si on peut vous le donner, votre renseignement.
– Je vous remercie bien, dit l’homme.
Puis, ayant réfléchi :
– C’est que voilà, ça va peut-être vous surprendre. Je viens de loin, vous comprenez, et vous ne me connaissez pas. On a été si longtemps par les routes qu’on ne se rappelle même plus tous les pays par où on a passé. Et d’ordinaire, quand j’arrive dans un endroit, c’est pour repartir tout de suite. Mais, ce soir, comme je montais chez vous, je ne sais pas ce qui m’a pris : est-ce vos beaux vergers d’en bas, le temps, vos champs de blé, vos vignes ? ou bien simplement que vous m’avez plu ; mais voilà que je me suis dit : Si tu te reposais un peu ? Tu as assez couru comme ça, tu commences à t’essouffler, tu prends de l’âge. Pourquoi ne t’arrangerais-tu pas pour t’installer dans le pays ?
Il parlait posément, sortant ses mots l’un après l’autre, comme on sortirait des écus, en vue d’une somme à payer ; il s’arrêta, il reprit :
– Je suis cordonnier, je sais mon métier. Vous n’auriez pas besoin d’un cordonnier, par chez vous ?
La proposition surprit, en effet : on le connut assez au silence qui l’accueillit. Ça n’est pas tellement l’habitude que le premier passant venu vienne vous déclarer qu’il s’installe chez vous. Ces gens, on ne connaît ni leur père, ni leur mère ; on ne sait même pas leur nom. On crache de côté quand on les voit venir, – et ils passent, et on a craché, voilà tout. Mais il y avait quelque chose, chez cet homme, qu’il n’y avait pas chez les autres, dont on sentait l’effet sans bien se rendre compte de ce que ça pouvait être : pourquoi pas, pensaient-ils, après tout ? Et ils se regardaient, attendant que Lhôte parlât.
Et Lhôte, en toute autre occasion, aurait sans doute répondu : « Passez votre chemin, on n’a pas besoin de vous ! » c’est même bien ce qu’il eût voulu répondre, n’empêche qu’il répondit juste le contraire :
– Comme ça se trouve ! dit-il. On vous aurait demandé de venir que vous ne seriez pas venu plus à propos. Il n’y a pas trois jours que le vieux Porte est mort, et c’est hier qu’on l’a enterré. Et on était bien ennuyés, rapport à savoir qui prendrait sa place, vu qu’il était cordonnier comme vous, et sa boutique est à louer. Seulement (ici Lhôte parut hésiter)… seulement il faudrait la somme, oh ! pas grand-chose, mais il faudrait bien dans les 50 francs, vu qu’il y a les outils et un terme du loyer qu’il n’a pas payé.
L’homme dit :
– Ça me regarde…
Il se tut. Il recommença (mais plus bas, et comme s’il se parlait à lui-même) :
– Bien entendu qu’il faudra de l’argent : j’y ai pensé, j’en ai…
Puis, haussant de nouveau la voix :
– Et quand est-ce qu’on pourrait voir ?…
– Demain matin, dit Lhôte…
Et les autres :
– Oui, demain matin.
Ils parlaient tous à la fois, ayant fini par se défaire de leur timidité et aussi de leur méfiance ; mais c’est que l’affaire les intéressait, et puis l’homme n’avait pas bronché quand il avait été question d’argent.
– Même que c’est une jolie boutique, dit quelqu’un, et bien située…
– Et que la clientèle est faite, dit un autre…
– Et qu’on a beau n’être pas riche, dit un troisième, on paie comptant.
– Merci, Messieurs, dit alors l’homme (et il toucha de nouveau l’aile de son chapeau), merci surtout à vous là-bas qui avez une barbe noire.
Lhôte dit :
– Je m’appelle Lhôte et je suis maréchal-ferrant.
– Eh bien, monsieur Lhôte, dit l’homme (il disait monsieur Lhôte, on était flatté), vous vous êtes montré d’une grande complaisance envers moi ; vous me permettrez bien de vous rendre la politesse.
Et frappant avec le fond de son verre sur la table :
– Eh ! patron.
Comment se fit-il que tout eût changé si rapidement ? mais rien qu’à la façon dont Simon s’empressa d’accourir, on put voir combien l’homme avait gagné en importance.
– Trois litres pour ces messieurs, et ce que vous avez de meilleur !
Là fut le grand coup, ces trois litres, à quoi personne ne s’attendait. Il y eut tellement de surprise, au premier moment, que personne, pas même Lhôte, ne songea à remercier ; avaient-ils seulement bien entendu ? Trois litres ! et ils n’étaient que huit, et pour la peine qu’ils avaient eue, encore ! Fallait-il que l’homme fût riche, ou généreux ! De toute façon, ils n’en revenaient pas. Et ce fut seulement quand le patron reparut, portant les trois litres demandés, deux de la main gauche et un de la droite, qu’ils retrouvèrent la parole.
Ils dirent tous ensemble, les uns : « Oh ! merci », les autres : « Vous êtes bien bon ! » puis personne ne parla plus. Et il fallut que Lhôte une fois de plus intervînt, avec une proposition à laquelle chacun applaudit :
– On ne sait pas bien s’exprimer, nous autres, mais vous nous feriez plaisir en venant boire votre vin avec nous.
En ce disant il se tournait de côté, et tout le monde à présent reprenait :
– C’est ça, venez, vous nous feriez plaisir.
L’autre ne fit pas de difficultés : « Le plaisir sera pour moi », avait-il dit, et il se leva donc et vint. Il prit place à côté de Lhôte. Et bientôt ils se trouvèrent tous réunis autour de la même table, où ils étaient bien un peu serrés, mais on aime à se sentir les coudes dans ces moments d’expansion.
On remplit les verres, la conversation devint générale. Ils étaient dix ensemble, y compris le patron, et il ne tarda pas à y avoir cette bonne chaleur du dedans, qui résulte de l’introduction du vin et vous dégèle, comme quand un rayon de soleil tombe l’hiver sur la terre durcie, et voilà qu’elle s’amollit. L’homme s’était mis à leur parler du pays, et combien le pays tout de suite lui avait plu ; ils en furent agréablement chatouillés dans leur amour-propre. Ils opposèrent bien pour la forme la peine qu’ils avaient quand même et les difficultés d’être dans la montagne, où on manque de chemins : au fond, ils étaient de l’avis de l’homme. On a beau en dire tout le mal qu’on veut, on a un goût dans le cœur pour sa terre. On l’aime jusque dans la haine qu’on a pour elle, qui vous vient de la peine qu’elle vous donne ; on ne la quitte guère que forcé, et c’est pour y revenir dès qu’on peut.
– Alors, c’est vrai, disaient-ils à l’homme, vous vous plairiez chez nous ? tant mieux ! Nous aussi on sera contents de vous avoir.
Et l’homme maintenant leur posait des questions : combien d’habitants ? sept ou huit cents ; quels métiers ? guère de métiers, c’est tout paysan, par chez nous ; qui était curé, qui était président de commune ? et ainsi de suite ; ils répondaient, ils eurent à faire ; puis commencèrent les choses un peu salées, qui sont le second étage du vin.
Et c’étaient des allusions, des jeux de mots, des phrases à double sens, des expressions pas toujours très fines ; c’est notre nature qui veut ça : qu’on l’écarte un instant, elle vous revient renforcée ; mais l’homme ne semblait nullement mal à l’aise, bien qu’il restât très calme, lui, et il n’avait guère bu.
A l’occasion il plaçait son mot, et on riait plus que jamais.
Le tout dura jusqu’à 10 heures, auquel moment l’homme demanda à Simon s’il n’aurait pas une chambre pour la nuit, et Simon répondit avec empressement qu’il en avait une.
Il fallait seulement qu’il allât la préparer. Il dut pour cela monter à l’étage. Et ce fut pendant qu’il était monté que Lhôte enfin hasarda une question qu’il avait depuis longtemps au bout de la langue :
– Excusez-moi, dit-il en se tournant vers l’homme, si peut-être je suis indiscret, mais on aimerait tous savoir à qui nous devons cette bonne soirée, parce qu’on a eu du plaisir, ça n’est pas pour dire, mais on a eu beaucoup de plaisir.
L’homme reprit :
– Si je comprends bien, vous aimeriez savoir mon nom.
Lhôte recommença :
– Si on n’était pas indiscret…
Alors l’homme :
– Mon père s’appelait Branchu ; c’est un nom facile à se rappeler : Branchu, comme qui dirait Cornu…
C’était un nom facile à se rappeler, en effet, bien qu’il n’y en eût point de cette espèce dans le pays, mais, des Cornu, il s’en trouvait à la vallée ; on se dit que l’homme ne venait peut-être pas de si loin qu’on pensait.
On entendait Baptiste aller et venir dans la chambre du premier, et il avait appelé sa femme pour qu’elle vînt l’aider à faire le lit.
2
Rendez-vous avait été pris pour le lendemain matin, et la chose s’arrangea sans peine.
C’était dans une petite rue qui, partant de l’église, allait, par un grand demi-cercle, rejoindre, du côté du nord, le chemin qui coupait le village en deux ; la maison n’avait qu’un rez-de-chaussée ; c’était un simple cube de pierre, et pas neuf, comme on voyait bien.
Lhôte accompagnait le nommé Branchu.
Ils allèrent heurter à une maison voisine, qui était celle du propriétaire, qui était un vieux.
Il toussait, et il disait en regardant Branchu d’en dessous :
– Ah ! c’est vous qui voulez louer… C’est que j’ai eu tant d’ennuis avec le précédent locataire !
Et là-dessus, parlant beaucoup, il commença à se plaindre de lui. Ce Porte buvait tout ce qu’il gagnait. Et le malheur était que, quand il rentrait saoul, tout le monde savait à quoi s’en tenir dans le village, tellement il faisait de bruit, et déjà dans la rue, et, une fois dans sa chambre, plus encore, poussant de grands soupirs, se frappant la poitrine, et se lamentant sur lui-même avec des larmes et des cris.
– Porte, Porte, tu es maudit ! Il y a un poison en toi qui détruit tout, même la joie. Et tu vas chercher la joie dans le vin, mais à peine l’as-tu trouvée que tu la sens qui t’abandonne, et tu retournes à ton chagrin. Il y a un poison en toi, mon pauvre Porte. Tu ne devrais plus boire, tu n’en as pas la force, Porte !… Mon Dieu, mon Dieu !… Mon Dieu, mon Dieu !…
Il criait des choses ainsi, puis recommençaient les soupirs et les frappements de poitrine. On ne pouvait plus fermer l’œil. Heureusement qu’il était mort.
Ces choses-là, l’homme les savait depuis la veille, vu qu’on les lui avait racontées à l’auberge ; il n’en dut pas moins les entendre à nouveau, parce que le vieux était bavard, et savait bien d’ailleurs à quoi il voulait en venir.
– Vous comprenez, reprenait-il, ce qu’il me faudrait, cette fois, c’est un locataire tranquille… Il y a aussi que Porte me devait trois mois de loyer… Et puis (jetant alors à Branchu un regard de côté), il faudrait qu’on me paie une année d’avance, sans quoi j’aimerais mieux ne pas louer du tout… ça ferait 100 francs pour l’année, plus les 25 francs en retard ; 100 et puis 25, ça ferait 125…
Il bredouillait un peu. Branchu fut beau à voir. (Encore fallait-il savoir que le loyer avait été doublé, Porte ne payant en réalité que 5 francs par mois.) Il prit son portefeuille, en tira trois billets :
– Voilà 150 francs, payez-vous !
On vit le vieux tendre la main, la retirer ; sa main tremblait.
C’est que l’argent est rare chez nous ; on n’y voit guère de ces papiers à images ; il en venait trois à la fois !
Et le vieux tendait de nouveau sa main, et, de nouveau, la retirait ; mais Branchu :
– Tenez, je vous dis. Et quant à savoir si je suis tranquille, vous n’avez qu’à me regarder.
Pour le coup, le vieux était décidé. Il prit les trois billets, les compta, les recompta, les compta encore une fois, les plia en deux, les mit dans sa poche ; et alors, seulement, en hésitant, comme à regret :
– Comme ça, disait-il, je vous redevrais… je vous redevrais 25 francs…
– Gardez-les, dit Branchu.
Lhôte retint un cri de surprise. Mais on conçoit assez que, dans des conditions pareilles, la suite des négociations n’offrit pas de difficultés. Tout de suite la clef avait été trouvée, tout de suite la porte ouverte, et déjà Branchu était entré, suivi du vieux, qui s’empressa d’aller ouvrir les contrevents.
– Voilà, vous êtes chez vous. J’espère que vous vous y trouverez bien ; c’est convenable, vous voyez, et pas de meilleure situation pour un métier comme le vôtre…
Convenable, c’était une façon de parler. Il n’y avait qu’une grande pièce sur le devant, une autre petite pièce sur le derrière. Et il semblait bien que Porte eût dû laisser du moins une paillasse et des outils, mais il n’y avait trace ni de paillasse, ni d’outils. Le vide de la main, voilà ce que c’était. Tout avait disparu, sauf une affreuse saleté, qui constituait tout le mobilier, et une épouvantable odeur, sauf aussi quelques objets inutilisables, une caisse crevée, des bouteilles, des déchets de cuir, un chapeau sans ailes, une vieille paire de bretelles. Et Lhôte avait bien un peu honte, mais Branchu, lui, ne semblait nullement déçu (malgré l’énormité de la somme versée) ; il dit : « C’est juste ce qu’il me faut. »
Alors le vieux encouragé :
– Il y a bien encore un peu de désordre, mais un bon coup de balai, et il n’y paraîtra plus.
Telle fut au total la scène, après quoi Branchu mena Lhôte boire un verre et tout de suite après se mit en quête d’un maçon. Il fit les nettoyages lui-même, ayant emprunté une brouette au propriétaire, qui se crut obligé de s’offrir à l’aider, mais Branchu refusa ; et il vint lui-même avec sa brouette et débarrassa les deux pièces de tout ce qu’elles contenaient, qu’il charria jusqu’au ravin.
Le lendemain, le maçon arrivait, et la première chose qu’il fit fut de passer les murs au lait de chaux, à l’intérieur comme à l’extérieur. On ne s’y reconnaissait déjà plus. L’espèce de barre de crasse qui régnait à hauteur d’appui tout autour de la chambre qui servait d’atelier disparut, elle-même, à la seconde couche, et les taches furent cachées, et cette poussière collante qui avait pris sur le moindre relief.
Ce fut soudain beau blanc partout, comme une crème, avec un air de propreté qui vous donnait appétit, et le soleil étant venu dessus, cela projetait un reflet jusque dans les chambres des maisons voisines.
Cependant le maçon avait commencé de peindre la porte ; quand il eut fini, Branchu lui fit recouvrir le plancher de terre battue d’un carrelage de ciment.
Il ne resta alors que les plafonds, qu’on passa également en peinture, et on les peignit en bleu ciel.
Mais la merveille des merveilles fut, quelques jours après, un samedi soir que tout le village était venu voir où on en était des réparations : au-dessus de la porte, une belle enseigne pas encore sèche était accrochée, où on lisait en lettres jaunes sur fond bleu :
BRANCHU CORDONNIER À FAÇON
A gauche, en guise d’ornement, il y avait une bottine de dame à tige rouge ; à droite, une botte d’homme en cuir noir, qui se tenait toute raide, comme s’il y avait eu une forme de bois dedans.
On admira beaucoup l’enseigne, jamais on n’en avait vu une si belle dans le pays. Branchu devait l’avoir peinte lui-même, et sans doute en cachette, car personne ne l’avait vu y travailler. Sûrement qu’il voulait vous faire la surprise ! Quel drôle d’homme c’était ! et d’où est-ce qu’il avait tant d’argent ?
On discutait là-dessus quand justement il se montra, venant de l’auberge sans doute, parce qu’il y logeait toujours, et c’était que le menuisier du village, à qui il avait commandé ses meubles, ne les lui avait pas encore apportés.
Les uns, en le voyant venir, firent mine de s’éloigner ; d’autres eurent l’air de ne pas le voir (certains malgré tout restaient méfiants), plusieurs néanmoins s’avancèrent. Lui, à son ordinaire, gardait un air très calme, un air très à son aise, et comme on lui parlait de son enseigne et on le félicitait :
– Voilà, dit-il, j’ai beaucoup hésité. J’aurais peut-être mieux fait de peindre le fond en rouge… Couleur de flamme, c’est ma couleur.
Et, pour la première fois, il se mit à rire.
3
A quelques jours de là, le menuisier apporta les meubles ; dès le lundi matin Branchu s’absenta. Personne ne le vit partir.
Il ne rentra que le samedi suivant, et un homme l’accompagnait, lequel menait un mulet par la bride.
La bête était lourdement chargée et semblait avoir fait un long chemin ; elle était tout en sueur, elle avait le mors blanc d’écume.
Branchu aida l’homme à la décharger, et, se haussant sur la pointe des pieds jusqu’en haut des sacs posés sur le bât, ils en dénouèrent les cordes. Ainsi un premier gros paquet rond fut descendu, enveloppé dans de la toile, dessous un second paquet tout pareil au premier ; dessous alors on découvrit une sorte de sacoche en cuir de forme plate, où il devait y avoir des outils.
Le tout fut entré dans la pièce de devant, où l’établi était déjà installé, et celui que tout le monde connaissait maintenant sous le nom de Branchu (et on lui donnera ce nom par la suite) paya l’homme du mulet, ce qui fit 15 fr. 30. Et l’homme s’en retourna d’où il venait, non sans s’être pourtant arrêté à l’auberge, où il raconta qu’il était de Borne-Dessous, qui est une petite ville dans la vallée, qu’il y avait une entreprise de transports et que, ce que son mulet avait transporté ce jour-là, c’étaient des cuirs de diverses sortes, toutes les choses dont a besoin un cordonnier qui s’établit.
Il disait vrai, comme on le vit dès le lendemain, qui fut le jour que Branchu ouvrit boutique. Partout, des peaux pendaient aux murs, et l’établi était couvert d’outils tout neufs, marteaux, tranchets, alènes, avec de la poix dans un pot, et des clous plein des boîtes et aussi des chevilles.
Lui-même se tenait assis sur une espèce de chaise basse, sans dossier, et bien qu’il fût de très bonne heure encore, ayant assujetti devant lui une petite enclume à bout rond, il tapait dessus avec son marteau.
Il faisait beau temps ce jour-là ; le soleil, qui se levait justement, régnait en haut de la montagne, d’où montaient, comme en fuite, vers le sommet du ciel, des petits nuages tout ronds ; la fenêtre de la boutique étant ouverte, un rayon venait d’y entrer.
Mais on met sa main sur ses yeux, s’il faut ; d’ailleurs, lui, ce soleil ne semblait pas l’incommoder : vêtu de neuf, avec un beau tablier de toile verte tout neuf et une chemise de flanelle coton à rayures dont les manches étaient troussées, il avait l’air tout heureux au contraire de la lumière et du beau temps.
Voilà un homme en train, on se dit ; enfin un cordonnier convenable, on se dit ; quelqu’un qui a bonne façon, tant mieux, ça nous manquait ; plus très jeune, c’est vrai, mais qu’est-ce que ça fait ? et d’ailleurs pas très vieux non plus, et qui a l’air d’être en santé et de ne pas marchander sa peine.
Beaucoup de gens allaient et venaient dans la ruelle ; ils pensaient : « Ça nous change du père Porte ; quel vieux dégoûtant c’était là ! »
Il faut dire que cette ruelle était une des plus fréquentées du village : hommes, femmes, enfants, tout le temps il y passait du monde ; midi n’avait pas encore sonné que personne n’ignorait plus que Branchu s’était mis au travail.
Pourtant il s’écoula bien quatre ou cinq jours avant que la pratique vînt. On a ceci dans l’esprit qu’on veut voir, et, avant de se lancer même dans une petite commande, se renseigner si d’autres que vous ont été contents de la leur. De la prudence, n’est-ce pas ? Branchu eut donc tout le temps d’achever une belle paire de bottines à claque vernie, qu’il pendit à un des montants de la fenêtre, n’ayant pas de vitrine où l’exposer.
Elles firent envie à beaucoup de filles, ces bottines, comme on verra ; mais elles étaient toujours pendues à leur clou quand un matin Lhôte arriva avec une paire de bottes, et il dit : « Il faudra me les ressemeler. »
Ce fut lui qui vint le premier, pour des raisons de politesse : il n’eut pas à s’en repentir. Le soir déjà, ses bottes étaient prêtes. Il demanda ce qu’il devait, l’autre lui répondit que ça faisait 2 francs. Deux francs, c’était bien la moitié de ce qu’on payait d’ordinaire : Lhôte fut inquiet quand même et il se hâta de rentrer chez lui, afin d’examiner l’ouvrage de plus près.
Il n’en pouvait croire ses yeux : le cuir était de la meilleure qualité.
Il essaya ses bottes, jamais il ne s’était senti si bien dedans.
C’est pourtant étonnant, n’est-ce pas ? de payer si peu et d’être si bien servi ; voilà des bottes que je porte depuis quatre ans, elles ont l’air de bottes neuves, et encore qu’il me les a cirées, avec un cirage on ne sait pas avec quoi il est fait, mais il brille qu’on a presque honte et tout le monde va vous regarder les pieds. Il faudra que j’attende à dimanche de les mettre.
La meilleure réclame, c’est le client lui-même qui la fait. On le vit bien : dès le lendemain, de nombreuses personnes se présentèrent, et même les bottines à boutons avant la fin de la semaine étaient vendues.
Ce fut Virginie Poudret qui en fit l’acquisition, si on peut dire, mais c’est une petite histoire qu’il faut qu’on mette à cette place afin de mieux faire voir où les choses en étaient : donc, trois ou quatre fois, les filles, quand elles se promenaient le soir, et, se donnant le bras, elles allaient par bandes, avaient admiré lesdites bottines, sans qu’aucune d’elles osât se risquer à en demander seulement le prix.
Mais Virginie était coquette et le dimanche allait venir. Elle eut une idée. « Le mieux, se dit-elle, c’est que les autres ne sachent rien. Il ne me mangera pas, cet homme ; si c’est trop cher, je m’en irai. »
Elle arriva vers les midi, c’est-à-dire au moment où tout le monde est en train de manger la soupe ; Branchu sortit de sa cuisine.
Sans doute qu’il était, lui aussi, en train de manger : il ne s’en montra pas moins très galant. « Combien ça sera ? » il se mit à rire, il disait : « On n’est pas un Juif ! »
Et comme elle le regardait :
– Tenez, mademoiselle, puisque vous êtes ma première cliente, et une jolie fille comme vous, ce serait un crime de vous les faire payer. Prenez-les ; je vous les donne.
Est-ce que l’homme se moquait d’elle ? Virginie devint toute rouge. Mais il lui tendait les bottines. Il fallut bien qu’elle les prît.
Il tint même beaucoup à les lui essayer lui-même, à l’effet de quoi il la fit asseoir sur un escabeau, et, s’étant mis à genoux devant elle, lui ôtait déjà ses souliers.
Vieux durs souliers sans forme que c’était, tantôt tout rouges de rosée, tantôt gris comme des cailloux, et une ficelle leur sert de cordon, quel changement pour Virginie quand elle eut ces bottines aux pieds ! N’empêche qu’elles allaient à la perfection. Comme Branchu disait, elles semblaient faites sur mesure. Et, lorsque Virginie, son paquet sous le bras, s’en retourna chez elle, drôlement, dans son cœur de fille, il lui semblait déjà s’estimer davantage, et une fierté lui venait.
Pourtant, elle ne se vanta de rien jusqu’au dimanche, et assista à la messe de 10 heures avec toutes les autres filles, sans qu’on se fût douté de ce qui allait se passer. Après la messe, on se réunit sur la place où l’ombre d’un très vieux tilleul (il a, prétend-on, plus de trois cents ans) était une chose précieuse par ces temps de grandes chaleurs. Et ce fut là que la chose éclata, comme Virginie approchait et toutes ses amies se trouvaient déjà réunies : elle n’eut alors qu’à trousser sa jupe, la poussière servit de prétexte, on vit ses pieds, on s’écria.
Et toutes les filles s’étaient retournées : « Regardez-la ! » disaient les unes, « Est-ce possible ? » disaient les autres, et elles cherchaient à se moquer ; « Se croit-elle pourtant belle !… C’est dommage que la tête ne ressemble pas aux pieds ! » Mais on sentait qu’elles riaient jaune.
Et quelques-unes aussi se fâchèrent tout à fait et, haussant les épaules, se mirent à regarder ailleurs ; – la plupart, toutefois, plus curieuses encore que jalouses, vinrent à Virginie qui s’avançait toujours et l’entourèrent et se pressaient autour d’elle : « Combien les as-tu payées… dis ? Est-ce bien celles qu’on avait vues ensemble ?… Quel joli pied elles te font ! Est-ce qu’elles ne sont pas trop petites ? Elles ne te gênent pas un peu ? »
Ainsi venaient des tas de questions auxquelles elles répondaient elles-mêmes, étant terriblement excitées, et, pendant ce temps, dans un groupe voisin, Lhôte, lui, faisait admirer ses bottes : « Deux francs, je vous dis, pas un sou de plus ! » et il y avait un reflet qui se déplaçait sur son cou-de-pied comme sur un miroir quand on le penche dans le soleil.
On devine qu’avec tout cela la réputation de Branchu ne fut pas longue à s’établir : jusqu’au curé qui l’avait fait venir, au grand étonnement des gens ; il eut bientôt plus d’ouvrage que n’en auraient pu abattre trois bons cordonniers ordinaires ; comment s’y prenait-il pour en venir à bout tout seul ?
Mais il en venait à bout tout seul, bien que la chose fût à peine croyable, et personne n’avait à se plaindre de lui, et toujours ces prix plus que bas : « Naturellement, disait-on, il se rattrape sur la quantité ; seulement faut-il qu’il soit leste ! » Alors on admirait, parce que c’était admirable, et on a du respect pour les mains du bon ouvrier.
Branchu, du reste, savait s’y prendre, pour entretenir l’amitié : il ne se passait pas de semaine qu’il ne fît une invitation ou deux à l’auberge. Boire à crédit est une chose qui n’est pas faite pour déplaire ; les gosiers sont reconnaissants.
Et enfin, comme quelques-uns auraient pu s’étonner de ne rien savoir de sa vie, depuis le temps qu’il était dans le pays, il avait eu soin de se mettre à raconter peu à peu son histoire : qu’il était né très loin, quelque part, à la plaine, d’un père et d’une mère qu’il n’avait pas connus ; qu’il avait été très durement élevé chez des méchantes gens qui le faisaient coucher sur un tas de copeaux, dans une remise ; qu’un jour, il n’y avait plus tenu, qu’il s’était sauvé ; et alors avait commencé toute une longue vie errante, où dès qu’il avait gagné 1 franc, il achetait pour 1 franc de petits objets faciles à vendre et les revendait 1 franc 20 ; et ainsi il avait fini par se mettre une modeste somme de côté, mais il l’avait bien gagnée, et honnêtement gagnée, car on s’use terriblement à courir ainsi ; et il disait : « Vous ne me croirez pas, si vous voulez, mais mes pieds se sont amincis d’un bon centimètre à la longue, comme si on les avait frottés avec du papier de verre ! »
Quoi d’étonnant qu’à un moment donné, il en eût eu assez de toujours changer de place ? et « me voilà bien content maintenant, reprenait-il, à cause que je suis chez des amis ».
– Ça, c’est vrai ! répondait-on.
Et comme quelques-uns ajoutaient : « Mais, votre métier de cordonnier, où est-ce que vous l’avez appris ? » – « Ah ! parfaitement, disait-il, j’ai oublié de vous le dire ; c’est en Allemagne, une fois ! »
– En Allemagne !
4
Il n’y eut bientôt plus que Luc, au village, à ne point tenir pour Branchu ; il répétait tout le temps : « Méfiez-vous de cet homme ! » Et, de nouveau : « Méfiez-vous ! »
Il est vrai qu’il passait pour n’avoir plus sa tête, et tantôt la Vierge, ou quelqu’un des saints, ou Jésus lui-même lui apparaissait.
Il avait étudié pour être prêtre, puis pour être notaire ; il n’avait jamais été prêtre, ni notaire, on ne lui avait même jamais connu aucun métier ; et il vivait depuis longtemps chez une sœur qui l’avait recueilli, sans quoi il eût crevé de faim.
Il passait ses journées à lire dans des gros livres, ou bien il se promenait dans le village, s’arrêtant devant chez les gens pour les rappeler, comme il disait, « au respect des Commandements » ; sa grosse barbe ébouriffée sortait de dessous un chapeau melon tout cabossé et enfoncé jusqu’aux oreilles ; il portait une espèce de longue redingote effrangée ; les gamins lui jetaient des pierres.
On le voyait alors s’arrêter et il se retournait en leur faisant le poing, mais eux déjà s’étaient sauvés.
C’était un de ces hommes, comme on en voit beaucoup, qui, n’ayant point trouvé à se situer dans la vie, ont sauté dans l’imaginaire, et ils en redescendent avec des paroles obscures et des gestes désordonnés. Mais ils n’effraient personne, étant trop loin de vous. Ils n’étonnent même plus, à la longue. Ils ne sont bons qu’à faire rire.
C’est ainsi que, quand Luc se mit à attaquer Branchu, les gens haussèrent les épaules, et on lui conseilla d’aller crier plus loin. Il n’en tint d’ailleurs aucun compte. Mais à mesure qu’il criait davantage, on lui tournait davantage le dos.
Or il y avait au village un autre cordonnier, nommé Jacques Musy, qui était un pauvre garçon toujours malade, l’air triste, les joues creuses, très maigre, tout voûté, et souvent sa boutique restait fermée plusieurs jours de suite, parce qu’il ne pouvait pas travailler. Souvent, quand il voulait se lever, le matin, il n’était pas capable de se tenir debout, et il restait couché, vivant d’ailleurs tout seul, sans femme, ni parent, ni personne pour le soigner. C’est assez dire que, dans ces conditions, il lui arrivait fréquemment de vous faire attendre : s’il n’avait jamais manqué d’ouvrage, c’est qu’on avait pitié de lui. Seulement la pitié, chez l’homme, est un sentiment du dimanche, il ressemble à ces beaux habits qu’on ne met pas tous les jours. Quand on sut que Branchu travaillait si bien et à si bon compte, peu à peu Jacques Musy se trouva mis de côté. Il avait beau ne plus quitter sa boutique, et du matin au soir maintenant être là, ne se levant même plus de dessus sa chaise basse, parce qu’il voyait bien de quoi il était menacé : personne n’entrait chez lui. Il regardait, il voyait sur la place des petites filles jouer au paradis et à l’enfer, poussant du pied une pierre plate dans des carrés tracés avec un bâton sur le sol ; une heure sonnait, une autre heure ; pas une seule paire de souliers à réparer n’était plus posée sur la planche où il les rangeait autrefois. Il patienta ainsi quinze jours, trois semaines, on se demandait de quoi il vivait. On l’apercevait quelquefois, affaissé sur lui-même, la tête dans ses mains, et qui ne bougeait plus, mais chacun pour soi dans la vie. Finalement, un beau matin, sa boutique resta fermée. Sans doute qu’il était malade, on ne s’en inquiéta point. Deux ou trois jours passèrent encore. Et ce fut par hasard qu’une voisine le découvrit, le quatrième jour, je crois, et il faut bien dire qu’il sentait déjà, et il avait la figure toute noire. Il s’était pendu derrière sa porte à un bout de ligneul, qui est, comme on sait, de la simple ficelle enduite de poix, mais très résistante ; à cause de sa minceur elle lui était entrée profondément dans le cou : à peine s’il tenait encore.
Et ce fut là ce qui piqua la curiosité des gens, et dans quel état on l’avait trouvé et les détails de cette espèce ; à l’homme personne ne pensa, et personne non plus à son âme. On ne sonna pas les cloches pour lui ; on l’enterra dans un coin comme un chien. Et déjà il était oublié, et l’événement lui-même eût été vite oublié, parce que, des pendus, chez nous, on en voit plus qu’on ne voudrait, si Luc n’eût saisi ce prétexte pour reparaître, et il parlait plus haut, avec plus d’assurance.
– Vous voyez !
On lui disait :
– Qu’est-ce qu’on voit ?
– Si j’avais tort ou non quand je vous disais de vous méfier, mais les signes vont apparaître… Déjà Jacques Musy est mort.
– Jacques Musy, répondait-on, c’est vrai qu’il s’est pendu, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres. Ça s’est toujours vu, ça se verra toujours.
Il y a ainsi une façon de se résigner à la vie qui est peut-être la sagesse ; Luc n’en continuait pas moins de crier, et secouait la tête en s’en allant par les chemins.
CHAPITRE DEUXIÈME
1
Les signes, à vrai dire, ne commencèrent à se montrer que beaucoup plus tard ; il y avait bien trois ou quatre mois que Branchu était installé au village.
N’empêche qu’octobre étant venu (mais, en somme, qu’est-ce que ces choses ont à faire les unes avec les autres ? on les met comme elles viennent, simplement), un matin que Baptiste le chasseur tirait un lièvre, son fusil lui éclata dans les mains, et il eut le pouce emporté.
On l’assit sur un tas de fagots devant chez lui ; les femmes allèrent chercher une cuvette ; en un rien de temps, l’eau fut rouge. Et lui, quoique solide, en voyant son sang qui coulait, une fadeur lui venait à la bouche qui le fit devenir tout pâle : « Mon Dieu, disaient les femmes, le voilà qui prend mal ! » Cependant, de dedans le corps, la machine à pression du cœur continuait à pousser un jet mince, et on ne put l’arrêter que quand on se fut procuré une bonne épaisseur de toiles d’araignées, qu’on appliqua où il fallait.
Trois jours après, un nommé Mudry, qui était le cousin de Baptiste, tombait d’en haut une paroi d’une centaine de mètres et se fendait la tête en deux.
La petite Louise, la fille du sonneur, prit le croup. Deux bêtes crevèrent, la même nuit, dans la même étable. Un fenil tout neuf brûla.
Mais tout cela n’était encore que des événements extérieurs à vous ; il peut y avoir ce qu’on appelle des coïncidences, même un proverbe dit qu’un malheur ne vient jamais seul. Le plus inquiétant fut donc ce qui se passait au-dedans des gens, parce que leur nature changeait rapidement, et pas dans le sens qu’il aurait fallu.
Il y eut l’exemple de Trente-et-Quarante, qui avait eu un enfant d’une autre femme que la sienne, et, comme il lui coûtait cher à entretenir, et, cette femme, il ne l’aimait plus, – un soir donc que le petit dormait, la mère ayant été chercher de l’eau à la fontaine, il le mit dans un sac qu’il noua par le bout, et, se laissant aller droit en bas jusqu’à la plaine, il le jeta dans la rivière qui coule là. Il avait attaché une grosse pierre au paquet, on ne voyait déjà plus rien dans la rivière. Et Trente-et-Quarante se sentit tout heureux.
Il y eut aussi cette bataille de garçons, une nuit de la fin de la vendange qu’ils remontaient en troupe au village, et il est vrai qu’ils avaient un peu bu, et le vin nouveau est méchant, mais jamais jusqu’alors les choses n’avaient été si loin.
A ce qu’on raconta depuis, la dispute avait commencé au sujet d’une fille que l’un d’eux s’était vanté d’avoir embrassée quand ce n’était pas vrai. Pourquoi donc s’en vantait-il ?
On peut bien taquiner quelqu’un, mais à la condition de savoir s’arrêter, sitôt qu’on voit que la plaisanterie tourne mal ; ce Joseph fit tout le contraire.
Et l’autre, alors, le véritable amoureux, qui se nommait Jean, il n’avait plus pu se tenir, il avait dit à Joseph :
– Tais-toi ! sans quoi…
– Sans quoi ?… avait demandé Joseph.
Ils étaient une quinzaine, il faisait complètement nuit : cela se passait tout en haut du dernier raidillon qu’on prend pour éviter les lacets de la route, c’est-à-dire à quelques pas du village ; les deux voix tout à coup étaient montées dans le silence, et elles résonnaient au loin.
Ils s’étaient jetés l’un sur l’autre. Et ceux qui les accompagnaient, au lieu de chercher à les séparer, comme on tâche toujours de faire, ils s’étaient trouvés tout de suite partagés en deux partis ennemis, qui les excitaient tour à tour : « Vas-y, Joseph » « Vas-y, Jean ! » qui n’avaient pourtant pas besoin d’être excités, parce qu’une égale fureur leur avait enflammé les moelles.
Trois fois ils s’étaient relevés, trois fois ils étaient retombés ; une petite lune sortit de derrière les nuages. Lune, tu es témoin, c’est le soir sur la route, et c’est le temps de la vendange, et aussi on a beaucoup bu ; mais ça n’explique pas quand même pourquoi ils se tiennent comme ça couchés l’un sur l’autre, et celui qui est dessus tape dans la figure à celui qui est dessous. Et à présent, est-ce qu’on comprend mieux ? ils ne sont plus seulement deux à se battre : tous ceux qui sont là se sont empoignés. Des cris rauques venaient, on ouvrait les fenêtres. Les hommes sortaient avec des lanternes, ils disaient : « Qu’est-ce qu’il arrive ? » et puis voyant que la lune éclairait : « Mon Dieu ! là-bas ! » et les femmes : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » et les femmes aussi sorties et jusqu’à des enfants en chemise, bien que la nuit fût froide, et la bise soufflait.
Les plus courageux s’étaient approchés, quelques-uns armés de bâtons ; mais vainement essayèrent-ils d’intervenir, il fallut attendre que la bataille prît fin d’elle-même, faute de combattants.
Quatre des garçons restaient étendus sur la route. Et le lendemain matin le sang n’était pas encore sec, qui avait fini par former des flaques ; et on eut beau jeter de l’eau dessus : longtemps encore une sorte de croûte brune resta collée à la chaussée, que le vent peu à peu fit s’écailler et emporta.
Quant à Jean, il garda le lit six semaines. Là aussi fut l’étonnement que lui, qui, au fond, était dans son droit, eût tout le mal et Joseph rien. Il avait la mâchoire complètement cassée, le front fendu, un pied foulé, outre des plaies sur tout le corps ; une grosse fièvre le prit, on le veillait, le médecin qu’on avait appelé parla d’abord d’une fracture du crâne, on crut même un moment qu’il n’en réchapperait pas : et pendant ce temps Joseph faisait le beau par le village, disant : « Il me connaît, il ne s’y frottera plus. » Et riait en se rengorgeant. Et ce qui devait arriver arriva, qui fut qu’il prit à Jean son amoureuse, bien qu’il ne songeât point à elle, mais ce fut elle qui vint un jour, et elle lui avait passé le bras autour du cou : « Ce n’est pas lui, c’est toi que j’aime, parce que tu es le plus fort. »
Il n’y avait là aucune justice, il semblait qu’elle eût quitté le pays. On le vit bien avec le ménage de Clinche, qui était pourtant autrefois un homme raisonnable et doux, et sa femme une brave femme, et ses enfants de gentils enfants et faciles à élever : brusquement l’humeur de Clinche changea et toutes les fois qu’il rentrait chez lui, il se répandait en paroles dures, en reproches pas mérités.
Tout prétexte lui était bon. Tantôt c’était la soupe qui était trop chaude ou trop froide ; tantôt une odeur, disait-il, qu’il y avait dans la cuisine, et l’odeur le faisait tousser ; tantôt le ménage qui n’était pas en ordre, ou bien, quand il était en ordre, il reprochait à sa femme de perdre son temps ; il cherchait de toute façon l’occasion d’une querelle ; hélas ! on voit venir les coups.
Ils vinrent. Car d’abord sa femme ne répondit point. Docile de nature et pétrie à l’obéissance, elle s’étonnait seulement de voir son mari si changé, mais on sait assez que les hommes changent : et elle prenait patience, se disant : « Ça passera. »
Mais, comme ça ne passait point et qu’au contraire il devenait toujours plus exigeant et plus brutal :
– Oh ! Jean, lui dit-elle un jour, ne se contenant plus, comment peux-tu avoir déjà tout oublié ? Rappelle-toi le temps que tu venais, tu ne me parlais pas si durement alors, les mots n’étaient même jamais assez doux, et moi je disais non, mais tu m’as fait pitié, quand tu venais la nuit pleurer sous ma fenêtre… Et maintenant c’est toi qui ne veux plus de moi. Comme tu es injuste quand même !…
Il répondit :
– Fous-moi la paix ! Regarde le temps que tu perds, quand rien ne va dans le ménage. Empoigne-moi le balai, je te dis, et plus vite que ça, sans quoi !…
Et il leva la main sur elle. Alors les enfants pleurèrent.
Il se mit à crier, mais les pleurs redoublaient à mesure qu’il criait plus fort.
C’est l’enfer dans cette maison, on entend le petit Henri qui supplie son père : « Papa, s’il te plaît, ne me fais point de mal ! papa, papa, ne me bats pas ! » et il se traîne à genoux dans la cuisine, mais l’autre ne voit, ni n’entend, parce que la colère le rend sourd et aveugle : il tape sur le petit Henri comme il a tapé sur sa femme, et tout le village le sait, à cause de ces cris qui viennent, jusqu’à ce qu’un coup de vent passe et alors tout est emporté. Seulement le vent tombe de nouveau et la petite voix de nouveau sort de dedans l’ombre, et se lamente de nouveau, et de temps en temps un sanglot l’étrangle, tandis qu’elle se meurt en une longue plainte, comme celle du vent lui-même, quand il s’engage entre deux poutres ou il souffle au trou d’un mur.
2
Lude sortit ce soir-là sans savoir pourquoi, ni où il irait, mais un besoin de bouger l’avait pris et, comme sa femme lui demandait s’il rentrerait bientôt, il répondit : « Est-ce que ça te regarde ? »
Elle fut étonnée, parce que son mari l’aimait bien, mais dans ce ménage aussi, depuis quelque temps, tout était changé : l’homme ne parlait plus, il passait toutes ses soirées les bras croisés, devant le feu, comme noyé dans ses pensées.
Quelque chose le travaillait, et il ne savait pas bien quoi, mais c’est un poids intérieur dont on voudrait bien se débarrasser : alors on part droit devant soi comme la bête trop chargée, qui espère en se secouant de faire tomber son fardeau.
Ainsi il fit et sortit du village. Depuis la veille, le ciel était couvert. C’est simplement un changement dans la direction du vent, mais ce peu de chose suffit pour que l’aspect des lieux soit entièrement autre à l’œil, parce que le brouillard venait et les belles couleurs avaient été ôtées. Là où auparavant brillait le joli jaune d’or des feuilles, les arbres tendaient leurs bras nus ; le gazon brouté jusqu’à la racine avait perdu son éclat ; un ciel bas pesait sur les crêtes ; et il vous venait, comme aux choses, une terrible peine à vivre. C’est ce qui se passait pour Jean Lude. Là était ce travail qu’on a vu, parce qu’il pensait : « Comment ai-je pu supporter jusqu’ici cette existence de misère ? »
Un accablement le tenait, mais ce n’était pas tant de cet accablement qu’il s’étonnait que de ne pas l’avoir ressenti plus tôt, songeant à la façon dont ils avaient vécu jusqu’alors, lui, sa femme et sa fille.
Pourtant il n’en avait jamais souffert, pour dire ; même peu de gens avaient été plus heureux que lui ; et on le citait comme un modèle de mari dans la commune.
Il était grand, mince, assez maigre ; il avait le cou long et la pomme d’Adam saillante ; il avait le regard très doux. Et une grande bonne volonté était écrite sur sa figure, comme on voit chez ceux qui ont accepté.
Seulement, il n’acceptait plus. Il ravala sa salive. Cela fit monter sa pomme d’Adam. Il avait la bouche un peu sèche, comme quand on commence à être malade et il se demandait : « Qu’est-ce que j’ai ? » sans comprendre, tout en continuant de monter.
Il arriva bientôt sur un petit replat, où le chemin bifurquait.
A cause du brouillard, on ne voyait plus le village. Cet étage d’en bas où il était bâti, un linge de brouillard était jeté dessus, et le linge recouvrait tout, à part la pointe du clocher qui en sortait par une déchirure. Et plus loin, à l’endroit où s’ouvrait la vallée, le même voile s’étendait : ainsi le vide était caché. Mais on le devinait quand même. Et qu’il y avait l’air dessous, cela se devinait aussi, à cause d’un mouvement qui passait quelquefois, glissant à sa surface comme une vague sur le lac ; puis un lambeau en était arraché, qui venait lentement vers nous.
On aurait dit des bouffées de fumée de pipe, quand un vieux fume contre un mur : elles se prenaient aux buissons. Une première passa au-dessus de Jean, il en venait déjà une seconde ; et elles se multipliaient rapidement, l’air ayant recommencé de s’agiter.
On sait assez comme le brouillard monte : lui, du moins, le savait assez ; et, comme il faisait de plus en plus sombre, voilà qu’à tout le reste s’ajoutait encore pour lui une terrible impression de solitude, séparé qu’il était ainsi des autres hommes, rien que soi-même, et seul, dans le soir qui tombait, au carrefour des deux chemins.
L’un continuait de monter ; l’autre allait à plat, prenant la côte de flanc. Il parut hésiter un instant encore, puis il s’engagea sur celui qui allait à plat.
Où il s’acheminait ainsi, il ne le savait toujours point. C’était ce simple besoin de mouvement qu’on a vu, à quoi il avait dès l’abord cédé ; et quand il s’était arrêté, cela avait été un besoin de s’arrêter, et maintenant il marchait de nouveau. Il fut mené de cette façon-là jusqu’à un lieu nommé Prézimes. Et il continuait de rouler dans sa tête les mêmes pensées désolées, quant à sa dure vie et à sa pauvreté.
« Quatorze heures de travail l’été, six de sommeil, rien d’autre que de la soupe, une seule chambre pour nous trois, est-ce juste, se disait-il, est-ce juste ? D’autres ont tout ce qu’ils veulent, nous rien. D’autres, quand ils ont besoin d’un habit neuf, ils n’ont qu’à ouvrir leur porte-monnaie ; nous, on est obligé de garder nos vieux habits toute notre vie, même au-delà de notre vie, puisqu’on nous les laisse dans le cercueil ! »
– Nom de Dieu ! il dit cela tout haut, et il levait le poing.
Il avait de nouveau fait halte, et se trouva planté, comme si c’était fait exprès, juste devant un de ses champs, dont le côté d’en haut était ourlé par le chemin et qui, s’enfonçant au-dessous de lui, semblait cousu contre la pente.
Il n’y avait aucun arbre dans ce champ, aucun buisson non plus, aucune rigole, rien qui pût servir de point de repère, sauf trois ou quatre pierres pointues mises debout, qui partageaient l’espace labouré en rectangles à peu près égaux ; et, voilà, le champ du milieu était à lui, les deux autres n’étaient pas à lui.
Il regardait d’un regard fixe et vide, qui était seulement une apparence de regard, parce que le vrai tourné en dedans ; puis survint tout à coup l’éclair de cette idée et dans le noir de son cerveau elle traça un trait de feu : « Je n’aurais, se dit-il, qu’à déplacer un peu les bornes pour que ma misère prenne fin. »
Cinq ou six pieds carrés de gagnés ne sont pas grand-chose, mais ce ne serait qu’un commencement : à quoi il s’obstinait déjà, c’était à ne plus être pauvre, et à s’enrichir n’importe comment.
On s’est montré trop bête ; on a été puni. Mais maintenant il s’agit de faire voir que l’intelligence vous est venue et on sait ce qu’on veut et on s’entend sur les moyens. Il semblait que le ciel se fût brusquement éclairci et cette solitude même qui lui pesait si lourdement l’instant d’avant, il sentait lui venir comme de la tendresse pour elle, parce que, grâce à elle, personne ne pouvait le voir.
Il jeta encore un regard tout autour de lui : non, personne ; on est comme dans une chambre avec des parois de brouillard ; il n’eut plus qu’à se laisser faire. Un mouvement le porta en avant. Il descendit dans le champ, il prit dans ses deux mains la première borne venue. Elle n’était pas enfoncée très profond, elle céda tout de suite, et il la déplaça de 2 mètres sur le côté. Puis il passa à la suivante : il y en avait ainsi sept ou huit.
Un corbeau cria au-dessus de lui. On entendait au loin grincer une charrette aux essieux mal graissés…
Quand il revint, il faisait nuit. Sa femme était en train de faire la soupe. Il s’approcha d’elle, il l’embrassa.
Il semblait tout à fait redevenu le Jean Lude d’avant, et comme la petite rentrait et elle disait bonsoir à son père :
– Viens ici, Marie, dit-il, et il la prit sur ses genoux.
Il disait :
– Est-ce qu’on aime bien son papa ?
Elle répondit :
– Oh ! oui, on aime bien son papa.
Il faisait chaud dans la cuisine, et c’est bon ces pièces fermées quand le vent souffle et la nuit est dehors. Nous, on se tient sous les saucisses qui sont pendues à des perches dans la large cheminée, avec des quartiers de lard, parce qu’on vient de tuer le cochon ; et voilà, on se dit : « La nourriture est assurée. » On se dit : « J’ai ma maison, ma femme, ma fille », et une chaleur vous vient dans le cœur. On a le cœur dans du coton, comme quand l’oiseau par le mauvais temps revient à son nid et s’y blottit la tête sous l’aile ; on ne demande rien de plus. Car lui, d’avoir fait ce qu’il avait fait, il se sentait comme renouvelé ; toute amertume était passée.
On apporta la soupe, il y avait longtemps qu’il n’avait mangé de si bon appétit. Adèle alla coucher la petite.
Elle revint, il la fit asseoir près de lui. Il lui prit les mains, il l’enveloppait toute de son regard. Et elle aussi avait chaud maintenant, et elle aussi était toute joyeuse, si bien que, dans ses yeux, on voyait briller un feu doux, puis elle cligna un peu des paupières.
– Ah ! petite timide, dit-il ; allons, viens qu’on t’embrasse à la place du cou que tu aimes, mais c’est du joli, dis donc, après douze ans de mariage !
Puis recommençant :
– Tant pis, viens quand même.
Elle n’avait eu qu’à s’avancer encore un peu. Il s’était fait un grand silence.
Tout à coup, il lui demanda :
– Ecoute, que dirais-tu si on devenait riches ?
Elle s’était non moins brusquement redressée, ne s’attendant guère à la question ; lui, se mit à rire.
– Réponds-tu ?
– Jean, je ne comprends pas.
– Comment ? tu ne comprends pas ? Eh bien, je te demande si tu serais contente au cas où on deviendrait riches, car c’est quand même une chose possible… Même, reprit-il (et il donna un coup de poing sur la table), même ça ne serait que juste !
Et il recommençait, criant presque : « Il y a assez longtemps que nous sommes pauvres, c’est bien notre tour ! » et de nouveau elle avait peur.
3
Beaucoup de femmes se mirent à tomber du haut mal.
Elles passaient dans la rue, on les voyait s’arrêter : elles se raidissaient, elles tendaient les bras, et puis tombaient à la renverse, se débattant terriblement, tandis qu’une sorte d’écume leur venait au coin de la bouche et leur regard était tout blanc.
Et il était difficile de ne pas voir que jamais tant de maux ne s’étaient abattus à la fois sur le pays : mais quand les gens en recherchaient la cause, là ils commençaient à ne plus s’entendre : les uns accusaient l’air, d’autres l’eau des fontaines, d’autres encore le changement de saison ; certains assuraient qu’il ne s’agissait que d’une épidémie de grippe : eussent-ils eu, les uns ou les autres, raison, cela n’expliquait toujours pas d’où venaient les querelles, les mauvaises pensées, et les accidents, qu’on a vus.
Seul Luc avait son explication, c’était d’ailleurs toujours la même :
– Il a le visage de la fausseté, et le mouvement de ses mains est un mouvement de mensonge ! Car il semble qu’il soit chez lui et occupé à son travail : où il est, en réalité, c’est au fond de vos cœurs, et les ronge en dedans, comme fait le ver dans le fruit.
Ainsi parlait-il, élevant la voix, et il continuait de se promener dans le village, ameutant les gens par ses cris. Cela ne semblait pourtant pas avoir causé le moindre tort au nouveau cordonnier, bien au contraire ; sa boutique ne désemplissait plus. On aimait à venir lui tenir compagnie, à cause des histoires qu’il racontait, à cause aussi qu’il savait écouter les vôtres : et il y avait toujours, dans sa boutique, cinq ou six personnes d’installées, pas toujours les mêmes, bien sûr, mais sitôt qu’une sortait, une autre entrait. Ainsi c’était comme si elles ne changeaient pas. Et Branchu, pendant ce temps, tapait son cuir et tirait son ligneul, l’air nullement préoccupé des bruits qui pouvaient courir sur son compte, l’œil et le regard vifs, la langue non moins vive, son petit œil gris qui brillait, et plus adroit que jamais de ses mains et plus leste, si bien que ce qu’il abattait d’ouvrage en quelques heures était quelque chose d’inimaginable, et qui ne s’était jamais vu.
Il savait si bien vous distraire qu’on en oubliait qu’il fût là : tant de choses passaient en images devant vos yeux qu’on perdait de vue la réalité.
Et tout à coup, alors, montait au loin la voix de Luc, faible encore et comme étouffée, mais qui grandissait peu à peu ; et ces mêmes mots revenaient : « aveuglement, malédiction, malheur sur vous » et tout le reste ; on était tiré de ses rêves, il vous fallait bien relever la tête, et certains, impatientés, disaient : « Il nous embête, ce vieux-là. » Mais Branchu ne se troublait point. Son petit marteau à bout arrondi continuait de se lever, et son alène de percer des trous dans le cuir :
– Voyons, disait-il, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? Et en quoi est-ce que ça vous touche ?
Et posant son doigt sur son front :
– C’est un malheureux, voilà tout.
– Bien sûr, répondait-on, nous, ça ne nous touche pas, mais vous !… Et puis c’est tout de même injuste !
« Oh ! moi… » et Branchu alors haussait les épaules et il s’était déjà remis à son travail, mais à ce moment Luc apparaissait ; il n’était point timide, certes ; qu’il fût seul et eux sept ou huit, ne le faisait nullement reculer ; et, debout devant la boutique, sa vieille barbe remontée et ses yeux qui jetaient du feu, comme quand on bat le briquet :
– N’avez-vous point honte, vous ! Car les autres sont sourds, et aveugles, mais vous c’est volontairement que vous vous refusez à entendre et à voir… Traîtres, je vous dis, et transfuges, et propres artisans de votre perdition…
Et sa voix grandissait toujours, mais il était interrompu, quelqu’un venait d’ouvrir la fenêtre : une énorme pierre tombait dans le ruisseau ; et il disparaissait sous les éclaboussures, pendant que tous éclataient de rire, et Branchu comme tout le monde, mais on aurait dit malgré lui…
A quelques jours de là, un matin, vers 11 heures, comme Lhôte rentrait chez lui, il vit des gens devant sa porte. Elle s’ouvrait sur un perron, en haut d’un petit escalier ; sur ce perron, des femmes se tenaient, qui discutaient avec des gestes. Elles se turent tout à coup. Et Lhôte s’avançait toujours.
Mais l’une des femmes accourut : « Lhôte, Lhôte, ne viens pas (elle lui barrait le chemin), ne viens pas, Lhôte, c’est trop triste… Laisse, on la soignera sans toi… Tu attendras qu’elle aille mieux, parce que sans ça… parce que sans ça… »
Il l’écarta violemment, et monta en courant l’escalier. C’est qu’il devinait bien de qui il s’agissait.
Il trouva sa mère couchée, en effet, sur la table de la cuisine ; elle était tombée à côté, tandis qu’elle rangeait dessus les assiettes pour le repas.
Elle ne bougeait plus ; pourtant elle n’était point morte, comme on voyait à ses yeux restés ouverts et qui n’étaient pas privés de regard ; sûrement même qu’elle voyait et entendait tout, seulement elle ne pouvait plus faire un geste, l’âme désormais prisonnière, l’âme enterrée vive dans le corps, comme dans un autre tombeau.
Il se mit à genoux et, s’accoudant sur le bord de la table, il tendait sa figure en supplication vers elle : « Maman ! appelait-il, maman ! (ainsi les tout-petits, bien qu’il eût passé l’âge, mais quand on souffre, on redevient comme quand on était petit), maman, n’entends-tu pas ? c’est moi. »
En même temps, il se penchait vers elle, mais elle restait immobile, ses yeux ne se tournèrent même point de son côté ; il semblait qu’elle fût de pierre, comme ces statues qu’on voit couchées dans les églises, avec un cœur en plus, pourtant, et quelle douleur dans ce cœur (si elle entendait son fils l’appeler) !
Les femmes se poussaient du coude, et tout bas elles se disaient : « Bien sûr ! personne n’y peut rien, c’est la grande paralysie ! »
On voit souvent de ces paralysies, c’est même une des maladies les plus fréquentes chez les vieux, ceux qui sont usés jusqu’au fond, alors les grandes ficelles cassent : et on sait assez, d’autre part, que les médecins n’ont jamais réussi à guérir ces maladies-là, qui viennent de plus loin et de plus haut que nous.
C’est ainsi que quand Lhôte parla de faire venir le docteur, les femmes secouèrent la tête.
– Mon pauvre Lhôte, y penses-tu ? Le docteur n’y pourra rien et ça te coûtera tout de suite dans les 20 francs !
Il vit sans doute qu’elles avaient raison : il n’insista pas. Il approcha un tabouret de la table, il s’y assit, les bras croisés.
Et celle qui était sur la table continuait d’être immobile, avec sa vieille figure en bois, ses lèvres tirées et pincées, son grand nez crochu, ses yeux enfoncés, et sous sa tête à bonnet blanc, un coussin recouvert d’une étoffe à carreaux. Elle ne respirait plus, autant dire, tant était incertain le mouvement de va-et-vient qui lui soulevait la poitrine, et le cœur est-ce qu’il battait ? on ne le sentait plus battre en tout cas. Pourtant elle continuait de vivre, et l’angoissant était la contradiction qu’on sentait entre ce corps qui restait chaud et cette raideur comme à un cadavre.
Les gens entraient, sortaient, certains parlaient un peu, d’autres ne disaient rien du tout ; qu’ils parlassent ou non, cela revenait tout à fait au même. Et Lhôte n’avait toujours pas bougé. Ainsi un long temps se passa, déjà on sentait que le soir venait. Les gros souliers à semelles de bois continuaient de claquer sur le perron et la porte d’être poussée ; il neigeotait, il faisait gris et une odeur de drap mouillé flottait pesamment sous le plafond bas.
A un moment donné, 4 heures sonnèrent ; la porte s’ouvrit une fois de plus, Branchu entra.
On ne s’étonna point de le voir, parce qu’on le savait lié d’amitié avec Lhôte ; on s’écarta pour le laisser passer.
Il s’avança jusqu’à la table où la vieille était, et Lhôte près d’elle ; il posa la main sur l’épaule de Lhôte, Lhôte leva la tête, le regardant de ses yeux troubles, sans paraître comprendre ce qu’on lui voulait.
– Lhôte, dit Branchu, tu ne me reconnais pas ?
Il fit signe que oui, puis laissa retomber sa tête : un grand silence était venu.
Alors on vit Branchu se tourner vers la vieille ; il prit sa main, il souleva cette main qu’il garda un moment entre ses doigts, puis il la remit où elle était.
Et, un instant encore, il parut réfléchir et continuait de se taire ; quand il éleva de nouveau la voix, à peine si on la reconnut.
– Lhôte, que dirais-tu si je la guérissais ?
Et, comme s’il se parlait à lui-même : « C’est un secret que j’ai pour ces maladies-là, et les médecins n’y ont rien compris. Mais où est l’empêchement, moi, je le sais, car il m’a été indiqué… C’est un caillot qui se forme dans le sang, donc il faut trouver la place où il est, comme quand un tuyau de fontaine est bouché… Lhôte, permets-tu que j’essaie ? »
Lhôte ne répondait toujours point, mais ses yeux terriblement agrandis ne quittaient plus ceux de Branchu.
Alors on vit Branchu s’approcher plus encore, il étendit les bras, ses mains s’ouvrirent, il les tenait ouvertes au-dessus du corps couché devant lui. Et lentement il abaissa ses mains. Il les posa à plat sur la poitrine de la vieille. Puis il se mit à les promener de droite et de gauche, n’appuyant qu’à peine pour commencer, mais appuyant de plus en plus ; elles descendirent, elles montèrent ; elles cherchaient le cœur maintenant ; elles gagnèrent le cou, puis les joues, puis le front, et tout à coup il se mit à peser, rejetant le buste en arrière ; un grand soupir se fit entendre.
– Voilà, dit Branchu, en s’écartant, ça n’est pas plus difficile que ça.
Puis, comme rien ne remuait plus dans la pièce :
– Venez seulement, n’ayez pas peur.
Et, là-dessus, pour la deuxième fois, il se mit à rire (la première fois c’était à propos de son enseigne quand il disait qu’il aurait dû la peindre en rouge), il se mit donc à rire, et ce rire rompit quelque chose dans l’air.
Tous s’avancèrent en même temps, et au milieu du cercle ainsi formé, la vieille Marguerite changeait peu à peu de couleur. Ses yeux jusqu’alors fixes se déplacèrent sous les paupières qui les recouvraient à demi ; ses mains se cherchaient sur sa jupe ; on la vit remuer les lèvres, comme quand on veut parler ; tout à coup, elle dit : « Où est-ce que je suis ? » et elle essaya de s’asseoir.
– Est-il possible ! disaient les gens, mais c’est qu’elle est ressuscitée, et ils se pressaient autour d’elle. « Lhôte ! tu n’entends pas ? elle a parlé ! » Lhôte seul paraissait n’avoir rien entendu ; mais les gens vinrent, ils l’amenèrent.
Il regarda, la vieille regardait ; et sur la vieille bouche sans dents, un sourire se mit à descendre, qui bougea d’abord au-dessus, comme un papillon avant qu’il se pose, puis elle tendit les bras à son fils.
Et lui n’avait peut-être point compris jusqu’alors : quand ce signe vint, il comprit. Et il se laissa tomber en avant.
C’est qu’on ne pouvait plus douter, même elle semblait complètement guérie. Tout de suite elle avait voulu se lever. Elle avait pris son grand fils par le cou, elle disait : « Est-ce toi ? est-ce bien toi ? Mon Dieu ! que c’est drôle ! » Et les femmes qui l’entouraient s’étaient déjà mises à parler, ayant hâte de lui apprendre ce qui lui était arrivé, vu qu’elle ne savait rien encore : « Vous êtes tombée tout à coup, on est venu, on vous a relevée, vous étiez comme morte, heureusement que ce Branchu… »
Et il n’avait eu, n’est-ce pas ?… mais elles n’allèrent pas plus loin, parce que Lhôte s’était mis debout, et levant la main, solennellement :
– Je sais qui il est, c’est Jésus !
Cependant un grand bruit venait de devant la maison. Une poussée se fit ; la porte, cédant brusquement, battit contre la muraille. Où est-ce qu’on va mettre tout ce monde ? pas moyen de le laisser entrer. Néanmoins le monde entrait, nul n’eût réussi à l’en empêcher, trop de curiosité vous pousse, et on se bousculait autour de la vieille Marguerite, à qui on disait : « Est-ce vrai ? » et elle disait : « Vous voyez ! »
Elle semblait toute contente ; même elle avait l’air rajeuni, le teint plus frais, les yeux plus vifs. On lui avait fait du café qu’elle buvait, tenant sa tasse des deux mains, dans un vieux fauteuil de paille où on l’avait installée, et autour d’elle les voisines, à chaque personne qui arrivait, recommençaient toute l’histoire, avec des gestes importants. Ainsi, dans le désordre qui était survenu, Lhôte un moment fut oublié. Quant à Branchu, depuis longtemps il n’était plus là.
Mais voilà que soudain, du milieu de l’obscurité qui avait maintenant envahi la cuisine, une voix monta de nouveau, la voix de Lhôte se fit entendre et elle était sourde, en dessous, comme quand on sort d’une méditation : « C’est Jésus qui est revenu ! »
On monta sur un banc pour allumer la lampe, et Lhôte s’avança au milieu de la pièce, et il recommençait : « Entendez-vous, vous qui êtes là ? parce que les maux vont cesser et il y aura la source d’eau vive où tout ce qui souffre boira ! » Il était pâle, parmi sa barbe noire. Est-ce bien le bon compagnon beau parleur d’autrefois, et l’homme à tablier de cuir qui fait fumer le sabot du mulet, tout en échangeant des plaisanteries avec celui qui tient la bête ? Ses yeux, en tout cas, sont des autres yeux, une flamme s’y est allumée. Et il lève de nouveau la main :
– Je vous le dis à vous qui m’écoutez, le Seigneur est parmi nous. Il s’était fait menuisier l’autre fois, le voilà maintenant qui s’est fait cordonnier. Mais peu importe que le métier change ; à quoi on le reconnaît, c’est qu’il guérit les malades et il redresse les morts dans leur cercueil !
Beaucoup de gens n’étaient pas loin d’être de son avis ; d’autres restaient incrédules ; mais enfin, n’est-ce pas ? on ne pouvait nier qu’il ne se fût fait un grand miracle ; si d’autres pourtant allaient suivre ! et ainsi on se réservait.
On vit par la porte qui restait ouverte tant de gens entrer encore qu’on ne savait pas d’où ils pouvaient bien venir, et, où ils regardaient, c’était maintenant vers le fils, qui continuait de parler. La nuit s’offrit à eux tous ensemble, parce que tous ensemble ils suivaient Lhôte qui sortait. Même il y avait parmi eux plusieurs malades, mais, où est l’étoile, ils le savaient bien et vers quelle étoile ils se dirigeaient, parce que Lhôte marchait devant eux. « Peut-être ? » se disait-on. En effet, est-on sûr de rien ? et il y a au-dedans de nous une telle soif de croire qu’on va au-devant même des promesses de l’eau, surtout quand on a eu tant de soucis, tant d’occasions de tristesse, et on a eu le cœur opprimé par tant de malheurs. Ainsi Lhôte allait devant eux et il tourna à gauche, sitôt la fontaine passée. Une petite neige continuait de tomber, fine, venant d’en bas, d’en haut, de tous les côtés, comme elle fait quand le vent souffle, et ces aiguilles froides se fondaient sur vos cils. Aucune étoile cependant, mais là-bas tout à coup on vit briller la lampe. Et c’était bien l’image visible de cette autre étoile au-dedans de nous. Là-bas se trouvait la boutique, où il devait s’être réinstallé, comme l’indiquait la lumière ; ils s’en allaient tous de ce côté-là.
C’est de cette façon qu’on vit Lhôte enfin prendre les devants, et il alla frapper à la porte. La porte s’ouvrit, puis se referma. Et ils se poussaient tous pour tâcher du moins de voir par la fenêtre, puisqu’il ne leur était pas possible d’entrer. Les malades demandaient : « Est-ce qu’il ne nous guérira pas aujourd’hui ? Ce serait bien triste d’attendre. » Certains toussaient. Un pauvre petit garçon, qui marchait avec des béquilles, ne pouvant rester plus longtemps debout, s’était assis dans la boue.
4
Ils ne purent pas entrer, parce que la porte de Branchu resta fermée et on expliqua ensuite qu’il ne guérissait que certaines maladies, la paralysie en particulier.
Lhôte eut seul, tout d’abord, la permission d’entrer ; il s’était tout de suite agenouillé devant Branchu, à ce que certains racontèrent, mais Branchu l’avait relevé.
On l’avait vu secouer la tête, comme s’il répondait à une demande de Lhôte : sans doute que Lhôte lui parlait des malades qui attendaient dehors, et Branchu avait dû répondre qu’il ne pouvait rien pour eux, et Lhôte n’avait plus insisté.
Les uns après les autres, les gens s’en retournèrent donc chez eux. Il semblait bien que tout fût fini. Et si Branchu eût été là jusqu’à la fin, rien de ce qui arriva ne serait arrivé sans doute ; mais il ne fut pas là jusqu’à la fin, comme on va voir.
Car il allait être 8 heures et, d’habitude, à 8 heures, le village est endormi. Il se passe, en effet, que l’hiver on n’a rien à faire et, plutôt que de tant brûler de pétrole, on préfère se mettre au lit. Silence alors sur tous ces petits toits serrés l’un contre l’autre, quand une grosse lune ou bien du brouillard est au ciel, et ce qu’on entend seulement, c’est le bruit sourd de la fontaine, comme un petit tambour mouillé. Mais, ce soir-là, des voix continuaient de venir et au loin vaguement une rumeur bougeait, comme si plusieurs personnes eussent continué à causer dehors, malgré la neige ; tout à coup un appel monta. Et ceux qui étaient dans la boutique (ils y étaient maintenant quelques-uns, qui avaient rejoint Lhôte) s’étaient mis à écouter.
Et alors donc cette grosse voix vint, qui dominait toutes les autres, et on comprenait très bien ce qu’elle disait :
– Ecoutez, je vous dis, pendant qu’il en est temps encore, parce que, pour vous mieux tromper, il s’est changé en son contraire, et, ayant en vue votre perte, il feint de venir vous sauver… C’est comme quand on a mis du miel sur une assiette pour les mouches et dessous est la glu, qui signifie la mort…
– Ça n’est pas difficile de savoir qui c’est, dit quelqu’un. Tout de même il faudrait le faire taire.
– Le faire taire ? dit Lhôte, je m’en charge…
Mais Branchu le retint par le bras, et déjà la voix s’éloignait. Sans doute que le pauvre Luc faisait de nouveau le tour du village, s’arrêtant devant les maisons pour appeler, « parce que, disait-il, c’est la dernière qui sonne ».
Le silence revint. Il y eut un moment de gêne. Tout à coup, Branchu dit : « Savez-vous ? ne restons pas là. » Et, comme il faisait souvent, il les emmena tous à l’auberge.
Du moins, là-bas, était-ce mieux chauffé, avec aussi plus de lumière, et les commodités du vin qui aident à la conversation : quand ils se furent assis à une des grandes tables, ils se sentirent plus à leur aise.
Branchu parlait beaucoup, les autres lui répondaient, il entrait des gens qui disaient à Branchu :
– Est-ce vrai que vous faites des miracles ?
Branchu haussait les épaules :
– Des miracles, moi ! Hélas ! non, mon pauvre ami, ni moi, ni personne en ce monde. Mais on a appris un peu de médecine, qui nous permet des fois de rendre service aux gens…
Et d’autres aussi venaient, qui disaient :
– Etes-vous Jésus ou bien le démon ?
Alors Branchu se mettait à rire : « Ni Jésus, ni le démon, entre deux, hélas ! entre deux… » Et Lhôte à ce moment étrangement le regardait.
On voit assez que personne ne savait plus que croire, mais c’est aussi que les esprits n’avaient pas eu le temps de bien s’asseoir. Néanmoins une considération nouvelle, qu’on sentait, entourait Branchu, et une espèce de respect. Beaucoup le saluaient très bas, comme on ferait à un monsieur ; bien qu’on se trouvât à l’auberge, les gens n’avaient plus avec lui aucune familiarité. On devait avoir pris le moyen parti et se dire : « C’est quelqu’un de très savant, qui le cache. » Ces personnes-là sont à ménager. Il n’y avait que Lhôte qui gardât son humble attitude, comme celui qui est devant son maître, et on n’est plus rien, parce qu’il est là.
Cependant Branchu faisait bien les choses. Est-ce qu’il avait son idée ? mais jamais le vin n’avait coulé si abondamment. A tous ceux qui entraient, aussitôt un verre était apporté et la part qu’ils voulaient d’un litre jamais vide. L’échauffement intervenait, et les fumées. Il ne restait que ses amis et les amis de ses amis ; il semblait content de les voir là et chercher à les retenir, les entretenant par le vin (sauf Lhôte qui ne buvait pas). Ainsi la soirée se trouva assez avancée. Et c’est à ce moment, comme si c’était fait exprès, que la voix monta de nouveau, qui était assez rapprochée et se rapprochait toujours plus :
– C’est la dernière qui sonne, sans quoi vous êtes déjà condamnés… Parce que la porte d’en bas est ouverte où fume le soufre, et la flamme se montre où vous brûlerez éternellement… Il vous mène d’une main douce, et vous ne sentez que la main ; mais moi je vous fais voir le lieu où il vous mène, afin que vous puissiez encore lui échapper…
Quelques-uns s’étaient mis à rire ; Lhôte, lui, s’était levé. Et comme Branchu lui faisait signe de se rasseoir : « Non, disait-il, en hochant la tête, non, voyez-vous, ça n’est pas juste ; et je vous obéis, parce que c’est vous, mais ça n’est pas juste… »
– Voyons, disait Branchu, tu te rappelles bien ce que je t’ai dit. Il n’a plus sa tête, c’est un malheureux…
Et avec un faux air de vouloir arranger les choses : « Après tout il ne fait de mal à personne, tout au plus m’en fait-il à moi… Et bien sûr que, pour la réputation du village, il vaudrait mieux qu’il fût enfermé, mais rien ne presse. » Et il allait ainsi, et soudain il ne fut plus là.
Comment cela se fit, nul ne le sut jamais. Il y avait pas mal de fumée, pas mal de gens s’étaient levés dans le feu de la discussion, parce qu’on s’était mis à discuter sur le cas de Luc, et les uns disaient qu’en effet le mieux serait de l’enfermer, les autres que ce n’était pas nécessaire : peut-être que Branchu profita du désordre ; quand on leva les yeux, il avait disparu…
Et voilà que Luc à présent s’était posté devant l’auberge, et il recommençait :
– Eh ! là-haut, vous n’entendez pas ? C’est pourtant pour vous que je viens, et pour toi, Lhôte, particulièrement, parce que tu as le cœur pur, mais il s’est adressé aux fausses nourritures. Ecoute, toi aussi, ce que j’ai à te dire… Vois-tu, il vaudrait mieux que ta mère fût morte que d’avoir été guérie par celui qui l’a guérie : il vaudrait mieux qu’elle fût morte, Lhôte, car il n’y a pas que le corps…
Lhôte mit si peu de temps à courir à la fenêtre qu’on ne put le retenir, et s’y penchant, après l’avoir ouverte :
– Répéterais-tu ce que tu viens de dire ?
– Je le répéterais.
– Et si je sors ?
– Je le répéterai quand même, Lhôte, parce que c’est la vérité.
Alors les choses ne traînèrent pas. L’autre n’avait pas fini sa phrase que déjà Lhôte était dehors. Et tout le monde l’avait suivi. Mais il faisait tellement nuit qu’on ne vit pas bien ce qui se passa, sauf que les deux hommes se parlaient de tout près, et Lhôte : « Ce n’est pas lui qui est Satan, c’est toi ! » Puis il y eut un bruit comme quand un corps tombe, et de nouveau la voix de Lhôte : « Eh ! vous autres… » Ils venaient, parce qu’ils étaient excités. Luc était étendu par terre. « On va le prendre par les pieds », reprit Lhôte. Et, riant tous très fort, à part Lhôte qui ne riait point, ils s’attelèrent à ce corps comme des chevaux à une charrette, parce que Luc ne bougeait plus. Mais une charrette légère, et puis dans la neige fondante un corps glisse facilement. « Où est-ce qu’on va ? » « A la fontaine ! » Elle était tout près de là. Il y avait un grand bassin de bois, large et profond.
Le froid de l’eau le fit revenir à lui ; il se traîna jusqu’à sa porte. Il se coucha, une grosse fièvre le prit ; c’était une pneumonie. Ainsi s’en alla, le cinquième jour, le seul qui eût vu clair peut-être dans ces choses, bien qu’il ne comptât pas au nombre des intelligents, mais c’est qu’il y a d’autres yeux…
CHAPITRE TROISIÈME
1
Pourtant un grand calme était revenu, parce qu’on approchait de Noël. C’est la protection du petit Enfant, peut-être, qui est sur nous et y demeure, depuis le temps que sa mère le tenait dans ses bras, et il souriait à sa mère. Il venait un sourire au ciel. Une blancheur se déroula jusqu’au fin fond de la vallée et les rigoles s’étaient tues, vides pour un temps de leur eau. Un élargissement se faisait dans les vies. On voit autour de soi l’exemple du silence à quoi on obéit, et c’est en vous alors comme si quelque chose se mettait à attendre : une trêve se fait pendant que Dieu descend.
Il y eut du bonheur dans la maison des Amphion, et, comme les cloches sonnaient et le carillon dans le ciel balançait la bonne nouvelle, eux, assis devant le foyer, s’entretenaient de leur bonheur, Joseph et Héloïse Amphion. Décidément, le ventre d’Héloïse grossissait. Il n’y avait rien là d’ailleurs qui pût surprendre, elle en était à son sixième mois. Mais Joseph n’y pouvait croire encore, depuis le temps qu’il attendait et trois années de mariage, et ils avaient tout essayé, même ils avaient fait inutilement le printemps d’avant un pèlerinage à Sainte-Claire.
Il disait :
– Vilaine Héloïse, quelle boîte à surprise tu es ! Moi qui te maudissais déjà, à cause de ta sécheresse, et, sais-tu, si tu avais continué, je ne t’aurais plus aimée, ça n’aurait plus été possible, mais donne-moi vite un baiser…
Il jeta du bois dans le feu d’où monta une grande flamme, et contre le mur noir de suie des petites étoiles s’allumaient.
Elle lui avait donné un baiser (deux même, s’il voulait, disait-elle), et dans le silence du ciel, comme quand les enfants sortent de l’école, les notes du carillon se bousculaient hors du clocher.
Une fois de plus, ils reprenaient leur vie passée, leur inutile vie passée, bien que l’amour l’eût embellie, mais quand une chose vous manque, c’est comme si tout vous manquait. Heureusement que c’était du passé, sans quoi l’amour lui-même n’y eût pas résisté. « C’est vrai, reprenait-il, en la regardant, j’avais beau serrer les poings et me raidir contre moi-même, je sentais bien que je cédais. Elle est raide, la pente du mécontentement, et on y roule comme une boule ; mais tu m’as repêché d’en bas, à cause de ton beau gros ventre… Encore vite un gros baiser ! »
C’était bien le dixième et plus. On connaissait le charme des soirées. Les longues bûches de hêtre pas écorcé, mises en croix, vous jettent une lueur au visage, où on se connaît. On ne s’était jamais si bien vu. On remet une bûche. Août, septembre, octobre, novembre, décembre, ça fait cinq mois.
Alors, voilà, on continue ; à ces cinq mois, on n’a qu’à en ajouter quatre : janvier, février, mars, avril, on fait presque le tour de l’année : mais ce sera pour quand les oiseaux commenceront à chanter et il y a des petites pointes vertes aux haies, comme si des ongles leur poussaient.
Là était leur bonheur qu’ils vivaient en avant et ainsi ils sortaient d’eux-mêmes. Ce qui rend malheureux, c’est qu’on est enfermé en soi. Au lieu de regarder par la fenêtre, on tourne le dos à la fenêtre, et le jour ne peut plus entrer. Le jour entrait de nouveau.
Et, à présent que le jour entrait, toutes sortes de projets leur venaient, – tellement de projets, tellement d’inventions qu’ils en avaient pour des heures et des heures, encore n’arrivaient-ils jamais à bout de tout. Est-ce que ce serait un garçon, par exemple, ou bien une fille ?
Il disait :
– Moi, n’est-ce pas ? bien sûr, j’aimerais mieux que ce soit pour commencer un garçon ; pourtant, si c’était une fille, je m’en contenterais bien.
Elle disait :
– Pour moi, ça sera comme tu voudras ; pourvu que tu sois content, je serai contente ; et puis on pourra toujours recommencer.
Il se mettait à rire, il disait : « Est-ce vrai ? » Elle hochait la tête. Il disait : « Est-ce vrai ? Héloïse, est-ce vrai ? »
Puis, lui passant le bras autour de la taille :
– Eh bien, supposons qu’il vienne un garçon, quel nom est-ce qu’on va lui donner ?
– Il faudrait regarder sur le calendrier.
Il alla chercher le calendrier. Il s’agissait maintenant de connaître la date. Ce n’est pas facile, mais on peut essayer. Et elle finissait par dire : « Cherche du 15 au 25. »
– Le 15, disait-il, c’est Saint-Paterne. » « Oh ! pas Paterne », disait-elle. « Le 16, c’est Saint-Fructueux. » Elle secouait de nouveau la tête. « Le 17, c’est Saint-Anicat… Le 18, Saint-Parfait… Le 19, la Quasimodo… Le 20, Saint-Gaspard… » Il pensait : « Est-ce que je m’en vais continuer ainsi toute la soirée ? » Mais le 21 venait la Saint-Anselme, et soudain elle l’arrêta :
– Ça, dit-elle, c’est un nom que j’aime… Il faut qu’il naisse le 21.
– Je veux bien, mais si c’est une fille ?…
Et de nouveau elle fut arrêtée, elle ne savait plus, il cherchait des expédients, il dit : « Il nous faudra regarder sur un autre calendrier, il n’y a pas toujours les mêmes saints. » Ils s’embrassèrent, ils se mirent à rire ; ils recommençaient à discuter, ils riaient de nouveau, et à présent ils n’avaient plus besoin de rien se dire, parce qu’elle s’était assise sur ses genoux.
Bonheur du fond du cœur, il n’y a quand même que toi, tout le reste est de remplissage. Les mots qu’on dit, les petits rires, les gestes et les baisers mêmes, tout ça, c’est des choses en l’air ; on regarde bien plus profond. On voit un beau bébé à grand front et à grosses joues. Là est la vraie base où bâtir, le mur du fond, la pierre d’angle. Il a beau être tout petit, c’est sur lui que tout repose, et il faut de la gravité quand on construit sa maison. Même, tout à coup, Héloïse devint triste ; il lui demanda ce qu’elle avait ; le savait-elle seulement ? Mais une ombre passa sur elle, comme quand, sans qu’on ait vu venir le nuage, il se met à faire gris devant vous sur le chemin.
Heureusement qu’il commençait à se connaître aux petits malaises des femmes, il l’obligea à se coucher. Le lendemain, qui était la veille de Noël, elle allait de nouveau tout à fait bien. Ils assistèrent à la messe de minuit, après quoi ils eurent leurs parents chez eux et leur offrirent du vin chaud, où on met du sucre dedans et deux ou trois bâtons de cannelle, et des clous de girofle, et même du poivre, si on veut.
Noël passa, puis vint le Nouvel An ; tout continuait d’être calme.
2
Il faut voir comment c’est dans les villages en cette saison. Après les temps qu’on peut sortir et aller librement partout, voilà que les chemins se ferment, et les maisons sont comme des prisons. On montre la montagne vraie. C’est triste, la montagne, en hiver. Il y a bien ce moment de Noël où comme une clarté descend ; sitôt qu’il est passé, on retombe aux ténèbres, on retrouve la chambre étroite et l’air qu’on y respire est un air fort de goût, un air qui passe mal. Dehors c’est le brouillard ; pour peu qu’il fasse beau, le froid reprend. Et, comme on n’a rien à faire dehors, sauf les quelques-uns qui montent au bois, avec des cordes et des haches, le mieux encore est de rester chez soi, et tâcher de tuer la longueur des journées. Le bétail à soigner, voilà toute l’occupation qu’on a. A part quoi, on trouverait bien des réparations à faire ; un contrevent tient mal, la fourche ou le râteau aurait besoin d’un manche neuf, mais une paresse est en vous. On se dit : « A quoi bon ? » et on est là dans son gilet à manches, en grosse laine brune tricotée, à regarder par la fenêtre, à se chauffer au coin du feu ou à essayer de lire un journal. Pendant ce temps, les enfants crient. Beaucoup ont des mouchoirs noués autour de la tête, parce qu’ils ont mal aux dents. Et les femmes, ayant trop à faire avec tout ce monde autour d’elles, les femmes s’énervent, se fâchent, manœuvrent leur balai à grands coups trop précipités et le cognent à tous les meubles.
Il semble que la bonne influence s’éloigne, et à mesure qu’elle s’éloigne, la mauvaise humeur reprend le dessus. Il y eut de nouveau des batailles, et le ménage Clinche allait de mal en pis. Vainement la femme faisait-elle toutes les concessions qu’elle pouvait, jusqu’à se montrer presque lâche ; plus elle cherchait à arranger les choses, plus son mari se montrait exigeant. Le pouce de Baptiste, qu’on croyait guéri, se mit à donner, et il se plaignait de douleurs dans le bras, tandis qu’il se formait une boule sous son aisselle. Constant Martin, de la boutique, fit faillite. Lude avait déplacé toutes ses bornes, et se trouvait ainsi avoir presque doublé la superficie de son bien : il ne s’en sentait pas l’esprit plus en repos.
Mécontentement partout, comme on voit. Pourtant réfléchissons un peu ; considérons le cas de Lude. On ne fait pas un pas, qu’il ne faille en faire deux. Je peux m’augmenter, et en effet je me suis augmenté, mais qu’est-ce que c’est que ces deux ou trois cents perches de terrain que j’ai gagnées, auprès de la fortune que je devrais avoir ? On n’est jamais tellement riche qu’on ne puisse s’imaginer plus riche encore. Et puis, après la terre, c’est de l’argent qu’on veut, du bel argent liquide en écus et pièces d’or. De telle sorte qu’à présent, quand il rentrait chez lui (attendant pour cela que la nuit fût venue), il ne connaissait plus l’espèce de soulagement qu’il avait éprouvé d’abord, il n’était plus dans cet état heureux du premier jour – travaillé, tourmenté, ravagé, au contraire, et d’autres projets lui venaient, devant lesquels il reculait encore, mais il sentait qu’un jour ou l’autre il serait bien forcé d’y aboutir.
C’est ainsi que, le 6 janvier, il était encore monté aux Essaims, qui était son tout dernier pré, un grand pré, mais à l’herbe maigre, parce que situé trop haut, et il s’était montré particulièrement généreux, cette fois-là, envers lui-même, ayant déplacé les bornes de telle façon qu’un bon tiers au moins des deux prés voisins y avait passé. On s’en apercevrait sans doute, même c’était plus que probable : il ne s’en inquiétait guère. Pour un peu, il eût souhaité qu’on découvrît tout. A cause de la neige fraîche où demeurait écrite en noir, comme des lettres font des phrases, toute la suite de ses pas, il avait fait un grand détour et au retour il fit de même. Mais une fois cette précaution prise, il n’avait plus cherché à se cacher. Il y avait en lui un drôle de mélange, et, comme on met dans un tonneau des vins de toutes les espèces, c’était de la fierté, de la honte, un faux aplomb, de la peur, de l’entrain, des accablements ; et à des accès d’une fausse joie succédaient presque des remords. Un affreux désordre, pas autre chose : dans ces moments-là, sait-on ce qu’on fait ? Il avait mis des grandes guêtres, ses yeux brillaient sous son chapeau tiré très bas, et, malgré qu’il fît froid, son long cou sortait nu de sa veste de grosse laine. Et il le tendait en avant, son cou, tout en allant dans cette neige, où il enfonçait quelquefois jusqu’à mi-cuisses, mais vivement il retirait son pied et il le portait plus loin. Qu’est-ce qu’il faudrait pour qu’on soit heureux ? Dix francs par jour, serait-ce assez ? Mettons-en tout de suite 15. Et encore il ne faudrait pas qu’on fût obligé de les gagner : il faudrait que ces 15 francs vinssent d’eux-mêmes, à date fixe, comme ce que les riches appellent leurs rentes : c’est de l’argent qui a des égards pour vous et se présente à vous, le chapeau à la main. Alors, je me sentirais un homme. Il ne s’apercevait pas que la nuit venait : d’ailleurs il n’était plus très éloigné du village. Mais tout à coup l’aspect des choses avait changé. L’éclairage gris d’un reste de jour derrière les nuages avait fait place à une lumière verte qui venait on ne savait d’où, vu l’absence de lune et l’absence d’étoiles : elle n’en enveloppait pas moins tout, bizarrement, et la neige semblait devenue transparente, sur quoi étaient des objets noirs par grands blocs mal délimités. Plus bas venaient les toits du village, on les aurait dit basculés ; ils figuraient assez un tas énorme de cailloux, avec, planté dessus comme un gros bâton, le clocher. Et, quoique Lude y vît assez pour se conduire, il ne s’y reconnaissait plus, passant par moments la main sur ses yeux, mais sûrement que c’est dans ma tête que tout se passe et que c’est dans ma tête que tout est basculé. Il se mit à rire, il ne croyait plus à son rire. Il alla donc, il s’avança encore, et prenant la rue qui était la sienne, il ne tarda pas à voir paraître sa maison. Une lampe était allumée dans la cuisine. Et sa femme, vu l’heure tardive, devait l’attendre : pourtant quelque chose l’empêchait d’entrer. Il s’approcha de la fenêtre et, se collant au mur, il avança la tête, un peu. La petite Marie était assise au bout de la table devant un livre et ses lèvres bougeaient. Bien sûr que ce livre était un de ses livres d’école et qu’elle apprenait son devoir ; on la voyait épeler avec application chaque mot : puis, arrivée au bout de la phrase, elle fermait les yeux et se la récitait à elle-même, alors elle se redressait. La lampe, pendue au plafond, éclairait doucement son front rond aux cheveux tirés, où, à l’endroit le plus saillant, il y avait une lumière, et dessous venaient ses paupières lisses, un peu bleues, avec des longs cils. Tout était parfaitement calme, parfaitement comme toujours. Le feu brûlait sur le foyer, les assiettes attendaient autour de la soupière. Adèle parut à son tour et, allant jusqu’au tas de bois, elle y prit un fagot qu’elle cassa sur son genou. Soudain elle se retourna, elle semblait un peu inquiète. Et Jean Lude voyait tout cela, pourtant il ne se décidait pas à entrer.
Il s’était vivement rejeté en arrière de peur que sa femme ne l’aperçût, et il retrouva cette lumière verte, plus sombre seulement de la clarté de la cuisine à laquelle ses yeux s’étaient habitués. Il ne pouvait point rester là, mais où aller ? Et il songea à la remise, où il serait du moins à l’abri des regards. Il y avait, comme il sentait, une décision à prendre, il ne l’avait pas prise encore ; c’était une façon de gagner du temps. Il n’eut qu’à faire le tour de la maison ; une vieille charrue était là, dans un coin. Il s’installa dessus de telle sorte que ses genoux venaient à la hauteur de sa figure, et il posa ses mains la paume en haut sur ses genoux. Alors sa tête descendit toute seule, il la logea où il fallait. Seigneur notre Dieu, faites que nous soyons délivrés, même si nous devons pour cela persévérer dans le mal, car, lorsqu’on est dans un tunnel, qu’on aille en avant, qu’on aille en arrière, peu importe, l’essentiel est qu’on en sorte et, moi, mon orgueil fait que je n’aime pas à reculer… Il serra les dents, il lui venait des pensées terribles, mais tout plutôt que de rester en place. On vient la nuit dans les maisons, on a eu soin d’ôter ses souliers, il y a une vieille qui dort, on dérange à peine le lit, qui est-ce qui penserait qu’elle n’est pas morte de mort naturelle ? Mais, près de là, dans une armoire, sous une pile de draps de lit, le portefeuille est gonflé de billets !… Bon ! c’est ça, il se sentit mieux, il releva la tête, il respirait fortement ; puis il vit qu’il n’y avait ni vieille, ni portefeuille ; il y avait seulement devant lui la nuit entrant en clair par la porte entrouverte et la remise où il faisait très froid. Alors il se laissa retomber en avant.
C’est ainsi qu’il ne prit point garde tout de suite à ce bruit de pas qui venait, mais ils étaient assourdis par la neige ; il fallut que la porte grinçât pour qu’il se mît à regarder. On vit ce corps se dessiner en noir sur le fond de faible lumière, et il se tordit pour entrer.
– Tiens, dit une voix, je pensais bien te trouver là…
On venait sans hésitation, mais l’ombre était épaisse à l’intérieur de la remise et ce ne fut qu’au son de cette voix que Lude devina qui ce devait être, tandis qu’il sentait un frisson lui courir dans le dos. Mais n’est-ce pas seulement qu’il fait froid ? et d’ailleurs, celui qui est là, je n’ai rien à craindre de lui. C’est un nommé Criblet, surnommé Serpent, pour la raison qu’il est tout en longueur et souple, et pour sa fausseté aussi ; mais on sait assez qu’il ne compte guère, ayant roulé jusqu’au plus bas par la pente de la boisson. Et Jean Lude :
– Que veux-tu ?
L’autre :
– Rien.
Ce fut tout.
Il y eut alors un silence, sans doute que l’autre allait s’en aller. Mais la drôle d’idée, quand même, de venir me chercher la nuit, et dans cette remise encore, où personne ne m’a vu entrer. J’ai une question sur la langue ; comment l’empêcher de sortir ? Et finalement, tant pis ! je m’y risque, quand même il pourrait avoir des idées :
– Dis donc, Criblet ?
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Comment savais-tu que j’étais ici ?
– C’est que j’ai des yeux, dit Criblet.
Il riait maintenant, il se mit à dire : « Je suis bien content de ta question, elle me facilite les choses. On pourra s’entendre, je crois… »
Il se tut, il reprit :
– C’est que j’aime à me promener. Et j’ai été me promener. J’ai été regarder les pierres…
– Hein ? dit Lude, et le souffle lui manqua.
Mais l’autre n’eut pas l’air de s’en apercevoir.
– Il y en a de toutes les espèces ; il y en a des grandes, des petites ; il y en a qui sont trop lourdes et il y en a qu’on peut soulever… On les prend comme ça dans ses deux mains, on tire dessus…
– Tais-toi ! cria Lude.
L’autre dit : « Tu vois. »
Et il se mit alors à rire tout doucement : « Je pensais bien qu’on s’entendrait. » C’était simple et réglé comme du papier à musique. On n’a pas à avoir peur, quand on dit la vérité. On dit : « Les pierres sont légères », et ensuite on dit ce qu’on veut, ainsi que Serpent fit, parce qu’il disait maintenant :
– Combien d’argent as-tu chez toi ?
Et Lude ne se défendit point, il ne songea même point à mentir, il dit : « Je dois avoir une centaine de francs. » Et Criblet : « Va les chercher. »
Les derniers seront les premiers, dit l’Ecriture. Il sentait qu’il n’était plus ferme sur ses jambes, et Adèle voulut parler, mais il lui défendit de parler. Il passa dans la chambre, elle voulut entrer, mais il lui défendit d’entrer. Il revint, elle le regardait, il lui dit : « Je te défends de me suivre », et, ayant pris la clef, qui pendait à un clou, il ferma la porte à clef derrière lui.
Il revint à la remise, il se sentait toujours très faible. Criblet bougea dans l’ombre devant lui et toussotait comme quand on commence un rhume ; est-ce qu’il veut rire, cet homme-là ? Lude avait sorti l’argent de sa poche. Il dit à Criblet :
– Voilà, c’est 100 francs.
– Ça va bien, dit Criblet, et Criblet les lui prit (on ne distinguait toujours rien, et il n’y avait toujours rien que sa voix), mais les mains de Lude étaient vides. Et Lude regardait, et ne distinguait toujours rien.
Tout à coup on vit ce long corps se dresser de nouveau dans l’ouverture de la porte : Criblet s’arrêta, il fit demi-tour.
– Merci bien quand même !
Et il toussota encore une fois, puis il dit : « Quand on n’aura plus rien, on reviendra. »
Il était loin, le bruit des pas se tut : quant à moi, est-ce que je rêve ? Est-ce que vraiment il y a eu là quelqu’un ou bien si c’est seulement un effet de mon imagination qui travaille et que j’ai la tête malade, comme je l’ai, je sens bien ? Pourtant, ce mot, je l’ai entendu : « On reviendra. » Mon Dieu ! c’est vrai, il me tient ; il a eu connaissance de mon secret, il peut faire de moi ce qu’il veut ; il peut faire de moi tout ce qu’il veut, parce qu’il connaît mon secret. Et Lude s’affaissa comme si on lui eût coupé les jambes. Mais aussitôt il se remit debout. Il sentit ce feu s’allumer en lui et que son sang se mettait à bouillir, parce que c’était trop injuste, et il pensait aussi à ses 100 francs ; pourquoi ne pas tâcher de les ravoir ? Rien de plus facile : il n’avait qu’à courir après Criblet. Il sortit, il était poussé par la colère, il ne s’était jamais senti si décidé. Il se trouva que Criblet ne s’était pas encore éloigné de beaucoup. Et, tournant la tête à droite et à gauche, Jean eut vite fait de l’apercevoir qui s’en allait dans le haut de la rue, du côté ouvert sur les champs.
Il n’eut qu’à le suivre, il marchait derrière. « Ah ! je le tiens, pensait-il. Quelle chance quand même qu’il ait pris de ce côté-là ! » En effet, il n’y avait personne, et on y voyait très suffisamment, à cause de cette lumière verte, dans quoi l’autre allait et Lude suivait. Il regardait ce cou sous le chapeau, c’est là qu’il lui fallait viser et y atteindre du premier coup, faisant un bond comme le chat, et il viendrait depuis derrière. Il avait raison tout à l’heure : pas moyen de rester ainsi dans le tunnel ; mais il avait fait un progrès, il lui semblait voir la lumière. A mesure qu’on s’avance dans le mal, le mal nous quitte, on l’use, on se débarrasse de lui. Et il s’était encore singulièrement rapproché, sans que l’autre parût s’être douté de rien.
Il put choisir le bon moment. Il n’était plus qu’à quelques pas de Criblet quand il s’élança, et, tendant les mains, le prit par le cou. Si rude fut le choc que l’autre tomba en avant, et Lude tomba avec lui, mais ses mains ne s’étaient pas desserrées.
Comment donc se fit-il qu’un instant après il était dessous, et Criblet sur lui, malgré son adresse, malgré que tout eût été si bien préparé ? Lude ne s’en trouvait pas moins étendu sur le dos, les mains de Criblet autour de son cou, le genou de Criblet sur sa poitrine. Ils avaient roulé tous deux dans la neige, où ils avaient creusé un grand trou en tombant, mais lui y disparaissait tout entier, tandis que la tête de l’autre en sortait. Et la lumière verte était revenue, dans quoi Criblet souriait avec un côté de la bouche :
– Tu n’es plus rien, mon pauvre Lude !
Il se secoua comme un chien qui sort de l’eau et des morceaux de neige tombaient de dedans ses oreilles.
– Ce que c’est tout de même que de n’être plus soutenu !
Puis, haussant tout à coup la voix :
– Eh ! vous autres, criait-il, venez voir, si ça vous amuse ! (Et un écho dans le village lui renvoyait chacune de ses paroles.) Venez voir où ça mène de trop aimer le bien d’autrui…
Et il allait continuer, quand Lude, d’un coup de reins, se redressa, et, sans que Criblet eût même tenté de le retenir, se sauvait maintenant droit devant lui, à travers prés.
3
Le lendemain matin, il faisait du soleil. Les nuages pendant la nuit s’étaient défaits de devant la lune. Ils passent rapidement dessus, laquelle est là qui les élime comme la pierre fait d’un filet ; et, quand enfin le jour se lève, on la voit, toute pâle et ronde, être seule dans le ciel bleu. Il fit froid brusquement ; la neige devint craquante.
Ce matin-là, Joseph s’était levé de très bonne heure, parce qu’il devait aller travailler au bois ; Héloïse s’était levée en même temps que lui. Il faisait sombre encore, et, bien qu’elle eût mis une grosse camisole de laine, elle semblait toute transie.
Joseph dut s’en apercevoir :
– Héloïse, ça me fait de la peine de te voir te donner tant de mal dans l’état où tu es. Tu aurais dû rester au lit.
Mais elle, jalouse de lui :
– Il ne manquerait plus que ça ! N’est-ce pas mon devoir, quand mon mari travaille, de travailler aussi !
C’était une bonne douce petite femme. Ils continuaient de bien s’aimer.
Donc, quoi qu’il eût pu faire, elle avait allumé le feu, mis de l’eau dans le coquemar, moulu le café, préparé les tasses : lui pendant ce temps rangeait dans un sac ses provisions de midi. Finalement ils se trouvèrent assis en face l’un de l’autre, avec entre eux la grande cafetière de métal, où se faisait entendre encore, par moments, le petit bruit des gouttes, qui tombaient dans le récipient.
Une lampe était allumée ; il regardait sa femme, elle avait les joues toutes marbrées de bleu.
Il se leva.
– Ecoute, promets-moi que tu te recoucheras sitôt que je serai parti.
Elle le promit, il s’en alla tranquille. Un groupe d’hommes l’attendait sous la croix, qu’il rejoignit, et ils se mirent en route ensemble dans l’espèce de brume grise que l’aube étendait autour d’eux, tandis que plus haut dans le ciel venait une belle couleur dorée.
Longtemps, de derrière les carreaux, elle suivit la petite troupe des yeux, puis elle pensa à aller se remettre au lit, comme elle avait promis de faire ; mais est-ce qu’on se recouche quand le soleil se lève ? et mon ouvrage, qui le fera ? et puis, se disait-elle, Joseph ne saura rien.
Elle ne se recoucha donc point et ne cessa de travailler jusqu’à 10 heures ; elle se sentait très gaie et pleine d’entrain, maintenant. On chante toutes les chansons qu’on sait. L’enfant lui tenait compagnie. Quelquefois il lui donnait un coup de poing, alors elle se redressait et d’abord faisait la grimace, mais tout de suite après un sourire lui venait. Qu’il bouge, qu’il se tourne, qu’il vous froisse en dedans, c’est tant mieux, après tout, puisque c’est signe qu’il est là. Plus on souffre à cause de lui, plus on l’aime. Elle considérait son ventre en se demandant : « Pauvre petit, est-ce qu’il a seulement la place ? Il n’a point d’air, il ne voit rien, il n’entend rien, il ne mange rien : comment est-ce qu’il peut y tenir ? C’est bien naturel qu’il se venge. » Et une grande pitié lui venait en même temps qu’un grand bonheur, parce qu’il n’y avait plus qu’à prendre patience et quelqu’un se chargerait de tout. « Donne-moi trente coups de poing si tu veux, ce n’est pas moi qui me plaindrai ! » Et, dans un mouvement qu’elle ne pouvait contenir, elle faisait le geste de le serrer contre elle, le petit qui devait venir, comme s’il eût été déjà là.
On voit pourquoi elle aimait à être seule ; c’est qu’elle n’était jamais seule. Les voisines trouvaient qu’elle devenait fière. Mais moi qui ai la seule compagnie que j’aime, comment est-ce que j’irais perdre mon temps comme autrefois à bavarder ? les journées sont toujours trop courtes.
C’est ainsi que, quand dix heures sonnèrent, à peine si elle y put croire et pensa d’abord qu’elle se trompait. Pourtant le ménage était en ordre. Elle ôta son tablier, qu’elle pendit à un clou, puis elle alla faire un bout de toilette, parce qu’elle avait à sortir.
Le feu continuait de brûler sur le foyer ; on laissait la porte de la chambre ouverte ; de cette façon, toute la maison se chauffait, qui ne comptait d’ailleurs que ces deux pièces. Il faisait bon ; elle aurait bien voulu rester chez elle. Mais elle n’avait plus ni farine, ni sel.
Et, s’étant enveloppée dans un châle, ayant noué autour de sa tête un fichu de laine noire à bord brun, elle partit pour la boutique, l’autre, pas celle de Martin, parce qu’il avait fait faillite, comme on a vu. Il s’était mis à faire un grand soleil, où on voyait le chemin recouvert de neige gelée luire comme un chaudron bosselé ; partout bougeaient sur les barrières des petites flammes pointues, et les toits avaient une pente bleue, l’autre comme de l’argent.
Elle vit qu’il y avait beaucoup de monde autour de la fontaine, et cela l’ennuya un peu, parce qu’on allait l’arrêter, mais elle s’était déjà trop avancée pour pouvoir rebrousser chemin. Elle continua donc, allant à petits pas, précautionneusement ; dès qu’elles l’aperçurent, les femmes qui étaient là coururent à sa rencontre. Et elles lui racontèrent que Lude s’était sauvé.
Là était la grande nouvelle qui, tout le matin, avait couru le village, d’où la raison de tout ce monde, et les femmes à présent entouraient Héloïse : pensez donc, il a disparu, sa femme le cherche partout ; et il paraît, à ce que dit Criblet, qu’il a bien fait de se sauver : il allait, la nuit, déplacer ses bornes. Criblet l’a vu, l’autre a eu peur. Et Criblet prétend qu’il est possédé. Criblet dit qu’il sentait le soufre !
Ainsi allaient et venaient les paroles ; – ce fut la journée des événements.
Mais, elle, parmi tout ce bruit, gardait son air de tous les jours. Notre raison de vivre est ailleurs, n’est-ce pas ? Elle ne voulait pas se laisser distraire. Il y a une espèce d’égoïsme qui vous vient dans le bonheur tout comme dans le malheur ; et elle s’avançait toujours, répondant d’un simple mouvement de tête aux longues phrases qui lui tombaient dessus.
Ainsi elle se trouva bientôt avoir dépassé la fontaine, et la boutique n’est pas loin. Bien entendu, elle était vide. Et Brouque le marchand, avec sa grande barbe noire (un homme, lui, qui parlait peu et, même ce jour-là, il n’ouvrit pas la bouche), eut vite fait de lui peser son sel. Ensuite il y eut la farine. Cela fit deux paquets de 2 livres chacun qu’elle serra dans son panier ; puis donna septante centimes, puis sortit, et il faisait beau.
On discutait toujours autour de la fontaine ; elle se dit : « Si je repasse par là, on va m’ennuyer de nouveau », et elle s’en revint par la rue de derrière.
Là, tout était beaucoup plus calme ; on n’apercevait guère que les passants habituels. Il y avait d’abord quelques fenils, puis deux ou trois maisons d’habitation, puis la boutique de Branchu ; à cet endroit, la rue faisait un coude. Elle aussi était couverte d’une épaisse couche de neige gelée. Il fallait, là aussi, qu’Héloïse fît attention. Et une de ses amies, nommée Julie, l’ayant vue qui venait, n’eut pas besoin de se presser pour la rejoindre. Elles causèrent un instant.
– C’est quand même incroyable ! disait Julie, un homme à qui, jusqu’à présent, personne n’avait jamais rien eu à reprocher ! Un gentil garçon comme lui ! Qui était heureux, qui aimait sa femme ! A quoi est-ce qu’il a pensé ? Même que ce n’était pas très intelligent, cette idée ; il devait bien se dire qu’un jour ou l’autre on saurait tout !
Héloïse disait : « oui… oui… » ; elles se quittèrent. Mais, au lieu de rentrer chez elle, Julie resta sur le chemin.
« J’étais restée là, racontait-elle plus tard, parce que ça m’amusait de la voir marcher comme ça, et puis aussi j’étais un peu fâchée. C’est cet air distrait qu’elle avait. Je pensais : « Comme elle est changée tout de même ! » N’est-ce pas ? on s’était connues toutes petites, bien qu’on se fût un peu perdues de vue depuis son mariage. Donc j’étais là, je me disais : « Je ne l’aurais pas reconnue. Quelle belle courge elle a sous sa jupe ! l’attache du tablier ne tient plus. Et il gelait fort, n’est-ce pas ? C’est pourquoi elle allait ainsi, levant un peu le bras pour garder l’équilibre. Il y en a qui mettent des pions de bas sur leurs souliers. Elle allait cependant, il s’est bien passé cinq minutes. Et c’est juste au moment qu’elle arrivait devant chez Branchu, je me rappelle tout, elle a tourné un peu la tête pour regarder dans la boutique. C’est juste à ce moment, je dis ; elle s’est arrêtée. Et elle s’est redressée comme si elle allait tomber sur le dos, après quoi elle a jeté un grand cri. Voyez-vous, c’est un de ces cris qui ne vous sortent plus du tuyau de l’oreille. On aurait cru entendre une bête de nuit. Ça est monté tout droit, et puis ça s’est traîné, ça est devenu rauque ; en même temps je l’ai vue se baisser, et elle se tenait le ventre des deux mains. Je me suis mise à courir, et d’autres gens aussi couraient ; on l’a trouvée qui se roulait par terre… »
4
Ils l’avaient mise sur un brancard et apportée. Deux devant, deux derrière, un drap jeté sur elle, pesamment ils étaient venus. On l’avait couchée sur son lit. On avait vite été chercher la sage-femme et le curé ; ils étaient arrivés trop tard. Le petit n’était plus en vie : c’était un beau garçon pourtant.
Ils le regardaient et ils s’étonnaient de le voir déjà si gros, si formé ; ils disaient : « Quel dommage ! un mois ou deux de plus, et on aurait pu le sauver. » Mais est-ce que vraiment on aurait pu le sauver ? il n’était point sorti vivant du ventre de sa mère.
Heureusement qu’elle n’en savait rien, et elle n’avait eu conscience de rien, depuis qu’elle était tombée. D’abord elle avait perdu connaissance, puis le délire était venu. Les soins des femmes, les tisanes, les linges, les compresses chaudes, rien de tout cela ne lui parvenait plus. Elle était dans une autre vie, parce qu’il y a parfois une protection sur nous, et il nous est dit : « Allez voir ailleurs si vous serez mieux. » Elle était allée ailleurs : elle riait, elle était gaie. Elle voyait des choses que personne d’autre qu’elle ne voyait. Par moments elle se mettait à parler, on ne comprenait pas bien ce qu’elle disait. Mais quelques mots, par-ci, par-là, dépassaient le brouillard du reste, comme on voit certains grands arbres élever leur cime au-dessus des bois : « Tu aimerais mieux le soleil peut-être ? » avait-elle dit tout à coup ; puis il y avait eu : « Promenade » ; puis il y avait eu : « Joseph, tu ne t’es pas rasé ! » et on pensait : « Elle croit être à la promenade, un dimanche, avec son mari, par un temps couvert… » C’était un bonheur pour elle, quand même. Car pour peu qu’elle se fût avisée d’ouvrir les yeux, est-ce qu’on aurait eu le temps d’emporter l’enfant qui était sur la table ? d’ailleurs elle n’avait qu’à toucher la place, elle verrait bien qu’il n’y était plus. Et à toutes celles qui se tenaient là, bien qu’elles ne l’exprimassent point, une même pensée était venue : « Comme c’est triste quand même ! Quand il n’y a plus qu’une seule branche, celle où est l’espoir, où tout pend, et voilà que la branche casse. Où est-ce qu’elle ira désormais, parce qu’il faut qu’il y ait quelque chose devant nous pour nous montrer notre chemin, sans quoi on piétine sur place… » Ainsi soupiraient-elles, s’affairant. Elles ne parlaient point. On avait envoyé quelqu’un prévenir Joseph.
Cependant hors de la maison, sur le chemin, dans le village, les discussions allaient leur train, s’étant de plus en plus accrues et échauffées, de même que quand on jette des branches dans le feu :
– Impossible ! impossible !
– Allez seulement voir.
– Impossible, je vous dis, moi qui suis là, et j’ai des yeux…
– Moi, je vous dis, j’ai des oreilles. On l’a entendue dans tout le village.
– Comment est-ce que ça s’est fait ?
– On n’en sait rien.
– C’était pourtant une femme robuste !
– Bien sûr.
– Et elle n’était pas malade ?
– Jamais elle ne s’était mieux portée.
– Peut-être que son panier était trop lourd ?… Ou bien elle s’est fatiguée ?
On hochait la tête, ce n’était pas ça.
Le boulanger Tronchet, tout petit et tout rond, roula hors de chez lui comme une boule blanche ; l’aiguille bleue marqua midi. On sonna la grosse cloche. Etienne, fils d’Etienne, petit-fils d’un troisième Etienne, était en ce temps-là sonneur ; les deux autres Etienne avaient été sonneurs. Petit-fils et fils de sonneur, on a les cloches dans le ventre. Il sonna parfaitement bien. Il y avait une femme qui coupait dans un saladier des betteraves conservées et elle avait les mains toutes rouges de sang. Elle cria quelque chose par la fenêtre à une voisine, laquelle lui cria des choses à son tour. Plus loin, sur un perron, au bas duquel était arrêté un mulet, cet homme qu’on voyait de dos avait une veste de laine. Et un grand malaise venait. Est-ce qu’on n’a pas remarqué quel vilain nuage est monté au ciel, il doit bien y avoir deux heures, et il marche avec le soleil.
Longtemps on met ainsi des chiffres sous des chiffres, finalement on arrive au total. Et, reprenant toutes ces choses, ils commençaient à être effrayés, chacun faisant le calcul à part soi. Musy pendu, le pouce de Baptiste, les enfants atteints par le croup, les femmes tombant du haut mal, les bêtes qui avaient crevé, les garçons qui s’étaient battus, Lude, à présent, et Héloïse, sans compter tous ceux qu’on ne savait pas : ça n’est quand même pas naturel !
On cherche à faire voir un progrès qui se fait. Sentez-vous, quand vous respirez, parmi le goût frais de l’air, une fine odeur de vanille, c’est l’odeur de la fumée du bois de mélèze. Il y a ce bois rouge dont on fait les crayons. Et son principe résineux, en même temps que ce parfum, répand partout une apparence bleue, où les toits peu à peu s’embrouillent, tandis qu’on voit bouger en haut des cheminées des espèces de petits drapeaux…
Joseph cependant était descendu. Tout de suite il voulut le voir. On n’osait pas le lui montrer. Mais il se fâcha tellement qu’on dut céder.
Il avait gardé son chapeau sur la tête, il sentait encore la forêt. Il ramenait l’odeur d’en haut, une odeur de mousse et d’écorce, et le froid d’en haut restait pris dans les plis de ses vêtements. Il s’approcha du lieu où on avait posé l’enfant, qui était couvert d’une toile. On tira cette toile ; il gardait la tête baissée. Au bout d’un moment, il demanda :
– Est-ce que le curé est arrivé à temps ?
– Non, il n’est pas arrivé à temps.
– Alors il est perdu pour le ciel.
Il parlait d’une voix sourde, il répéta : « Pas même ça !… pas même ça !… » « Mon Dieu ! dit-il, pauvre petit ! » « Pauvre petit, reprenait-il, quel mal est-ce qu’il a fait, quand même, pour qu’il soit tellement puni ? Ou bien est-ce nous qui avons péché ?… »
Mais il avait beau chercher, il ne trouvait rien ; et on voyait son dos s’affaisser peu à peu, comme au flanc d’un talus, quand survient le dégel, la terre qui s’éboule.
Il n’avait pas encore demandé des nouvelles de sa femme ; tout à coup il dit : « Et, elle, où est-ce qu’elle est ? »
On le mena dans la chambre ; là fut la seconde station. Seulement, cette fois, on n’eut pas besoin de la lui montrer ; il n’avait pas franchi la porte qu’elle se mit à rire, et quel rire ! mais on l’avait prévenu : « Elle a la fièvre, tu comprends ? »
S’il comprit, on ne le sut pas, il se tenait debout devant le lit. Elle ne le regarda point. Où elle regardait, c’était en dehors de ce monde. Le reflet de la fièvre faisait comme un trait blanc dessus le globe de son œil. Il y avait déjà un assez long moment qu’elle ne bougeait plus, et ses bras étaient allongés de chaque côté de son corps comme s’ils n’étaient plus à elle. Elle ne parlait plus du tout. Mais brusquement ce rire était venu et il faisait d’autant plus peur qu’on n’en devinait pas la cause. Lui, cependant, se tenait là ; qu’allait-il faire ? Est-ce qu’il n’allait pas éclater en sanglots, ou bien se jeter sur elle pour tâcher de la faire taire ? Allait-il lui prendre la main ? Il ne fit rien de tout cela. Il était venu, il la considéra, puis il dit : « Ce n’est plus elle. On me l’a changée. » Et il se détourna, comme d’une étrangère, secouant lentement la tête, tandis qu’il recommençait : « Qui est-ce qui me l’a changée ? »
Puis, avec colère, encore une fois : « Qui est-ce qui me l’a changée ? » cependant qu’il frappait du pied et ses mâchoires se serraient. On l’avait pris par les épaules : « Joseph ! disait-on, calme-toi ! » Mais continuellement ramené à une pensée toujours la même, vainement lui rappelait-on que c’était chez elle l’effet du délire :
– Non, recommençait-il, on me l’a changée !
Il était revenu avec les autres dans la cuisine, on approcha un banc, il s’y laissa tomber. Il pendait là dans ses habits qui semblaient devenus trop larges. On lui parlait, il ne semblait pas entendre ; on l’appelait, il ne répondait pas. Le gros Hugues Communier s’approcha de lui, et, lui posant la main sur l’épaule :
– Voyons, Joseph, tu n’es pas un homme. Ta femme pourrait avoir besoin de toi.
Il leva vers lui deux yeux vides et sa bouche resta fermée, tandis que simplement il haussait les épaules, comme pour répondre : « Qu’est-ce que j’y peux ? Moi non plus, je ne suis plus rien. »
Le retour n’en fut que plus brusque. Soudain on le vit qui se redressait.
– Ecoute, Communier.
Puis avec un effort :
– J’aimerais bien savoir comment la chose s’est passée…
Et Communier tout content :
– Tant que tu voudras, c’est à ton service…
Il se mit à tout raconter.
Il montra comme quoi Héloïse était sortie de chez elle vers les 10 heures, qu’elle avait une commission à faire à la boutique, qu’elle s’était arrêtée à causer près de la fontaine, enfin tout ce qu’on a vu ; il continua :
– Pour rentrer elle a pris par la rue de derrière…
A cet endroit, Joseph leva la tête.
– Elle a causé de nouveau avec Julie. C’est tout de suite après que ça s’est passé… Julie a assisté à tout…
Joseph l’interrompit :
– Est-ce qu’elle pourrait montrer la place ?…
– Bien sûr, puisqu’elle a tout vu.
– Et où est-ce que c’était ?
– Juste devant, chez le nouveau cordonnier.
Joseph s’était mis debout ; il dit : « Je savais bien » ; il n’avait plus rien de commun avec le Joseph d’un moment avant. Quelque chose s’était tendu subitement dans sa figure, où les traits reprenaient leur place, et les plis s’étaient effacés. Une rougeur lui vint ; ses yeux se mirent à briller :
– Je pensais bien, répéta-t-il.
Et, tendant la main devant lui, d’une voix forte :
– Nous sommes punis de ne pas l’avoir écouté plus tôt. Lui seul a vu la vérité, même quand on se moquait de lui. Et maintenant, pour notre malheur, il est mort…
Et comme on lui demandait : « Qui entends-tu par là ? » il répondit : « Luc. »
Et il reprit :
– Il n’est plus là, mais je prends sa place. Venez-vous ?
On n’avait pas compris tout de suite ; mais peu à peu on se rappela ce que Luc avait dit, quand il prophétisait, rapport au nouveau cordonnier ; qui sait s’il n’avait pas vu juste ? Ainsi va le progrès que c’est en un point, tout d’abord, que telle ou telle idée prend forme, et ailleurs elle n’est encore qu’à l’état de pressentiment, mais l’exemple est contagieux ; déjà ils étaient six à la partager, cette idée ; c’étaient les six qui se trouvaient avec Joseph. Il y avait le grand Communier, Meyru, Brandon, Tonnerre, et les deux frères Jan ; ils dirent à Joseph :
– C’est ça, on va avec toi !
– On sera calmes pour commencer, dit Joseph, on lui demandera une explication… Mais pour peu qu’il ne réponde pas comme on l’entend, pour peu seulement qu’il hésite…
Il n’alla pas plus loin, mais leva le poing et on sentait en lui une résolution terrible…
C’est de cette façon que les sept hommes se mirent en route pendant que les femmes continuaient de s’empresser autour de la malade. Ils n’eurent pas un long chemin à faire : une centaine de mètres au plus. Ils allaient entre les petites barrières penchées des jardins, ils furent bientôt au tournant : la belle enseigne bleue et ses deux peintures se virent.
Joseph s’avança le premier, Branchu était chez lui. Joseph heurta à la vitre, Branchu leva la tête. Et les gens qui accompagnaient Joseph avaient un peu peur qu’il ne cédât trop vite à la colère et ne se laissât aller dès les premiers mots aux injures, peut-être aux coups, mais là encore leur étonnement fut grand. Car Branchu avait tout de suite ouvert la fenêtre, demandant à Joseph ce qu’il désirait ; Joseph ne sut pas que répondre.
Sa langue était embarrassée, ce qu’il se mit à dire n’avait guère de sens.
C’est que tout était si calme, si en ordre dans la boutique ! Il y a là un homme qui est en train de cirer son ligneul ; il tourne vers nous une figure claire et les yeux de quelqu’un qui ne songe qu’à son travail. On heurte à sa fenêtre, il pose son marteau, range son cuir sur une chaise : est-ce comme cela que se conduisent ceux qui ont quelque chose à se reprocher ?…
– Soyez assez bon pour entrer, disait Branchu à Joseph.
Et puis, apercevant Communier et les autres :
– Et ces messieurs aussi, s’ils veulent bien me faire ce plaisir…
Peut-être qu’il croyait qu’il s’agissait d’une commande. Et que lui répondre, en effet ? La raison venait qui disait : « Il n’est pas suffisant pour accuser quelqu’un que ce quelqu’un ait le nez de travers… Ce n’est pas une raison, non plus, parce qu’une femme est tombée devant chez lui pour que ce soit lui qui l’ait fait tomber… » Et quand l’invitation de Branchu fut venue, Joseph fut pris au dépourvu.
Il ne répondit rien, se contenta de secouer la tête ; et il s’en retourna, les autres avec lui. Il eut l’air de quelqu’un qui s’est trompé d’adresse. Ils revinrent par la ruelle. Il y eut de nouveau les petites barrières des jardins. Et, pendant qu’ils s’éloignaient ainsi, Branchu se tenait penché à sa fenêtre, l’air lui aussi de ne pas bien comprendre, l’air de se dire, lui aussi, que sans doute on s’était trompé.
Quatre heures venaient, dans du rose. Le gros nuage pourtant n’avait pas quitté le soleil. A mesure que le soleil s’avançait, il s’avançait pareillement et était dessus comme une paupière. Mais ses rayons, qui dépassaient, avaient été frapper plus bas une brume amassée contre la montagne, d’où cette couleur partout répandue. Le grand clocher de pierre trempait dedans.
On voyait derrière une pente noire, dont le bout pointu, dressé dans le vide, surmontait de très haut le pays d’alentour ; à son sommet, on apercevait une croix : c’est un vrai Calvaire. Par les petits chemins qui y montent en serpentant, on imagine très bien la foule des soldats, et puis viendraient les curieux, et puis viendraient les Saintes Femmes. Mais il ne semble pas que Celui qu’on devine soit parmi nous, quoi que Lhôte puisse dire.
5
Cœurs abandonnés que nous sommes, il n’y a pas de Présence pour nous.
Il y a seulement cette rumeur dans le village ; il y a seulement que dans la maison de Joseph une lampe s’est allumée ; il y a seulement qu’Héloïse a toujours la fièvre et rit toujours, n’étant plus elle ; il y a seulement aussi que maintenant Joseph est seul dans la cuisine, et de nouveau a cédé sous le poids.
Il entend ce rire qui vient, et les femmes disent des choses ; on n’a pas pensé à entretenir le feu, le feu s’éteint.
Il a encore tenu bon pendant un moment, puis un picotement s’est fait sentir au coin de ses paupières, il a poussé deux grands soupirs.
Et les larmes enfin sont venues, tandis qu’il se tient immobile là, – silencieuses larmes d’homme, qu’il ne pense même pas à essuyer, en sorte qu’elles lui coulent tout le long du visage, tombant une à une sur son pantalon.
CHAPITRE QUATRIÈME
1
Pour que le Président, qui était un homme prudent et soucieux de son repos plus que personne, se risquât à cette démarche, il fallut bien qu’il y fût forcé, mais c’est qu’il y fût forcé. Loin qu’elles s’arrangeassent, les choses, en effet, se gâtaient toujours davantage. Le plus beau des chalets de la commune fut emporté par une avalanche ; deux jours après, le hameau des Essertes était tout entier détruit par le feu.
Il vit qu’on commençait à s’étonner de le voir rester sans rien faire ; on venait le trouver, on lui disait : « Qu’attendez-vous ?… Ça ne peut plus durer comme ça, c’est à vous de prendre une décision… » Et lui, sans dire non, se grattait l’oreille avec embarras.
C’est qu’il ne distinguait pas trop bien à qui il pourrait s’adresser. S’il y avait eu un coupable, tout serait devenu facile. Mais le difficile était justement qu’il n’y avait pas de coupable, ou du moins de coupable qu’on pût convaincre de son crime ; il semblait qu’on fût tout à fait sorti du train ordinaire des choses ; alors à quoi les lois pourraient-elles bien servir ? Et c’est ce qu’il se disait, et il se disait aussi : « Tout ça n’est pas naturel. »
Pourtant, il finit par apercevoir que là où les hommes ne peuvent plus rien, Quelqu’un reste, qui peut tout encore, et c’est ainsi qu’un jour, ayant mis ses plus beaux habits et s’étant rasé tout exprès, il se rendit chez le curé.
La cure était un gros bâtiment gris à deux étages qui se trouvait tout à côté de l’église ; un haut perron de granit à deux rampes faisait avancement dans le milieu de la façade nue. Et c’est comme le Président arrivait au bas du perron qu’une première chose survint, qui fut bien de toutes les choses celle à laquelle il s’attendait le moins : la porte d’entrée s’était ouverte, et on vit paraître Branchu, un gros paquet sous le bras.
Le Président s’arrêta net, dans sa surprise ; Branchu, lui, ne sembla aucunement embarrassé. Une belle gaieté restait peinte sur sa figure, il continuait de sourire, il tira au Président un grand coup de chapeau ; peut-être même bien, bavard comme il était, qu’il l’aurait abordé, si l’autre n’avait détourné la tête.
Et Branchu passa, et le Président monta le perron. Hélas ! il le fallait. Un large escalier voûté conduisait au premier étage. Lentement, marche à marche, le Président continuait de monter, essayant, tout en montant, de mettre un peu d’ordre dans ses idées, mais il n’y réussissait pas ; d’ailleurs, il n’en était plus temps…
Heureusement que le curé l’avait fait asseoir tout de suite, sans quoi il serait tombé, tellement la tête lui tournait. Etait-ce la chaleur terrible qu’il faisait, ou cette épaisseur de fumée ? Mais à peine s’il avait eu le temps d’apercevoir encore, sur la table en désordre, deux verres et une bouteille vides, puis tout s’était brouillé devant ses yeux.
Il ne fallut rien moins que cette grosse voix pour le faire revenir à lui :
– Eh bien, monsieur le Président, à quoi est-ce qu’on doit le plaisir de votre visite ?
Il avait rouvert les yeux ; le curé était debout devant lui.
Il y a, comme on sait, des curés de toutes les espèces : celui-ci était de la grosse espèce, même de la toute grosse espèce. On voyait son énorme cou sortir d’une soutane luisante de crasse au collet ; et c’était bien ce qu’on disait, qu’il aimait avant tout à manger et à boire, à braconner aussi à ses moments perdus, ayant un penchant aux vins et aux viandes plus qu’aux messes et aux prières. Il était grand, carré d’épaules ; il regardait ce pauvre Président ; on sentait qu’il s’impatientait.
Une fois encore, il avait posé sa question ; l’autre ne répondait toujours pas. Il fallut qu’il fît un nouvel effort ; mais, quand enfin les mots lui vinrent, ils vinrent tous à la fois.
– Il faut que vous m’excusiez, monsieur le curé, mais c’est qu’on a tant besoin de vous, tant besoin de vous, monsieur le curé. On ne comprend plus ce qui arrive… Bien sûr qu’il y a eu des malheurs, mais enfin des malheurs, il y en a toujours. Non, ce n’est pas tellement ça que quelque chose, comment dire ? comme une influence qui serait sur nous… Quelque chose comme une mauvaise fièvre, mais une fièvre de la tête, qui fait que les bons deviennent mauvais et les mauvais pires encore. Et voilà que notre grand chalet des Entraigues a été emporté, voilà que les Essertes ont été détruites par le feu ; voilà qu’il meurt des hommes, des femmes, des enfants, comme jamais il n’en est mort ; voilà que toutes sortes de maladies, qu’on n’explique pas, se déclarent… Mais ce n’est pas encore tellement ça, comme je vous ai dit, monsieur le curé… Tout ça c’est déjà du passé, et on en prendrait son parti. De quoi on a peur, c’est de l’avenir. Car tout n’est pas fini, sans doute… On ne sait pas, c’est du pas naturel…
Et, n’osant pas préciser davantage :
– Alors on s’est demandé, monsieur le curé, si vous ne viendriez pas nous aider, parce que…
Il n’alla pas plus loin : le curé, depuis un moment, ne le quittait plus du regard.
– Tout ça ne m’étonne pas ! cria-t-il.
Il donna un coup de poing sur la table. Il n’était plus rouge, il était violet.
– Ces morts, ces deuils, ces maladies, que les maisons brûlent, que les bêtes crèvent, n’avez-vous pas tout mérité ?… Ah ! bien oui, par exemple, je vous conseille de vous plaindre ! (Il donna un second coup de poing sur la table.) Ne vous ai-je pas prévenus ? Des menteurs comme vous, des voleurs, des fornicateurs ! L’étonnant, c’est que la punition ne soit pas plus terrible encore. Il faut que le bon Dieu soit patient : plus que moi ! Ça n’est pas des brebis que j’ai à paître, c’est des diables. Et quand un malheur vous arrive, vous n’avez pas l’air de savoir pourquoi ?…
Il souffla brusquement, il se serra le nez :
– Je dis que vous sentez mauvais, vous sentez le cadavre. Et écoutez-moi bien, il n’y a qu’un remède, c’est de vous corriger… Que les menteurs cessent de mentir, les blasphémateurs de blasphémer, et ainsi de suite, après quoi on verra… C’est simple ! comme vous voyez.
Et éclatant de rire :
– Autant vouloir que les rivières remontent à leur source et que la neige tombe en été… Ah ! tonner…
Il s’interrompit au milieu du mot, se rappelant un peu trop tard le respect qui est dû à l’habit qu’il portait : il se calmait d’ailleurs, il s’épongea le front, il paraissait gêné ; le Président n’avait point bougé de dessus sa chaise et n’osait plus lever les yeux.
Et il y eut alors un instant de silence, à la suite de quoi le curé se leva. Il alla prendre son fusil dans un coin.
– Jetez-y un coup d’œil, monsieur le Président, c’est une belle arme… Ah ! c’est vrai, vous ne chassez pas…
Le Président s’était levé, lui aussi ; il secoua la tête, il ne chassait pas, en effet.
– Un hammerless, dit alors le curé, la meilleure marque, un Saint-Etienne ! C’est un fusil de 500 francs, mais je l’ai eu d’occasion. Regardez-moi ça !
Il le retournait dans sa main, et, faisant jouer le ressort :
– C’est aussi soigné de travail qu’un mouvement d’horlogerie, plus soigné de travail que mes paroissiens.
Et il rit encore une fois, d’un rire qui sonnait un peu faux, pendant que le Président le considérait d’un air stupide, n’y comprenant plus rien sans doute et gardant sur le cœur le poids de ces reproches que, personnellement, il n’avait pas mérités…
On a eu un bon mouvement, c’est ainsi qu’on vous en récompense ! D’autres à sa place ne se seraient certes pas dérangés. Et il se disait : « Une autre fois, quoi qu’il arrive, je ne me dérangerai pas. »
Mais voilà que, comme il arrivait devant chez lui, la plus grosse des cloches laissa tomber un long coup sourd. C’est quand ils frappent seulement avec le bout du battant contre le rebord de bronze. On dirait que la voix monte de tellement profond qu’elle a de la peine à percer et que c’est malgré elle qu’elle se fait entendre. C’est comme un gémissement qui vient, puis un autre et encore un autre ; et ceux qui sont sur les chemins, ceux qui travaillent dans les bois, ceux qui arrachent les pommes de terre, ceux qui avec une petite scie à main sont en train d’abattre les haies, le berger qui garde ses chèvres, la vieille qui fait un feu de bois mort, tous : « Pour qui est-ce qu’on sonne ? » et ils se signent.
Boum !… Il y a quand même grande peine chez les hommes. Où qu’on soit, quoi qu’on puisse faire, on est en face de la mort. Elle ne permet pas qu’on l’oublie : qu’un instant on n’y pense pas, et elle se rappelle à vous.
Boum !… Mon grand-père et ma grand-mère sont morts, ma tante Fridoline est morte, mon petit frère Jean est mort, mon petit frère Pierre est mort, ma sœur Martine va mourir : moi aussi, je dois mourir.
Boum !… Seigneur, notre Dieu, protégez-nous dans notre affliction, on ne peut rien sans vous, sans vous on n’est rien, on a terriblement besoin de vous, Seigneur notre Dieu, dans notre misère, ayez pitié de nous, Seigneur.
Boum !… On ne m’avait pourtant pas dit qu’il y avait quelqu’un de si malade. Je n’ai pas vu passer le Saint-Sacrement. Est-ce peut-être pour le vieux Borchat ? On lui avait mis des sangsues. Si seulement c’était lui ! il ne servait plus rien.
Boum !… Il faisait un jour tout gris. Ils étaient une centaine d’hommes et une centaine de femmes, ils étaient tout noirs dans du blanc. Les hommes allaient devant, les femmes suivaient. Il y avait sur la bière un drap à ornements d’argent, qui étaient des têtes de mort au-dessous de deux os croisés, et les porteurs marchaient au pas afin d’éviter les secousses. Ils montèrent la rue du village, ils passèrent devant la fontaine. On voyait pendre au bord des toits comme des barbes de glaçons. Le grand tilleul qui n’avait plus de feuilles semblait un arbre en fil de fer. On n’entendait point d’autre bruit que celui de tous ces gros souliers ferrés rabotant ensemble la route gelée et l’éclatement lourd des coups de la grosse cloche, sous lesquels, par moments, tout était écrasé. On tourna la nef, vint la grille. Elle surmonte un petit mur. A des croix de bois peintes en bleu, sont pendues des couronnes de perles, avec au milieu un verre bombé sous lequel on voit un bouquet, une inscription, deux mains qui se serrent. On suivit l’allée du milieu. Joseph marchait au premier rang. A ce moment déjà, on dut le soutenir. Mais quand le trou fut là, ce fut bien autre chose encore : deux hommes le prirent chacun sous un bras…
Est-ce qu’on est seulement entré à l’église ?… Il ne sait plus rien, il ne sent plus rien. Ils étaient deux hommes à le tenir chacun sous un bras, et lui flottait entre eux comme un arbre scié à sa base. Tantôt il penchait tout entier de côté, tantôt il tombait en avant. Mais il était solidement tenu, en sorte qu’il assista à tout. Et il lui fallut assister à tout. Il vit descendre son passé, son espoir, sa raison de vivre ; mon Dieu ! est-ce possible, c’est mes entrailles qui s’en vont, c’est le cœur de mon cœur, c’est la pensée de ma pensée. C’est le meilleur de moi, la promesse de mieux encore ; elle était ma seule vendange, la richesse de mon grenier. Un beau fruit avait mûri pour moi ; ils sont venus, ils l’ont retranché. Il se tordit tellement qu’on dut lui dire de se tenir tranquille, et cependant il s’était mis à plaindre, comme si on lui fouillait dans le ventre avec un couteau. Pauvre ! c’est Joseph Amphion : un enfant lui était promis, l’enfant est mort, sa femme est morte. Mais c’est aussi que maintenant il s’était mis à réfléchir, et il recommençait en lui-même : « Est-ce que j’ai toujours été bon pour elle ?… Est-ce que j’ai toujours été avec elle comme je lui avais juré d’être, lui ayant passé l’anneau au doigt, certain jour, et quand son visage se tournait vers moi, comme un soleil… Et encore, ces derniers jours, quand elle se débattait dans son lit, et moi, injustement, je disais : “Ce n’est plus elle !” peut-être que si j’étais venu et si je l’avais seulement embrassée, elle aurait été délivrée par l’opération de l’amour… Elle m’aurait reconnu ; elle m’aurait dit : “C’est toi !” ô meilleure que moi, toute belle, – et pourtant c’est toi qui t’en vas ! On a ôté le noyau de ma chair, on a ôté la bonne amande. » A ce moment, les mottes tombèrent sur la caisse, il poussa un cri, on l’emmena.
Et les autres s’en allèrent derrière lui, rentrant chez eux, mais ils n’étaient guère moins misérables. Ils ne disaient rien, ils n’auraient rien pu dire. La cloche s’était tue, un pesant silence régnait. Sous l’ombre du ciel qui pendait très bas, et enveloppait le village, comme pour montrer à l’avance l’isolement où il allait entrer, ils revenaient par petits groupes, et arrivés devant chez eux, l’un après l’autre, courbant la tête, s’enfonçaient sous la porte basse comme la bête dans son trou…
2
Pourtant ils ne pensaient pas que les choses iraient si vite. Quinze jours tout au plus passèrent et trois autres femmes, trois jours de suite, furent frappées de la même façon qu’Héloïse : les trois fois, Branchu était là. Ce fut le grand coup qui ouvrit les yeux. Puis vint cette cinquième femme.
Ils étaient une dizaine d’hommes arrêtés au bout de la rue, quand cette pauvre Herminie passa, et il se trouva qu’au même instant Branchu sortit de chez lui. Il semblait ne plus se cacher. Il se tourna vers Herminie. Il avait les mains dans les poches et il souriait drôlement. Ils ont bien dit depuis que ses yeux avaient changé de couleur et une mauvaise expression lui rôdait autour de la bouche. Ce qui est sûr, c’est que c’est juste dans le temps que son regard se posait sur Herminie qu’elle sentit cette douleur ; quelque chose se tordit en elle, et elle cria elle aussi, elle leva les bras elle aussi, puis s’abattit, comme pliée en deux, tandis que ses jambes fondaient sous ses jupes. L’autre se mit à rire (à ce qu’on raconte), et il dit tout haut (à ce qu’on raconte) : « C’est la cinquième, ça va bien !… »
L’étonnant est que les hommes n’eussent point pensé à se jeter sur lui, mais la rapidité de la chose fut telle qu’ils n’en eurent pas le temps, et, une fois qu’ils furent revenus de leur surprise, ils jugèrent que le plus pressé était d’aller porter secours à Herminie, qui se débattait sur le chemin.
En sorte que Branchu put disparaître tout à son aise et personne ne vit de quel côté il avait pris. Mais déjà tout le village était en mouvement. Quatre hommes suffirent à emporter Herminie, les autres se mirent à courir de rue en rue, et ils s’arrêtaient à chaque porte, heurtant ou l’ouvrant toute grande et criaient : « Venez-vous ? » à quoi on répondait : « Qu’est-ce qu’il y a ? » mais eux étaient déjà repartis ; alors on se précipitait à leur suite. Le rassemblement se fit sur la place. Ils s’étaient armés de tout ce qui leur tombait sous la main, les uns avaient empoigné une fourche, d’autres un simple manche d’outil ; certains s’étaient munis de leur fusil de chasse, certains brandissaient une faux ; et une rumeur s’élevait, comme quand un torrent se brise sur les pierres.
Quelques-uns arrivaient encore ; ils demandaient :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Vous ne savez pas ?
– Non, on ne sait pas.
Et la nouvelle était une fois de plus reprise, une fois de plus commentée ; cependant des bras se levaient, des têtes étaient secouées ; et plusieurs éclataient de rire, dans leur rage, parce qu’on pensait : « Comment a-t-on pu se laisser faire, comment n’a-t-on pas deviné plus tôt ? Pauvres femmes ! un rien de plus, et elles y auraient toutes passé ! »
Ils ne cherchaient point d’ailleurs à connaître, malgré l’inouï de la chose, de quels moyens Branchu avait pu se servir pour en arriver à ce résultat : supprimons-le d’abord, se disaient-ils, là est le vrai. C’est la raison pourquoi ils s’étaient rassemblés, et en si grand nombre. Mais, contre un homme de cette espèce, plus ils seraient nombreux, mieux cela vaudrait. C’est un jeteur de mauvais sort : ils faisaient bloc. Il en venait toujours, ils furent plus de cent. La place de l’église se trouvait trop étroite. Et il ne leur manquait plus maintenant qu’un chef, mais il en fallait bien un tout de même.
Il y eut encore du temps perdu, il faut le dire. Par bonheur, le grand Communier les dépassait tous de la tête. C’est ce qui fit qu’on s’adressa à lui. « Est-ce qu’on va ? » lui criait-on, « allons, décide-toi, c’est toi qui commande. » Les voix se couvraient l’une l’autre comme les tuiles sur un toit. « Dépêchons-nous, sans quoi il va se sauver ! » Et le grand Communier, bien que pris au dépourvu, leva le bras ; tous se turent.
– On va d’abord aller voir s’il n’est pas chez lui. Les uns iront par-devant, les autres par-derrière.
Cette fois tout s’ébranlait ; une bande prit par la rue, l’autre par-derrière les maisons : quel bouleversement c’était ! Il n’y avait pas que les hommes dans la force de l’âge : même les trop vieux, les infirmes, même les femmes et les enfants, tout coulait dehors, criait aux fenêtres, appelait en haut des perrons. Il y avait aussi des filles presque amusées, parce qu’elles étaient à l’âge où on s’amuse de tout ; on voyait leurs jupes troussées découvrir, sur leurs gros mollets, des bas de laine bien tendus.
Communier avait heurté à la porte. Il dit : « Y a-t-il quelqu’un ? » Il avait empoigné son fusil par le canon, il se mit à donner des coups de crosse dans la porte. Et de nouveau : « Ouvrez, si vous êtes là ! » Mais on ne répondait pas.
Et maintenant ils étaient deux ou trois à cogner, alors ça ne traîna guère, déjà la porte cédait. On entendit un bruit d’éclatement. Et tous se précipitèrent. Point de Branchu, d’ailleurs, mais ça ne faisait rien. « Allez-y quand même ! » criait-on : ils y allèrent. Les vitres volèrent en éclats. On vit la belle enseigne, avec ses deux peintures, se mettre à pendre par un bout, puis elle se fendit en deux sur le pavé. Cependant on attaquait d’en dessous, avec une perche, la toiture : les lourdes dalles d’ardoise dont elle était recouverte dégringolèrent avec fracas, les chevrons se montrèrent à nu. En même temps, les meubles étaient jetés par les fenêtres, pêle-mêle avec les outils ; après quoi les murs s’écroulèrent.
A une fenêtre d’une maison voisine, un petit vieux s’était montré ; il criait : « Malheureux ! qu’est-ce que vous faites ? » C’était le propriétaire, personne ne l’écoutait.
Il put crier tant qu’il voulut et jusqu’à ce que sa voix mourût d’épuisement ; on ne se tournait même pas vers lui, il y avait bien trop de choses à voir. C’est que jamais ouvrage ne s’était fait si vite, on n’avait jamais vu de si bons ouvriers. Et ils ne se reposèrent point qu’ils n’eussent mené à bien leur tâche, quoique à bout de souffle et tout en sueur ; mais, même ce tas de débris, il leur fallut le travailler encore, et ils se démenaient dessus, le piétinant et le repiétinant.
Mais c’est qu’on est heureux, n’est-ce pas ? de sentir sa force. Jusqu’à présent, on s’est moqué de nous : montrons, une bonne fois, qui on est. Et ils retournaient à ces ruines, comme pour les ruiner davantage, dispersant les décombres à coups de pied tout autour d’eux.
Puis il y eut retombement, parce qu’ils ne savaient plus que faire ; d’ailleurs la fatigue venait.
On résolut pourtant d’aller fouiller les bois au-dessus du village, où on pensait que l’homme s’était réfugié, mais ils n’étaient plus si nombreux, et l’élan manquait.
Ils s’engagèrent sur la pente qui domine le village, y cherchant des traces de pas. Ils n’en aperçurent aucune, bien qu’elles dussent se voir de très loin, dans tout ce lisse et tout ce blanc. Et, sur les chemins où il y en avait, là il n’y en avait que trop, et trop embrouillées pour qu’il fût possible de s’y reconnaître, outre que des mulets avaient passé par là. Ils poursuivirent donc au hasard, les uns sur un des chemins, les autres sur l’autre, et arrivèrent presque en même temps à la forêt. A cet endroit, les chemins se perdirent. Et ils eurent beau battre les buissons, nulle part ils ne découvrirent rien qui pût seulement indiquer que personne eût poussé si loin. De temps en temps, un gros oiseau, gris de plumage, montait lourdement vers le couvert des branches enchevêtrées formant toit, où il se heurtait, éperdu ; ils firent aussi lever un lièvre, qu’ils ne réussirent même pas à attraper. A part quoi, rien, mais rien du tout, et autour d’eux, plus ils montaient, plus s’accumulaient en masses carrées, qui allaient se superposant, comme pour leur fermer le passage, toutes ces apparitions blanches qui avaient été des troncs abattus, des buissons, des blocs de rocher. L’après-midi s’avançait, bientôt ils perdirent courage. Et quand la première forêt fut traversée, après quoi venait une sorte d’étage plat, et qu’ils se furent rassemblés là, et se furent aussi comptés, afin de s’assurer que personne n’était resté en route, il devint évident qu’ils ne seraient jamais de force à aborder l’autre forêt qui se levait plus en arrière, plus raide celle-là, plus redoutable encore, et immédiatement adossée aux rochers.
Ils piétinèrent un moment sur place ; puis quelqu’un dit : « Si on veut être rentré avant la nuit, il ne nous faut pas tarder plus longtemps. »
3
Ils eurent cette honte de revenir comme ils étaient partis.
Du café chaud les attendait pourtant, on avait allumé des grands feux dans les cuisines ; et, assis devant, leur tasse à la main, une vapeur montait de leurs habits qui séchaient.
Ils disaient :
– On a fait ce qu’on a pu.
On disait :
– C’est sûr, il y a un sort.
Et on se parlait à l’oreille, vu que c’étaient des choses dont on n’ose pas parler tout haut ; même des femmes se signaient.
Toutefois il y avait aussi des choses dont on osait parler ; c’est ainsi que le bruit courait que personne n’avait vu Lhôte depuis que Branchu avait disparu.
Il se trouvait qu’on disait vrai ; Lhôte n’était pas rentré chez lui de tout le jour, et maintenant la vieille Marguerite, sa mère, se rongeait le cœur à l’attendre. D’ailleurs, tout ce qui venait de se passer l’avait jetée dans un grand trouble, parce que, elle, elle avait été guérie par cet homme, et elle était au seuil de la mort quand cet homme était venu, qui n’avait eu qu’à la prendre par la main pour la ramener à la vie : alors, c’est une dette de reconnaissance, quand même ; on donnerait tout ce qu’on a qu’on ne pourrait pas la payer : et voilà maintenant qu’ils disent que c’est un méchant, cet homme, et ils ont tout cassé chez lui et ils lui ont couru après.
Elle était seule, elle écoutait : des bruits venaient encore du village, bien qu’il fût déjà tard, mais personne ne semblait vouloir aller se coucher, ce soir-là ; c’était comme une autre nuit de Noël, une fausse nuit de Noël. Minuit sonna, elle attendait toujours, des gens continuaient d’aller et de venir devant sa porte ; on entendait causer dans les maisons voisines ; et redressant péniblement sa tête (assise ainsi devant le feu, dans son vieux corsage noir plat et sa grosse jupe à beaucoup de plis), toutes les fois qu’un bruit de pas ou une de ces voix se faisait entendre, elle se disait : « Est-ce lui ? »
Mais il ne venait pas, et c’est ainsi que peu à peu tout redescendit au silence, parce qu’1 heure avait sonné et 2 heures allaient sonner. Il ne viendrait plus ; elle fut toute triste. Et elle se décida enfin à aller se mettre au lit, ne pouvant quand même être utile à rien.
Elle entra dans sa chambre et commença à se déshabiller. C’est alors qu’il lui sembla qu’une main tâtonnait au trou de la serrure, pourtant elle n’avait pas entendu marcher. Mais, prêtant mieux l’oreille, en effet, quelqu’un avec une clef devait chercher à ouvrir, et c’était une très vieille serrure compliquée, avec un loquet à secret, et cette clef déjà pesait près d’une livre. Il y eut pourtant pour finir le craquement qu’elle attendait. Alors elle n’hésita plus ; à moitié déshabillée, elle courut à la cuisine. Juste au moment qu’elle y arrivait, la porte lentement s’ouvrit (et elle ne grinça point, la porte) et elle vit entrer son fils. Il ne fit aucun bruit, lui non plus ; elle eut peur d’abord et recula. Mais, ayant levé la main, il lui fit signe de se taire. Et alors elle vit que ses souliers étaient enveloppés de chiffons.
Il avait refermé la porte avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour l’ouvrir, il s’était avancé vers elle, et avant qu’elle eût eu le temps d’ouvrir la bouche :
– Mère (il parlait très bas et très vite), mère, prépare-moi du pain, du fromage, de la viande séchée et une bouteille de vin. Tu mettras le tout dans un panier. Et donne-moi aussi des couvertures, mère, les plus chaudes, tu sais, celles qui sont dans mon lit…
Elle ne fit attention qu’à sa dernière phrase, elle dit :
– Et toi ?…
Mais il repartait déjà :
– Mère, s’il te plaît, dépêche-toi, parce qu’il est déjà très tard et la nuit sera bientôt passée…
Et, comme elle ne bougeait toujours point, il alla lui-même ouvrir le râtelier et prenait, dedans, les provisions mises de côté sur des assiettes…
– André ! dit-elle.
Il se retourna.
– André, tu es mon fils, dis-moi tout…
Il lui demanda :
– Quoi te dire ?
Elle dit :
– Me dire à qui tu portes tout ça.
Alors il répondit :
– Est-ce bien vrai, mère ? tu n’as pas encore compris ?
Il s’était redressé, et elle voyait ses beaux grands yeux noirs briller à la lueur de la chandelle. Elle voyait que c’était son fils et qu’il était grand et beau. Elle voyait que ses habits étaient tout trempés de neige fondue et il avait à ses genoux deux larges ronds de mouillé. Des gouttes pendaient après sa barbe.
Elle courut à lui, elle le prit par le cou :
– André, rappelle-toi que je suis ta mère. On a toujours vécu ensemble, il fait froid dehors, tu seras malade. André, s’il te plaît, reste avec moi. On ne saura rien…
Elle reprit :
– Il ne saura rien…
Elle continua :
– Et puis ils disent que c’est un méchant homme.
Mais il l’avait durement repoussée, il avait haussé la voix :
– Mère, aurais-tu oublié ? Quand ils t’avaient couchée sur cette table, rappelle-toi, et qu’ils disaient : “Elle est perdue”, et moi j’étais venu me mettre à côté de toi, t’ayant appelée bien des fois sans que tu m’eusses répondu, alors je n’osais même plus te regarder… Ça n’est pas bien vieux, mère, moi je n’ai pas oublié…
Elle avait laissé retomber ses bras, elle ne disait plus rien.
Et il recommença alors : « Faisons vite ! » A peine si elle pouvait encore se tenir debout. Il avait été prendre un gros panier : il y déposa tout ce qu’il fallait en fait de provisions, le pain, la viande, le fromage, plia dessus les couvertures, et elle, inutilement, pendant ce temps, s’agitait : ses mains étaient trop hésitantes, elle ne faisait que le gêner.
Il n’en était pas moins déjà prêt. Il se dirigea vers la porte. Et, comme il sortait, il reprit :
– Je reviendrai la nuit prochaine ; tâche que je n’aie pas besoin d’attendre cette fois.
Il était déjà loin quand elle s’aperçut qu’il ne l’avait pas embrassée.
Il revint comme il avait dit. Il y eut trois nuits qui passèrent. Il y eut une quatrième nuit qu’il gelait plus fort que jamais et une grosse toux grinçait dans sa poitrine. Elle n’y put plus tenir, elle se disait : « C’est à cause de cet homme : peut-être qu’il va mourir à cause de cet homme. Et il est vrai que cet homme m’a guérie, mais s’il devait en être ainsi, il aurait mieux valu qu’il m’eût laissée mourir. » Peu à peu la haine se levait en elle, parce que la haine va avec l’amour. Plus l’amour croissait d’un côté, plus la haine croissait de l’autre. On ne partage pas son cœur en deux comme une pomme ; elle vit qu’il lui fallait le donner tout entier. Et c’est ainsi que cette quatrième nuit, elle suivit son fils et connut le lieu où il se rendait, – marchant secrètement derrière lui au clair de lune.
Elle redescendit, et n’eut qu’à aller trouver Communier. Elle lui dit : « C’est seulement à la condition que, si mon fils était avec lui, vous ne lui fassiez pas de mal, parce qu’il n’a jamais eu de mauvaises intentions, lui, et cet homme l’a trompé. » Communier dit que c’était entendu, alors elle lui raconta tout.
4
Le jour parut comme ils étaient déjà en route ; ils s’étaient partagés en deux troupes, de manière à cerner l’endroit où l’homme s’était réfugié.
D’après ce que la vieille Marguerite avait dit, c’était dans une épaisse haie en haut d’un champ nommé les Moilles ; et un peu au-dessous commence une côte rocheuse, qui dégringole presque à pic vers la vallée.
A mesure que le jour grandissait, ils voyaient mieux combien le brouillard était épais, mais ils n’avaient pas à s’en plaindre. A peine s’ils s’apercevaient d’un rang à l’autre, et le rang qui allait devant semblait, pour celui qui allait derrière, comme sa propre ombre qui le précédait. Seulement ils ne songeaient qu’à pouvoir s’approcher de l’homme sans avoir été découverts, et cette force de brouillard, quoique pas commode pour se diriger, les servait mieux que le plus beau soleil. Ils s’appliquaient à ne faire aucun bruit, c’est pourquoi ils ne parlaient pas. Et heureusement qu’il y avait aussi de la neige : on est dedans comme dans du coton, on est dans de la ouate, on est dans de la plume ; et, jusque parmi les rocailles, c’était silencieux au-dessous d’eux et autour d’eux, comme pour qui va tirer la perdrix (cette perdrix de chez nous, qui est la rouge, qu’il faut surprendre). Ils avaient de nouveau leurs bâtons, leurs fourches, leurs manches de fourches ; et, ceux qui avaient des armes à feu, Communier leur avait dit : « Bien sûr que s’il se sauve, vous lui tirez dessus. »
Ils étaient cependant arrivés à la côte et ils l’avaient prise de flanc. Par-ci par-là, la neige n’avait point tenu ou s’était éboulée, en sorte qu’ils marchaient sur le sol gelé. Il fallait faire attention, vu l’escarpement de l’endroit et aussi le verglas qu’il y avait par places. Mais ils avaient le pied montagnard, puis ce n’était pas la première fois qu’ils couraient les pentes l’hiver : il faut bien aller faire le bois, plusieurs aussi étaient chasseurs, quelques-uns même chasseurs de chamois. Et, étant arrivés au-dessous du lieu où, d’après ce qu’on leur avait dit, l’homme se tenait caché, ce champ nommé les Moilles, qu’ils n’apercevaient pas encore, parce que la crête le leur cachait, ils se mirent à grimper droit devant eux.
A ce moment, le vent commença à souffler. Il se fit tout à coup des cavernes dans le brouillard, qui s’illumina par en haut. Comme dans une construction qui semble faite d’un seul bloc, mais tout à coup on distingue les pierres, parce qu’elles commencent à se déplacer, ainsi on sentait autour de soi jouer les masses l’une sur l’autre et silencieusement elles s’écroulaient.
Rien ne pouvait être plus contrariant pour eux, comme ils virent ; il s’agissait de faire vite. Instinctivement, ils s’étaient baissés, et c’est en se baissant qu’ils franchirent ces derniers pas. Tout à coup, en effet, un grand rayon de soleil vint, qui les frappa sur le côté et on vit sauter dans le ciel sa boule rouge. Ils tendirent le cou et regardaient. Ils ne furent pas surpris de voir que le pré des Moilles s’offrait tout entier à la vue, et également les bois au-dessus, où il y avait seulement (restes du brouillard disparu) comme des coussins blancs posés de-ci de-là. Mais où leurs regards s’arrêtèrent surtout, ce fut sur la haie en face d’eux, une haute haie épineuse, qui s’allongeait tout au travers du champ. Elle s’adossait à un talus. C’était la hauteur même de ce talus qui la faisait paraître si haute. La neige dont elle était couverte avait recouvert les branches d’en haut qui surplombaient à la façon d’un toit : dedans il y avait des espèces de niches. Et, devant l’une d’elles, la neige était foulée et des traces de pas venaient y aboutir.
Ils surent tout de suite ce que cela signifiait, et se mirent à courir, se déployant en un grand demi-cercle, tandis que l’autre troupe apparaissait à la lisière de la forêt. Rien cependant ne bougea dans la haie, et c’est tout à leur aise qu’ils purent s’approcher. On distinguait nettement l’espèce de porte qu’il y avait. Deux ou trois des plus courageux s’avancèrent. Et, voilà, dans la haie, dont les branches entrelacées faisaient penser aux mailles d’un panier, et garnies de neige en dessus, il y avait comme une chambre, et dans cette chambre Branchu qui dormait.
Il faisait envie, tant il était bien. Il était enroulé dans plusieurs couvertures ; une autre pliée en quatre lui servait d’oreiller ; un épais matelas de feuilles mortes était disposé sous lui ; et on voyait sortir, à portée de sa main, de dedans un panier recouvert d’un linge bien blanc, le bout doré d’un pain et le cou d’une bouteille.
Point de Lhôte, d’ailleurs, comme ils pensaient que ce serait le cas : l’homme était seul et il dormait. On ne peut rien imaginer de plus paisible, on aurait dit un petit enfant. L’homme avait la tête penchée de côté, les mains croisées sur la poitrine ; de sa bouche entrouverte sortait un faible ronflement.
L’occasion était trop belle. Ils se dirent vite : « On lui réglera son compte plus tard : contentons-nous pour le moment de l’empêcher de se défendre. » Trois hommes lui sautèrent dessus, l’un l’empoignant par le cou, l’autre par les bras, le troisième par les jambes ; on leur tendit des cordes, une bousculade se fit : déjà Branchu avait été tiré hors de sa cachette, et, tandis qu’un des hommes le maintenait sous son genou, les autres lui attachaient les mains et les pieds. Ainsi il fut solidement ligoté ; même un bout de corde lui fut passé autour du cou, à quoi on fit un nœud coulant : au moindre mouvement il aurait été étranglé.
Mais il ne semblait nullement penser à s’enfuir, ni à se défendre : il ne s’était même point débattu ; et, couché maintenant sur le dos, les bras noués à la ceinture, il regardait autour de lui en souriant.
Pour eux, qui le tenaient, ils ne s’en inquiétaient guère. Qu’il sourît ou non, qu’il eût cette figure-là, ou une autre, peu nous importe, l’important est qu’on l’ait pris. Une grosse gaieté leur venait tout à coup ; ils se pressaient autour de l’homme, se moquant de lui bruyamment ; ils disaient : « Il faut que ce soit beau, on va lui faire cortège. Communier, tu n’es plus le chef, laisse-lui le commandement ! » Et voilà qu’ils se rangeaient déjà deux par deux sur le chemin, qui passait dans le bas du pré. Un vide fut laissé au milieu de la colonne, on apporta Branchu, voilà bien où était sa place, parce que, nous qui allons devant, nous sommes là pour l’annoncer, et, ceux qui viennent derrière, lui font escorte, comme à un Roi.
Roi de malheur, on t’a en notre pouvoir, maintenant ! On l’apporta, ils éclataient de rire, on voyait ce paquet levé qu’on se passait à bout de bras, puis deux des plus forts l’assirent sur leurs épaules, vu qu’il ne pouvait plus marcher.
Il fut là comme sur un trône, qui est bien la place d’un Roi. Puis le cortège se mit en route. Ils allaient deux par deux sur le chemin pas encore battu, mais où, à cause de leur nombre, ils s’ouvraient passage sans peine ; au-dessus de leurs têtes, leurs bâtons se dressaient, et les canons de leurs fusils ; des cris, des rires montaient de la colonne ; des plaisanteries étaient envoyées, passaient de rang en rang, puis étaient renvoyées ; et tout autour d’eux, par l’espace, brillait en longs reflets le grand blanc de la neige, toute découlante d’un miel de soleil.
Même le soleil qui est de la fête et notre Roi est avec nous ! On le porte, parce que les Rois sont toujours portés, les Rois ne quittent pas leur trône ; on lui tressera une couronne, on lui mettra en main le bâton de commandement. Ils continuaient de parler beaucoup, ils n’en avançaient pas moins vite. Et bientôt le village fut en vue, qu’on découvrit soudain, du haut des pentes qui l’entourent, tout pelotonné dans son creux, comme un petit chat qui a froid.
Ils ne s’arrêtèrent que juste le temps qu’il fallut pour rétablir l’ordre dans la colonne et changer les deux porteurs.
A ce moment, d’ailleurs, le village se mit à bouger, sans doute que d’en bas on avait vu venir le cortège ; beaucoup de gens accouraient déjà à sa rencontre, qui apparurent tous ensemble entre les premières maisons ; une vieille femme allait devant eux. Malgré la peine qu’elle avait, toute raidie par l’âge et voûtée et boiteuse, elle les avait devancés et, seule, s’arrêtant au milieu du chemin :
– Est-ce qu’il est avec vous ?
Ils s’avançaient toujours ; ils faisaient tant de bruit qu’on ne comprenait pas ce qu’elle disait. Mais ils avaient tout de suite reconnu la vieille Marguerite, et, qui elle réclamait, ils ne furent pas longs, non plus, à s’en douter.
– Non, crièrent-ils, on ne l’a pas vu.
Ils n’étaient plus qu’à quelques pas d’elle ; elle leva les bras : « Alors à quoi a-t-il servi ? » dit-elle, et elle secouait la tête, « à quoi a-t-il servi que j’aie trahi celui qui m’a guérie, si mon fils n’est pas retrouvé ? »
Puis changeant tout à coup de ton, et tendant ses mains devant elle : « Ah ! mon Dieu ! c’est lui qu’ils amènent ! » elle le regarda et le vit qui était porté. « Quel mal vous a-t-il fait ? quel mal vous a-t-il fait ? » cria-t-elle encore, et elle s’élança comme pour le leur arracher des mains.
Mais déjà ils l’avaient écartée. On l’entendit qui sanglotait ; ses sanglots furent étouffés. La foule en effet s’était rapidement accrue, des cris en venaient maintenant, et, en réponse, de la colonne, d’autres cris s’élevaient, avec toujours ces rires : « C’est notre Roi qu’on vous amène, honorez-le comme on doit à un Roi ! »
Une femme sortit de la foule, qui faisait la haie, et elle lui cracha au visage. Une autre femme vint.
Une troisième femme vint et elle lui cracha au visage. Et tous virent que c’était bien.
Et les porteurs le laissèrent descendre un peu, de façon qu’il fût à portée, et encore des femmes lui crachèrent au visage, néanmoins il ne disait rien.
Ainsi ils arrivèrent aux premières maisons, dont était celle de Joseph. Il sortit tout à coup, on fut étonné de le voir, il tenait à la main une branche d’épines, et, levant cette branche, il frappa l’homme en pleine figure, tellement fort que le sang coula.
Ils entrèrent dans la rue qui tourne, ils passèrent devant la fontaine, ensuite ils montèrent un peu, là se trouvait la place, elle était couverte de monde. Il n’y avait plus de cortège, la foule l’ayant débordé ; on aurait dit, entre les toits, comme une rivière de têtes qui aurait coulé dans le mauvais sens. Et une rumeur s’en élevait qui était comme celle d’une eau violemment contrariée, tandis qu’on voyait, au milieu, de même que quand un tronc se dresse hors du courant, sortir le haut du corps de l’homme avec son visage souillé, et ses yeux qui pleuraient du sang.
Et les gens qui étaient sur la place, le voyant venir, crièrent :
– Qu’est-ce que vous allez lui faire ?
La réponse fut :
– On va lui couper le cou.
Les gens qui étaient sur la place demandaient de nouveau :
– Et avant, qu’est-ce que vous allez lui faire ?
– On lui arrachera les ongles des mains et des pieds, on lui crèvera les yeux, on lui coupera la langue, on lui enfoncera un fer rouge dans les oreilles…
– Mais encore ? demanda quelqu’un.
Alors une voix dit :
– Et on le clouera par les mains et par les pieds à une porte de grange, comme une chouette.
– C’est ça, clouons-le ! cria-t-on de tous côtés.
Des filles étaient debout sur le banc qui entourait le tilleul, des gamins avaient grimpé jusqu’aux fenêtres de l’église, sur le rebord desquelles ils s’étaient installés, les pieds pendant contre le mur : les filles se prenaient la tête dans les mains, les gamins se penchaient en avant pour mieux voir. Un grand mouvement en rond se fit, et Branchu, pris au milieu, tournait rapidement sur lui-même. Il pencha, il se redressa, il pencha de nouveau, et puis bascula tout à fait ; alors on ne distingua plus rien. A ce moment, deux hommes fendirent la foule : l’un tenait une sorte de long bâton pointu, l’autre un marteau de forgeron. Et un mouvement de recul se fit (après ce mouvement en rond), parce qu’on s’écartait de devant eux, ainsi un cercle se forma autour de la place où était Branchu, qui continuait d’être caché, et l’homme au bâton leva son bâton.
On cria :
– Alors est-ce vrai ?
On répondit :
– Bien sûr que c’est vrai.
Déjà le bâton s’était abattu, il s’abattit de nouveau.
On recommençait :
– C’est qu’ils vont l’assommer d’abord…
– Que non ! criaient d’autres, clouez-le vivant !
Et de nombreuses voix :
– Clouez-le vivant !
– Comme une chouette !
– Comme un mauvais oiseau de nuit qu’il est, et il retournera à la nuit d’où il vient !
– Et au moins on sera tranquilles !
– C’est ça, clouez-le !
L’homme qui tenait le marteau se mit à rire, ouvrant la bouche toute grande, mais on n’entendit pas son rire, parce qu’il y avait trop de bruit. Et voilà qu’à présent l’homme au bâton devait avoir fini, d’ailleurs il avait été aidé, mais il s’agissait qu’on l’aidât encore, alors il fit un signe et plusieurs vinrent et se penchèrent, empoignant Branchu par ses liens. On tâchait toujours de voir, on continuait de ne rien voir, sauf que Branchu était traîné, et il y avait dans le mur de l’église cette porte peinte en bleu. L’homme au marteau était monté sur les épaules d’un de ses voisins. Puis on vit une sorte de paquet gris être difficilement soulevé, qu’on appliqua contre la porte, mais on vit que les cordes allaient tout empêcher ; alors un second homme fut soulevé sur des épaules et se mit à tendre un couteau. Tout se tut. L’homme coupa les cordes du bras gauche, il coupa celles du bras droit ; la tête de Branchu pendait. Et voilà qu’à présent ils lui écartaient les bras, voilà que le marteau se levait pour enfoncer les clous ; alors le silence devint si grand qu’on avait peine à respirer.
Mais, tout à coup, il y eut ce rire, et on ne sut plus ce qui arrivait. On eut juste le temps de voir que Branchu avait redressé la tête, en même temps il avait été lâché, en même temps l’homme au couteau et l’homme au marteau avaient sauté à terre ; et déjà la place était vide, rien que l’Homme (le vrai) qui fût là, et ce rire qui venait toujours.
Il se tenait debout devant la porte, les cordes qui lui entouraient le corps et les jambes avaient glissé d’elles-mêmes et gisaient à ses pieds ; il n’y avait plus aucune trace de sang sur son visage, aucune trace des coups reçus, rien de la souillure d’avant ; une fraîcheur de teint, comme à quelqu’un qui sort de son lit, ornait ses joues et l’œil et le dessous des yeux ; ses vêtements n’avaient pas un pli, pas une éraflure ; et il continuait donc de rire en regardant autour de lui.
Puis, tirant sa pipe de sa poche, il se mit tout tranquillement à la bourrer, comme il faisait volontiers quand il avait achevé son travail.
Mais quelqu’un arrivait en courant par la ruelle de derrière :
– J’ai tout vu de loin, et je suis venu…
Et se prosternant devant l’homme :
– Ils t’ont craché à la face, ils t’ont battu d’épines ; maintenant je ne doute plus…
Et de plus en plus Lhôte baissait la voix :
– Et ils ont voulu te crucifier, comme ils ont déjà fait une fois, mais ta puissance s’est révélée à eux, parce qu’il est écrit : “Il révélera sa puissance…”
L’Homme s’était mis à le regarder sans rien dire, soufflant par moments devant lui une bouffée de fumée bleue. Et celle qui devait venir eut le temps de venir aussi.
Parce qu’elle avait guetté son fils, n’étant point entrée avec le cortège dans le village, et l’avait aperçu qui descendait vers le village ; et maintenant elle arrivait, et lui criait :
– Fais de moi ce que tu veux ; je crois ce que tu crois, et j’aime qui tu aimes, seulement ne me quitte plus…
Elle l’appelait ainsi à distance, et vint, et elle aussi se jeta à genoux.
Mais Lhôte s’était redressé :
– Va-t’en ! je ne te connais plus.
Elle tomba, la face dans la neige.
Alors un ricanement se fit entendre, suivi d’un crachotement et d’une petite toux ; on vit que c’était Criblet, surnommé Serpent, qui fut le troisième et dernier.
Il n’allait pas droit, lui, parce qu’il n’allait jamais droit. Il avait perdu son chapeau.
– Que tu sois Jésus ou le Diable, ça m’est bien égal, disait-il, mais je sais qu’avec toi je serai bien soigné, c’est pourquoi je suis venu.
Il voulut lever le bras, mais ne put, à cause qu’il serait tombé ; il toussa de nouveau, puis s’essuyant la bouche :
– Et tu m’as déjà fait gagner 100 francs ; alors… alors, je me suis dit que tu m’en ferais bien gagner 100 autres.
CHAPITRE CINQUIÈME
1
Dans ce même temps, Adèle un matin appela sa fille (c’était, on s’en souvient, la femme de Lude) :
– Marie, est-ce que tu m’aimes ?
– Oh ! oui, maman.
– Tant que tu peux ?
– Tant que je peux.
– Alors écoute…
Mais elle se tut. On ne peut pas toujours dire ce qu’on veut, ni si vite qu’on le voudrait. Elle regardait devant elle. Quoiqu’elle n’eût pas trente-cinq ans, on aurait dit une vieille femme. Ses joues s’étaient vidées, son nez s’était pincé, un pli mince et profond s’était creusé sous son menton comme si une ficelle lui était entrée dans la peau, et ses cheveux déjà, qui avaient été d’un beau noir, devenaient gris en arrière des tempes. C’est que le chagrin s’est logé chez nous. Elle ne dormait plus, elle ne mangeait plus. Et ce qu’elle avait maintenant à dire était bien difficile à dire, surtout à une petite fille qui n’a pas encore toute sa raison et qui ne vous comprendrait pas si on voulait lui expliquer les choses. De sorte qu’ayant réfléchi, elle se décida à ne rien expliquer. Et simplement :
– Eh bien, Marie, puisque tu m’aimes, est-ce que tu viendrais avec moi ?
– Oui, maman, dit la petite.
– Mais je ne t’ai pas encore dit où on irait ; peut-être que tu n’y seras pas aussi bien qu’ici, et puis tu ne pourras plus aller à l’école, tu n’auras plus tes amies…
– Ça ne fait rien, maman, où que tu ailles j’irai, parce que tu es bien plus mon amie que toutes mes autres amies…
Elle regarda sa mère, elle avait des très beaux yeux. C’était une petite personne soignée. A cause de ses cheveux tirés en arrière, son front était lisse et tendu. Elle était seulement un peu pâle.
Et sa mère la prit contre elle, l’ayant assise sur ses genoux. Douce consolation, quand même ! On n’entendait plus rien qu’un craquement par intervalles, comme si quelqu’un marchait sur le toit. C’était la neige qui commençait à fondre.
– Ecoute, ma petite Marie, puisque tu veux bien, sais-tu ce qu’on va faire ? Je ne peux plus rester ici… (elle s’arrêta un instant), non, j’aime mieux ne pas rester, et aussi à cause de toi ; alors j’ai pensé à notre petite maison d’en haut la montagne. Il n’y a qu’une chambre, c’est assez pour nous. Et on y sera très seules, c’est vrai, mais quand je suis avec toi, je ne me sens jamais seule…
– Et moi non plus, maman, dit la petite Marie, quand je suis avec toi.
Alors Adèle l’embrassa longuement ; il semble qu’on ne va plus pouvoir ôter ses lèvres. Toujours ce bruit qui se faisait entendre sur le toit et un paquet de neige en tombait par moments.
Tout à coup la petite Marie demanda :
– Et papa, est-ce qu’il viendra ?
– Oh ! oui, dit Adèle, il viendra.
– Et quand est-ce qu’il viendra ?
– Pas encore, dit Adèle, parce qu’il a été faire un grand voyage, mais bien sûr qu’il viendra quand même.
Elle baissa la tête, prise d’une grande envie de pleurer.
Il faut pourtant se contenir, il faut même paraître gaie : là est le plus difficile et le plus dur. Mais elle tâchait de tout cacher à l’enfant, se disant : « C’est déjà bien assez que je souffre comme je souffre. » Il était arrivé ceci qu’après le départ de son mari la punition était tout entière retombée sur elle et c’était sur elle qu’on s’était vengé. On lui disait : « Et ton mari le voleur, tu n’as pas de ses nouvelles ? Il a bien raison de ne pas revenir. » Beaucoup de personnes ne la saluaient plus. Et d’autres, au contraire, prenaient en lui parlant un faux air de pitié, avec des mots mielleux qui lui faisaient plus mal encore. Elle avait bientôt vu qu’elle ne pourrait plus y tenir.
Mais il n’y a point de vraie solitude pour le cœur, quand il s’est donné. Un trou se fait, l’amour le comble. Il répare à mesure les ruines, et remplit les vides à mesure ; un grand courage lui venait pour un temps, parce qu’elle avait accepté.
Elle embrassa de nouveau sa fille. La petite Marie ne demandait plus rien. Est-ce que vraiment elle ne s’était pas doutée de quelque chose ? On lui avait dit que son père était parti pour un grand voyage, maintenant elles allaient partir, elles aussi, pourtant elle restait confiante ; mais c’est peut-être seulement que là aussi l’amour opère et le vrai miracle est l’amour.
Elles se turent, elles étaient bien. C’est étonnant le peu de bruit qu’il y a dans le village ; il semble vide, le village. Mais Adèle maintenant y vivait en étrangère : elle ne savait rien de ce qui s’y était passé.
Elles eurent vite fait de tout préparer pour le départ ; le lendemain, au petit jour, le mulet attendait devant la porte.
Dans un sac de toile grise étaient leurs provisions, dans un autre sac leurs habits ; en haut du bât, les pieds en l’air, elles attachèrent la marmite, puis elles fermèrent la porte à clef.
Il faut bien regarder encore un peu notre maison : Dieu sait quand on y rentrera. Adèle avait les larmes aux yeux.
– Ne pleure pas, maman, dit Marie.
Adèle sortit son mouchoir, puis prit le mulet par le mors ; Marie, elle, tirait la chèvre.
Elles avaient à traverser toute une bonne moitié du village ; elles ne rencontrèrent personne. C’était l’heure pourtant où les gens sortent de chez eux, étant pressés de sentir l’air ; personne dehors, ce matin-là. Elles allèrent. Elles furent vite dans les champs. Le chemin se mit à monter. Devant elles, se dressaient des bois ; le mulet allait sagement sous son bât, entre les haies poudrées de neige, d’où on voyait de temps en temps un drôle de gros oiseau, à tête rouge, s’envoler.
Et elles eurent beaucoup de peine à passer, mais passèrent encore tout juste ; le lendemain, il recommençait à neiger.
2
L’Homme avait été se loger à l’auberge, que Simon, sa femme et toute la famille avaient quittée en grande hâte dès qu’on l’avait vu approcher.
L’auberge comprenait quatre chambres, outre la salle à boire, une grande cuisine et la cave, qui était pleine.
On comprenait assez Criblet. Le boire, maintenant, ne lui coûtait pas cher, le coucher guère plus, le manger pas davantage. Il avait à sa disposition deux ou trois caisses de macaronis, un sac de riz, un tonneau de harengs : des saucisses et des jambons en quantité pendaient dans la cheminée ; et il avait été aussi voir à la cave, et avait tapoté l’un après l’autre les tonneaux : alors il avait paru rassuré.
Ils menaient joyeuse vie, ils n’étaient encore que les trois. L’Homme, Lhôte et lui, ça allait très bien. L’Homme paraissait tout content, Lhôte ne disait pas grand-chose, lui était libre comme l’air. Il descendait avec son litre vide, il remontait avec son litre plein ; il allait s’installer près de la fenêtre, à une des tables : dix à douze verres ne nous font pas peur. Mais, de même que dans ces machines à musique, où on n’a qu’à mettre deux sous, le dernier surcroît d’un verre vidé provoquait chez lui un déclenchement, et une chanson commençait, qui avait bien vingt-cinq couplets, qu’il chantait en branlant la tête. Des heures il restait sans bouger (sauf le mouvement de sa tête, et celui de lever son verre, qui est un mouvement plaisant) ; oui, c’était une bonne vie. L’arrivée de Clinche gâta un peu les choses.
Car Clinche fut le premier qui arriva d’entre les gens du village, étant venu un soir, et on l’avait fait entrer.
Il dit :
– Ma femme me rendait la vie intenable. Et j’ai bien essayé de la corriger, mais rien n’y a fait, elle est barrée. Alors je lui ai dit que je foutais le camp.
Et, humant l’air avec satisfaction :
– Il fait meilleur chez vous tout de même. Si ces messieurs le permettaient…
L’Homme dit simplement :
– Il y a de la place.
Et Clinche s’était installé, qui fut ainsi le quatrième, et il ne s’en repentit pas.
C’est qu’on sentait assez que l’Homme ferait désormais tout ce qu’il voudrait. L’apparence des rues frappait par leur complet abandon. Personne. On ne sortait plus de chez soi qu’on ne se fût premièrement assuré que l’Homme n’était pas en vue : l’apercevait-on par hasard, on rentrait vite dans son trou. Heureusement qu’il ne quittait guère l’auberge. Alors on avait tout de même le temps de se glisser jusqu’à l’écurie ou de pousser jusqu’à la fontaine, mais rien de plus ; et on revenait en courant, et les portes toute la journée restaient fermées, parce qu’on se disait : « Il pourrait vouloir s’installer chez nous, comme il a fait chez Simon. » Une étonnante existence commençait dont on n’a jamais vu d’exemple : une existence d’en dessous, une moitié d’existence. Et personne n’y comprenait rien, sauf qu’une peur pesait sur vous et comme une paralysie. Même les fumées sur les toits avaient l’air moins légères que d’habitude, traînant sur les pentes aux grosses ardoises, comme si elles n’osaient plus s’envoler. Un ralentissement venait en toute chose, et déjà s’annonçaient d’affreuses maladies, dont une s’abattit d’abord sur le bétail.
Il vint aux vaches un ramollissement de la tétine, et les pis, quand on tirait dessus, vous restaient dans les doigts.
Comme elles continuaient à avoir du lait et qu’il n’était plus possible de les traire, elles souffraient terriblement, et ne cessaient plus de meugler, s’appelant d’étable à étable.
Mais ce qui surprenait le plus, c’est que tous n’étaient pas également frappés : il y avait comme une justice à rebours : mieux on s’était toujours conduit, plus il semblait qu’on fût sévèrement puni. Et là où, au contraire, régnaient les mauvaises passions, l’envie, l’avarice, la paresse, l’ivrognerie, ces maisons étaient épargnées ; souvenez-vous quand l’Ange dans la Bible vient, et certaines portes sont frottées de sang, d’autres pas. Il y avait des étables où toutes les bêtes avaient crevé, il y en avait où pas une n’était atteinte.
La vieille Marguerite avait maintenant perdu ses deux chèvres : elle n’avait plus rien à manger. Elle avait essayé d’aller trouver son fils : une nouvelle fois, il l’avait repoussée ; de nouveau il lui avait dit : « Allez-vous-en, je ne vous connais plus. » Et pareillement les gens du village, quand elle s’était adressée à eux, l’avaient repoussée, parce qu’ils disaient : « Pourquoi n’êtes-vous pas venue d’abord vers nous ? »
Elle revint s’asseoir devant son feu qui s’éteignait et vit que tout était fini pour elle. Elle alla prendre un vieux châle dans l’armoire, s’en enveloppa la tête et sortit. Il neigeait.
Elle prit du côté du couchant, où il y a une carrière ; tout chemin battu cessait là. Elle ne sut plus bien que faire. On vit qu’elle balançait entre continuer et revenir sur ses pas ; et elle s’était arrêtée, toute petite et toute mince, sous les gros flocons qui tombaient. Enfin elle se décida. Est-ce qu’il ne faut pas tout tenter, puisque j’ai mon fils et que peut-être une chance me reste ? Encore essayer, on se dit : et ensuite on verra ce qu’il vous reste à faire. Elle s’en retourna donc au village, le soir commençait à tomber. Elle écouta, on chantait dans l’auberge. Elle leva les yeux et regarda vers les fenêtres, elle vit que les contrevents étaient fermés. Elle s’approcha de la porte et la secoua des deux mains : la clef était tournée dans la serrure. Elle se dit : « Je vais quand même l’appeler. » Elle appela, on ne répondit point. Elle appela une seconde fois, on ne répondait toujours pas. Alors elle secoua la tête, on n’avait plus besoin d’elle, sans doute. Elle secoua la tête, puis poussa jusque dans le village. Mais les gens étaient tous rentrés. Quelques-uns, qui passaient encore, elle voulut les aborder, ils se hâtèrent davantage. Là non plus personne n’avait besoin d’elle. On entendit le grincement des derniers verrous qu’on tirait. Elle pensa à son foyer sans feu et à sa corbeille à pain vide ; cette fois elle n’hésitait plus. Elle reprit le chemin. Et repassa sous la carrière. Et il y eut le bois de pins. Mais résolument maintenant elle s’avançait dans la neige. Elle pensait : « J’irai aussi longtemps que je pourrai ; quand je ne pourrai plus, c’est que ce sera là. » Il faisait tout à fait nuit, elle se cognait au tronc des arbres. Elle glissait aussi et bien des fois faillit tomber ; mais qu’importe que je tombe ou non, que j’aille droit ou non, que j’aille vite ou lentement ? le lieu où je me rends, tous les chemins y mènent, tous les chemins sont bons. Une espèce de grande indifférence peu à peu descendait sur elle ; une seule chose la préoccupait encore : « Pourquoi m’a-t-il guérie, se disait-elle, puisqu’il devait en être ainsi ? » Et elle se répétait : « Mon Dieu, pourquoi m’a-t-il guérie ? » Et longtemps encore, elle alla.
Mais la pente devenait de plus en plus escarpée, la neige de plus en plus épaisse, la nuit de plus en plus obscure, le froid de plus en plus grand ; ses jambes commencèrent à ne plus bien lui obéir, sa tête était tout engourdie ; il lui sembla être sortie du bois, mais elle ne savait pas bien ; elle fit un premier faux pas, un second : il y eut à ce moment comme un talus sur la droite, elle se dit : « Autant là qu’ailleurs. »
Elle n’eut qu’à se laisser aller de côté contre le talus, où elle se sentit entrer dans quelque chose de mou ; elle se blottit dans cette épaisseur.
Comme les tout petits enfants dans leur berceau, elle releva ses genoux, ramena ses pieds et ses mains, enfonça sa tête entre ses épaules, et ne bougea plus.
Il neigeait de plus en plus fort.
3
Il était venu des maladies aussi chez les hommes : c’étaient des maladies de la peau. Ils commençaient à se gratter ; et ne s’arrêtaient plus qu’ils ne se fussent mis en sang. Puis on voyait se former sur leur corps des ulcères noirs, qui envahissaient peu à peu le front, les joues, la bouche, le menton ; et ils semblaient avoir un masque sur la figure, comme si on eût été en temps de carnaval.
Cette maladie-là s’attaquait surtout aux grandes personnes : ce qui arrivait aux enfants, c’est que leurs membres se nouaient. Même ceux qui avaient été les mieux portants jusqu’alors, les mieux nourris (particulièrement ceux-là), étaient pris de convulsions, et ils en sortaient tout tordus, le dos rond, les jambes en demi-cercle, la paume des mains tournée en dehors.
Ils ne cessaient plus de crier, et leurs cris se mêlaient aux meuglements qui sortaient des étables, aux gémissements des hommes, à des bêlements, à des grognements, tandis que les gens se fuyaient l’un l’autre, pris du même dégoût dont ils étaient l’objet, ou bien ils avaient peur de la contagion.
Ils comprirent que la vie allait devenir impossible. Ils avaient été chercher du secours dans les villages voisins, mais le bruit qu’il régnait des mauvaises maladies chez eux s’était répandu dans tout le pays ; personne ne voulut venir ; personne ne voulut même les recevoir.
Il ne leur restait plus qu’un secours, comme ils virent : et c’était le secours d’en haut. Ils eurent une réunion pour discuter de la chose. Ils n’osaient plus se regarder. Plusieurs avaient la tête enveloppée de linges ; et, parce que le mal commençait d’envahir leurs mains, ils les tenaient cachées dans les manches de leurs habits.
Ils décidèrent de retourner chez le curé, bien que personne ne l’eût vu depuis longtemps et qu’il n’eût pas paru se soucier de ce qui se passait au village. Même le Président, se rappelant l’accueil qui lui avait été fait, lors de sa première visite, ne s’était pas montré de cet avis, mais les autres avaient tellement insisté, qu’il avait cédé pour finir.
Ils se mirent donc en route, ils attendirent que le soir fût venu. Ils étaient cinq ou six, dont le grand Communier, et aussi le plus âgé des habitants de la commune, un petit vieux, nommé Jean-Pierre, qui était connu dans tout le pays pour sa piété.
Ils firent un détour, de façon à ne pas passer devant l’auberge. Ils heurtèrent, on ne répondit pas, ils heurtèrent de nouveau. Alors un bruit se fit entendre, comme de meubles qu’on déplace, et d’une porte intérieure qui s’ouvrait et se refermait ; ensuite la porte de la chambre fut ouverte :
– Eh bien, vous êtes nombreux, cette fois !
Et le curé, éclatant de son gros rire :
– Allez seulement, je sais bien ce qui vous amène, mais vous venez trop tard. Il faut laisser la punition se faire, parce qu’on ne va pas contre la punition…
Il se mit à rire de nouveau ; eux, ils entrèrent. Il faisait trop sombre dans la pièce pour qu’on y pût rien distinguer. Pourtant un malaise leur était venu, et, un long moment, ils se turent.
Ce fut le grand Communier qui, en sa qualité de chef, prit la parole le premier :
– Monsieur le curé, dit-il, nous voilà dans une telle situation, qu’il faut absolument qu’on en sorte…
Et un arrêt alors…
– Cet homme ne nous lâche plus…
Le curé demanda : « Quel homme… ? » Il n’alla pas plus loin, sa voix tout à coup se troubla.
Heureusement pour lui que déjà une troisième voix venait, une toute petite voix d’enfant celle-là (seulement un peu tremblotée) ; c’était le vieux Jean-Pierre :
– Ah ! monsieur le curé, là est justement le malheur que personne ne sait qui il est ; ce ne serait rien, si on savait… Mais nous n’avons pas perdu confiance. Et c’est justement pourquoi on est venu, monsieur le curé, parce que, si vous le voulez bien, on irait prier le bon Dieu ; peut-être qu’il nous entendrait, si c’est ensemble qu’on le prie ; quand on est seul, il n’entend pas.
Tous se mirent à hocher la tête. Ils attendirent ; rien ne venait.
Voilà que maintenant le curé se promenait de long en large dans la chambre ; à cause de l’obscurité, sa figure restait cachée ; seule se distinguait encore sa haute silhouette noire qui tour à tour se rapprochait et s’éloignait.
Mais brusquement sa voix se fit entendre de nouveau :
– Corrigez-vous d’abord, je vous dis (il parlait d’une voix forte, il criait presque maintenant) ; ça ferait encore plus plaisir au bon Dieu, je crois. Et puis, voyez-vous, ce serait trop commode, si, après l’avoir offensé, il n’y avait qu’à sortir les bannières… Laissez-les où elles sont, je vous dis, et repentez-vous.
Etait-ce à cause de la dureté de cette voix et de ce quelque chose de faux qu’elle avait ? mais ils se sentaient plus gênés encore qu’avant. Et peut-être que le curé, malgré tout, avait raison. Pourtant, comme c’était là (pensaient-ils) la seule chance de salut qui leur restât, ils s’obstinaient à leur idée, ils s’y entêtaient, ils n’en bougeaient plus ; et ainsi quand le vieux Jean-Pierre recommença : « S’il vous plaît, monsieur le curé, s’il vous plaît, on n’a plus que vous… » tous l’approuvèrent ; tous sourdement :
– S’il vous plaît… s’il vous plaît !
Le curé avait été s’asseoir à sa table ; ils crurent le voir dans l’obscurité se prendre la tête dans les mains.
Et d’une voix toute changée, d’une voix basse qui tremblait :
– Vous avez raison, c’est mon métier, il faut le faire jusqu’au bout.
Ils ne surent plus ce qui arrivait ; ils virent qu’ils s’étaient levés, et le curé pareillement ; et, la chose ayant été arrangée pour le dimanche d’ensuite, ils se dépêchèrent de sortir.
Il n’en tarda pas moins terriblement à venir, ce dimanche, tellement ils eurent à souffrir encore. Il semble que la longueur des journées soit triplée quand chaque minute qui vient nous apporte un nouveau tourment. Ils regardaient passer les heures, ils auraient voulu les hâter, comme on fait d’un troupeau, quand les bêtes s’attardent, et une tendant le cou va boire dans une seille, l’autre arrache une touffe d’herbe, l’autre encore sans raison s’arrête, alors on lui donne un coup de bâton. Hélas ! le temps est une chose à quoi les coups ne peuvent rien, on n’a qu’à le subir, il faut de la patience.
Pourtant l’idée de cette procession leur avait redonné du courage ; « peut-être, se disaient-ils, qui sait ? » Et tous y vinrent, de ceux qui purent, en sorte que l’église se trouva pleine aux trois quarts. Isolément ou par petits groupes, ils se glissaient le long des ruelles pleines encore de nuit, et, tendant les mains devant eux, creusaient dans l’épaisseur comme dans un talus de suie. Mais par-dessus les toits, de place en place, le haut clocher s’apercevait, élevant sa croix dans le ciel : une ombre de croix sur ce ciel opaque, assez nette pourtant à l’œil pour qu’il fût possible de se diriger. Par-ci par-là le souffle rauque d’une bête s’entendait derrière une porte, ou bien venaient des cris d’enfant malade, ou bien le râle d’un mourant : nulle part et en aucune heure du jour ou de la nuit, il ne nous est donné d’oublier ce qui nous arrive, et les circonstances où nous sommes, à moins de se couler de la cire dans les oreilles et de se crever les yeux. Ils s’acheminaient donc avec le plus de hâte qu’ils pouvaient et furent ainsi bientôt réunis dans l’église, tandis qu’un peu de gris, comme des toiles d’araignée, commençait à bouger derrière les hautes fenêtres à petits carreaux blancs et croisillons de plomb. Il y eut d’abord une messe. Il y eut l’orgue, les chants, il y eut la sonnette aussi. Les hauts murs étaient autour d’eux comme une protection visible, à quoi s’en ajoutait une autre, plus efficace encore, bien qu’elle ne fût pas pour les yeux. Mais le cœur en est fortifié, qui retrouve de l’assurance, et quand les dernières paroles eurent été prononcées, le dernier répons envoyé, quand le moment de sortir fut venu et qu’on commença de sortir, ils se sentaient tout à fait résolus, à cause qu’ils étaient ensemble.
Il avait été décidé qu’on sonnerait toutes les cloches. Etienne, fils d’Etienne, fils d’un troisième Etienne, était posté dans le clocher. Il n’était pas seul, ce jour-là. Car, outre le carillon dont il se chargeait d’ordinaire, la grosse Marie-Madeleine devait être de la partie, qui avait besoin de trois hommes, étant de taille, comme on voit, et une sorte de personne pas commode à contenter. Il vint premièrement une petite voix claire, une vive note d’argent, qui se trouva piquée en haut du ciel et y bougeait, comme l’alouette quand elle est montée ; on vit sortir la croix que portait un homme en surplis. C’est les hommes de « l’Habit blanc », ainsi qu’on les appelle ; puis il y aura les femmes et les filles de l’Habit blanc. La croix se montra un peu inclinée, vu le peu de hauteur du porche, mais elle se redressait déjà. Et, à ce moment, la petite note tremblotant au ciel parut éclater comme une capsule, quand la graine est mûre dedans : mille autres petites notes en jaillirent ; elles ruisselaient tout autour de vous, poudroyaient aux replis de l’air, étaient apportées, emportées ; et outre le mouvement de haut en bas qu’elles avaient, elles cédaient à un mouvement de côté. La croix tourna l’angle du cimetière. Derrière, venaient les femmes de l’Habit blanc qu’on a vues. Derrière les femmes de l’Habit blanc, quatre jeunes filles en blanc, elles aussi, portaient une belle Vierge de cire en robe de soie ; et, derrière encore, commençaient d’apparaître maintenant les hommes. Alors la Marie-Madeleine sortit à son tour du clocher. Et toutes les autres petites notes semblèrent fuir, s’éparpiller, comme des oisillons surpris, tandis que planait au-dessus d’elles, avec de temps en temps, seulement, un coup d’aile, l’autre gros oiseau, celui des hauteurs.
Ils s’étaient engagés sur la pente du calvaire. C’est, parmi des prés d’herbe pauvre, des petits étages rocheux. Le chemin va de l’un à l’autre, et les contourne. C’est gris et vert, dans la belle saison, sur le vide du ciel derrière ; ce jour-là c’était blanc et noir. Le noir venait d’un petit bois de sapins, qui faisait tout le tour du cône, un peu au-dessous du sommet, puis venait le sommet lui-même, et là rien que la croix dressée, qui était le lieu qu’il fallait gagner. Il venait Marie-Madeleine ; il venait la fine poussière des petites notes du carillon. Et, ce qui à présent venait aussi, c’était le chant, timide encore, mais qui croissait en assurance, de ceux qui montaient à la croix. Demandes, appels, supplications : ne sommes-nous pas trois cents ? il faudra bien qu’on soit écouté. C’est ce qu’ils se disaient et montèrent encore. Le dais à présent se voyait, sous lequel marchait le curé, et le reste des Habits blancs (c’étaient les hommes) ; puis venaient des femmes qui tenaient le livre et lisaient dedans, d’autres qui donnaient la main à des enfants, des très vieux aussi, des très vieilles, puis des infirmes, des malades, et ceux qui pouvaient à peine marcher, et ceux qui avaient la tête bandée, et ceux qui se cachaient les mains. Tous ceux qui avaient pu venir étaient venus ; il n’y a plus à avoir honte devant Dieu, même de nos plaies. Cela se déroulait sur un très grand espace, de contour en contour, de lacet en lacet ; cela montait de plus en plus, le chant s’éloignait peu à peu ; par-ci par-là la neige était glissante et la croix qui allait en tête semblait hésiter un instant. Mais d’un mouvement brusque elle se dégageait, reprenant sa marche en avant. Et tout le reste la suivait, comme entraîné. La force n’est point derrière nous, mais devant ; on a à lever les yeux, non à les tourner en arrière. C’est en avant et c’est plus haut que soi ; ainsi un pas après l’autre est franchi, un étage après un étage. Et voilà qu’à présent un grand soleil était venu.
Le ciel, resté longtemps couvert, se fendit tout à coup dans toute sa longueur, ainsi qu’une étoffe trop mûre ; et on vit paraître un bleu presque noir, tellement il était profond.
Il y eut au ciel comme un fleuve, dans quoi peu à peu s’effondraient les rives, et il augmentait de largeur.
Il gagna sur la droite, il gagna sur la gauche, il s’étendait déjà de l’une à l’autre chaîne, les dernières vapeurs glissaient, s’effilochant, et il ne resta plus dans l’incroyable azur qu’une boule de feu tournant sur elle-même et basse encore à l’horizon.
En même temps on s’élevait. Les espaces croissaient en nombre. D’un côté apparurent la rivière et les pentes montant vers les grands rochers gris ; de l’autre, la large vallée : et l’illumination de tout gagnait vers eux. Tout flambait sous de l’or, du cuivre, de l’argent : partout où était un relief couraient dessus comme des flammes ; même du sein des grandes ombres qui étaient dans les dépressions, une lumière semblait sourdre ; et ces mille rayons, comme fondus ensemble, montaient dans un balancement. On dut d’abord fermer les yeux. Mais on avait beau les fermer, on voyait la lueur à travers ses paupières ; réponse déjà, pensaient-ils, parce que nous sommes trois cents.
Alors ils n’eurent plus qu’à se laisser porter et allèrent dans l’allégresse. Le dernier contour du chemin fut rapidement franchi, le petit bois pris en travers, et la croix qu’ils portaient vint se ranger sous la croix déjà en place, au pied de laquelle vint également se ranger le dais, et, tous, ils firent cercle autour.
Ils regardèrent : ils virent qu’ils étaient seuls devant Dieu. Ils s’étaient tellement élevés que même les plus hautes cimes, en cercle à l’horizon, semblaient s’être abaissées ; et le pays des alentours avait été comme englouti. A peine si on distinguait encore le village derrière soi, tellement ses pauvres petits toits étaient aplatis contre le sol. Et, en avant de soi, là où s’ouvrait la gorge, la profondeur demeurait seule, pleine d’une confuse nuit. Mais d’autant plus était ouvert au-dessus d’eux et autour d’eux l’immense ciel remplissant tout, en face de quoi ils étaient, et il n’y avait plus rien d’autre, sauf Dieu qui est dedans, et son Fils et le Saint-Esprit, et les autres Saints, qui ont été hommes, et par là nous comprendront mieux.
Car il est vrai que nous avons péché, mais qui n’a pas péché, parmi les hommes ? Se souvenant de tout ce qu’ils avaient souffert, ils s’attendrissaient sur eux-mêmes. Ils s’étaient agenouillés et il y avait au-dessus d’eux les deux croix, la Vierge, les bannières ; il y avait le ciel au-dessus et au-dessous d’eux. Longtemps par la voix du prêtre et la leur, ou silencieusement dans leurs cœurs, les mains appliquées contre la poitrine, la tête penchée, les doigts joints, leurs genoux rapprochés sur le dur sol pierreux, longtemps ils prièrent ensemble, et étaient là tout le village. Sûrement qu’ils allaient être écoutés. Nous avons pu vous oublier, Seigneur, mais vous vous êtes rappelé à nous. Nous comprenons maintenant pourquoi votre main s’est si lourdement abattue sur nous, c’est que nous l’avions mérité. Et nous vous en remercions, Seigneur, si de cette façon-là nous sommes ramenés au respect de votre Saint-Nom et de vos sacrés commandements. Les cloches, au loin, sonnaient toujours, le chant reprit, ils se relevèrent, ils se mirent à descendre le chemin qu’ils avaient monté. Mais ils ne se reconnaissaient pas eux-mêmes. Ils regardaient sans crainte le village qui se relevait, comme si lui aussi se fût mis à genoux. Là-bas est notre ennemi commun ; il n’osera plus nous nuire. Et, à mesure qu’on se rapprochait, plus curieusement les yeux se tournaient vers l’auberge, qui se trouvait située de l’autre côté de la place qu’ils devaient traverser. Mais ils avaient auparavant à passer par le cimetière et y entrèrent par le bout. Ils purent voir alors combien il y avait de tombes nouvellement creusées : elles se touchaient toutes et faisaient, sous la neige, comme une succession de petites vagues égales, avec seulement des hauts et des bas. Hélas ! ils le savaient assez : autant de places prises ici, autant de places vides à la maison, devant le feu, dans les grands lits, autour de la table aux repas, d’autant moins surtout de paires de bras, quoiqu’elles fissent grandement besoin. Ils virent cela, ils sentirent encore cela : n’importe. On domine cela aussi maintenant ; on est au-dessus de cela. Ils s’avancèrent donc encore, ils sortirent du cimetière, ils se mirent à tourner l’église ; comme on était juste au pied du clocher, jamais les cloches n’avaient fait tant de bruit et la haute tour tremblait sur sa base comme un arbre dans le vent ; mais ils enflaient leurs voix, luttant avec les voix d’en haut ; celles d’en haut, celles d’en bas venaient ensemble ; ils tournèrent encore ; la place s’ouvrit devant eux.
Alors c’est à peine s’ils purent retenir un cri de joie, ou plutôt leur chant fut un cri de joie, tandis qu’ils s’avançaient toujours, et la croix allait devant, puis venait la Vierge portée, puis les bannières, puis le dais.
C’est que la place était déserte et l’auberge restait fermée. Les petits rideaux des fenêtres se rejoignaient derrière les carreaux ; la cheminée ne fumait pas ; on aurait dit une maison abandonnée depuis longtemps…
L’Homme pourtant n’eut qu’à ouvrir la porte ; et ce fut quand il le jugea bon, parce qu’il savait bien ce qu’il faisait.
Il n’eut qu’à peser, comme il fit, sur le loquet, et cette Chair pas assez protégée, luisant parmi de l’or sous la petite vitre ronde, tomba des mains qui n’en étaient plus dignes.
Aussitôt après le dais fut lâché, la croix pareillement, les bannières, et la belle Vierge à robe de soie, tout ce qui était signe et proclamation aux yeux d’une foi.
Cependant le ciel devenait tout noir ; voilà aussi que les pigeons, se laissant tomber du haut du clocher, prenaient tous à la fois leur vol vers la vallée ; mais eux ne savaient plus et déjà ne pouvaient plus voir, parce qu’ils s’étaient tous enfuis.
CHAPITRE SIXIÈME
1
Les premières chaleurs se firent sentir, cette année-là, bien avant l’époque ordinaire ; les torrents sortirent de leur lit, des avalanches descendaient de partout.
Les plus belles forêts furent mises à rien. Même elles ne furent point une protection suffisante et, quelques-unes percées de part en part, la dévastation se portait plus bas. Qu’est-ce que c’est alors que nos pauvres chalets ? moins que la balle du froment quand on souffle au creux de sa main. Nos pauvres petits champs ensemencés avec tant de peine, cette étrille passe dessus, ils sont mis à nu jusqu’au roc. Et nos petits étages de murs aussi, voilà que la pente trop raide où on les avait établis est de nouveau lisse et à nu, et il n’y a plus de chemins qui tiennent, coupés qu’ils sont en tronçons comme un cadavre de serpent.
Ravinements, éboulements, débordements, il fallait voir l’état dans lequel était le village. Le grand étang, qui sert à l’irrigation, s’était déversé par les rues et avait tout ravagé. Dans beaucoup de maisons, on ne pouvait plus descendre à la cave, beaucoup de cuisines étaient pleines d’eau. Des grosses pierres déchaussées se laissaient voir, faisant relief, au flanc de fossés tortueux, partout où la pente était assez forte ; là où le sol allait à plat, des petits lacs s’étaient formés. Certains des toits ne s’étaient pas trouvés assez solides pour supporter le poids accru de la neige qui les couvrait, quand elle s’était mise à fondre ; ils penchaient bizarrement, ces toits-là. Mais le plus étonnant encore, parmi cette désolation, était l’absence de tout être vivant ; pas même le petit chat qui se glisse, allongeant les pattes, sous la porte d’une grange, la poule qui penche la tête et sa crête lui pend sur l’œil, le maigre chien qui va furetant dans les tas d’ordures, – pas un homme, pas une bête. On connaissait pourtant à certains signes que le village n’était pas abandonné ; de temps en temps une fumée montait, un rideau était écarté ; quand on prêtait l’oreille, on entendait toujours des soupirs et des plaintes venir de dedans les maisons ; enfin devant les portes s’entassaient des débris et ils commençaient à sentir. Mais, ces choses mises à part, rien n’indiquait plus là, ni ailleurs la vie. Ailleurs, c’est-à-dire dans les environs du village, et si vous étiez monté par exemple au haut du clocher, ce désert vous aurait fait peur. Toute neige maintenant avait disparu, mais ce qu’elle avait découvert en se retirant était plus morne encore, plus aride, plus désolé. Au lieu du revêtement vert et cette jolie peinture de banc de jardin qui se voit d’habitude de haut en bas les pentes, avec l’émaillage dessus des primevères en touffes, des crocus et des anémones, il y avait partout des traînées de gravier, la terre était fendue, retournée, crevassée (quelle charrue avait passé par là ?) et des arbres avaient les racines en l’air. L’étang, à sec depuis peu (parce que les écluses avaient fini par céder), montrait son fond de vase craquelée, comme la faïence d’une vieille assiette qu’on a laissée trop longtemps sur le feu. Il n’y avait que le cri des crapauds, avec le cri des corbeaux qui passaient et d’autres oiseaux d’espèce vorace, qu’avaient attirés les odeurs. Car çà et là on commençait de voir des cadavres ; fouillés par tous ces becs, revêtus de toutes ces ailes, ils semblaient animés d’un mouvement à eux, mais où ils étaient le matin, rien ne subsistait plus le soir qu’un petit tas d’ossements que l’air blanchissait vite. D’autres vols cependant s’abattaient plus loin, d’autres remontaient brusquement qu’un bruit sans doute effarouchait, et la grande lumière revenue, avec les chauds rayons d’avril (quand d’ordinaire aux buissons épineux les premières pousses vertes se montrent, comme si des griffes leur poussaient et les boutons à fleurs de l’églantier commencent à s’épanouir), plus lugubrement, la grande lumière accentuait l’horreur de tout. Et le vide de tout, aussi. Non seulement celui des rues, mais aussi celui de ces champs, quoique si animés d’ordinaire, en cette saison, qui est la saison des semailles, des barrières à réparer, des premiers blés qui sortent et qu’on va herser ou qu’on roule, et les petites filles vont faire des bouquets, et les amoureux, le dimanche soir, commencent à sortir ensemble. Partout ça remue sur les pentes : on va, on se croit seul, une tête se lève de derrière une haie : on pousse plus loin dans les bois, tout à coup un homme paraît, avec une charrette attelée d’une vache ; où qu’on aille, tout est au travail. Et maintenant plus rien du tout. Là-bas dans la plaine, à droite et à gauche, et en face de vous également, sur l’autre versant des montagnes, l’homme continuait d’être l’homme et la belle vie se poursuivait. Mais plus on s’approchait du village, plus le vide se faisait. Les chemins coupés, les prés ravinés, les forêts tombées indiquaient assez à l’œil les limites au-delà desquelles on n’osait pas s’aventurer. Et ces limites étaient celles de la commune, parce qu’une malédiction devait être sur elle, et on disait maintenant une peste ; et vainement, une nouvelle fois, des messagers avaient été envoyés pour demander du secours, vainement ils s’étaient mis à genoux : on ne leur avait pas permis d’approcher ; on leur avait dit : « Pas un pas de plus, ou bien on vous tire dessus ! » tous prisonniers ainsi et enfermés dans le village, à l’exception du curé, qui, depuis le jour de la procession, avait disparu.
Et ç’avait été le complet silence, sauf ces cris d’oiseaux, qu’on a vus, quand le premier corbeau donne le signal et tous suivent : sauf ces rauques tristes cris d’oiseaux de proie, désormais seuls à se faire entendre, tous les oiseaux des haies ayant été mangés ; sauf aussi par moments des éclats de rire bizarres, des chansons, et des airs de danse qui passaient tout à coup dans l’air, particulièrement la nuit.
C’est qu’on s’amusait ferme à l’auberge, où ils étaient maintenant une douzaine et plus. Ils avaient à manger et à boire tant qu’ils voulaient, ils avaient de l’or et des femmes. Qu’un tonneau fût vide, l’Homme n’avait qu’à le toucher et le tonneau était plein de nouveau. On a décroché ce beau jambon de la cheminée, il n’en reste déjà plus que le manche : l’Homme s’approche, étend la main et le jambon est plus dodu qu’avant. L’or, supposez que vous en demandiez, encore qu’il ne vous soit guère utile, puisque vous avez tout pour rien, mais vous en demandez quand même, l’Homme dit : « Regarde ta bourse », elle était pleine de louis. Et quelques-uns, par un calcul, allaient enterrer cet or pour en réclamer à nouveau ; on prétend que leur cachette, quand ils y retournaient, était pleine de cendre. Mais enfin avec nous la vie est bonne. Cet Homme qu’on appelait Branchu et que nous appelons à présent le Maître, il est bien le Maître, en effet, puisqu’il fait ce qu’il lui plaît et jusqu’aux choses lui obéissent. Il tire tout de rien, comme Dieu. Il nous donne tout ce dont on a besoin pour vivre, même plus que ce dont on a besoin. Et quant aux femmes qui sont avec nous pour notre joie, c’est les plus jolies du village, qui sont venues vers lui tout de suite après la procession, parce qu’elles disaient : « On sent bien qu’on ne peut rien contre vous », et elles aimaient à s’amuser.
2
Cependant, de ceux du village, beaucoup ne se levaient plus. L’homme, la femme, les enfants étaient tous ensemble dans le même lit. A quoi bon se lever ? ce serait dépenser inutilement le peu de forces qui nous restent, et il s’agit au contraire de les ménager le plus qu’on peut, puisque, bientôt, on ne va plus savoir comment se nourrir. C’est bien une pitié que les récoltes, l’année passée, aient été si belles, quand on se réjouissait tant, en songeant au gros tas de foin qu’on aurait : le foin est en train de pourrir, la farine s’est aigrie dans la huche, une moisissure s’attaque à tout et un ferment. Déjà toutes les bêtes, ou à peu près, sont crevées. « Catherine ! » (c’était Tronchet, le plus riche propriétaire de la commune), « Catherine, combien est-ce qu’on a déjà d’argent à la banque ? » « Cinquante mille francs ! » « Et dire que si ça continue, on va mourir de faim ! » Il regardait sa femme couchée à côté de lui sous la couverture, elle soulevait difficilement sa figure devenue grise, tâchant d’écarter de dessus ses yeux ses cheveux plus jamais peignés, et il lui venait une espèce de sourire comme aux folles, puis elle soupirait et laissait retomber sa tête : c’est que tout est inutile, n’est-ce pas ? Cinquante mille francs, pour ce à quoi ils servent, autant posséder un tas de cailloux. Le vieux Jean-Pierre était assis dans sa cuisine devant un tout petit feu de débris, sa femme l’appelait : « Jean-Pierre ! » « Qu’est-ce qu’il y a ? » « Est-ce que tu crois que ça va durer encore longtemps ? » « On ne peut pas savoir… » Il y avait un court silence. « Jean-Pierre, pourquoi ne dis-tu plus rien ? j’ai peur, tu sais, je me tourmente et toi tu es là qui ne bouges plus… » Mais le vieux Jean-Pierre disait : « A quoi sert ? Il faut attendre. » Il reprenait : « Il faut avoir confiance… » C’était un mot qu’il aimait. Et sa femme alors se mettait à sangloter, parce que ce n’était point si haut qu’elle mettait sa confiance, elle, et celui en qui elle croyait encore le plus, est-ce qu’elle existait encore pour lui ?
On est dans la forêt des larmes. Il y avait la femme Clinche, que son mari avait quittée, elle et ses cinq enfants. « C’est intenable ici », avait-il dit et il avait tout cassé dans la cuisine. Jamais encore il ne l’avait tant battue, bien qu’elle commençât à s’y habituer. Mais, quand elle l’avait vu ouvrir la porte, et qu’il s’était mis à lui dire : « Heureusement que là où je vais je serai mieux traité qu’ici », tout avait été oublié. Tout, pourvu qu’il ne partît pas, et elle avait cherché à le retenir par le bras, mais il riait maintenant : « Ah ! c’est ça, lui disait-il, tu es jalouse ! tant mieux, ça t’apprendra. Allez, crevez de faim, vous autres, où je vais on a de la viande tant qu’on veut… » Et, elle, alors, se traînant à genoux : « Oh ! s’il te plaît, s’il te plaît, pas là-bas… où tu voudras, mais pas là-bas, s’il te plaît, Clinche ! » Tout avait été inutile. Et maintenant elle se trouvait seule avec ses cinq enfants, et plus rien à manger. Le plus petit, qui n’avait que deux ans, venait justement de se réveiller, et appelait sa mère. Elle s’assit sur le lit (d’où elle aussi ne bougeait plus et elle avait couché tous ses enfants près d’elle pour tâcher de les réchauffer, car elle n’avait plus de bois) : « Mon petit, dit-elle, qu’est-ce qu’il y a ? » et elle le serrait contre sa poitrine, mais le petit dit : « Ai faim. » Elle se leva et, à tâtons, car elle n’avait plus d’huile, non plus, et rien pour mettre dans la lampe, alla ouvrir l’armoire de la cuisine. Il n’y avait rien dans l’armoire. Il ne lui restait qu’un demi-sac de farine gâtée qu’elle délayait dans de l’eau et en faisait une bouillie, mais le petit ne la supportait plus. Elle en mit peu dans une tasse et vint. Le petit refusa de la prendre, il pleurait. Et les autres enfants dans le lit, ayant été tirés de leur sommeil, eux aussi réclamaient du pain, alors elle se dit : « Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse ? Faut-il que j’aille me vendre et faire comme mon mari ?… » Mais tout de suite, elle se répondit : « Non, j’aime mieux qu’ils meurent ! Je leur dirai de venir se mettre près de moi, je tiendrai leurs mains dans les miennes, je leur soufflerai mon souffle au visage, et ils s’en iront ainsi doucement ; mon Dieu ! si seulement ils pouvaient s’en aller doucement jusqu’à ce que je reste seule, et je me coucherais alors au milieu d’eux qui seraient morts… » Ainsi elle parlait, et à quelques maisons plus loin, il y avait Baptiste le chasseur, celui qui avait eu le pouce emporté ; la maladie, comme on a vu, lui était montée dans l’épaule : il pourrissait vivant. Des taches vertes se montraient sur son ventre : et il se mettait à rire, parce qu’il se disait : « Dieu sait pourtant si j’étais sûr de la maladie qui m’emporterait : eh bien, je mourrai d’une autre ! Tant pis pour la gangrène si elle est volée, mais la faim va plus vite qu’elle : elle n’aurait eu qu’à se dépêcher. » Ainsi encore une maison ; il y en avait une centaine d’autres. Ils rampaient dedans sur les mains, à cause que beaucoup ne pouvaient plus se tenir debout, et ils ouvraient leurs mâchoires comme des bêtes, tandis que la salive leur coulait sur le menton. Il y en avait qui mordaient dans des planches et, mettant le bois en sciure, ils essayaient de s’en nourrir. On avait d’abord tué les chats, les chiens, jusqu’aux souris qu’on pouvait prendre ; comme le bois manquait, on les dévorait crus. Mais il n’y avait bientôt plus eu de bête d’aucune sorte, et celles dans les écuries depuis longtemps avaient crevé. Les corps enflés étaient restés sur la litière, et bientôt ce serait sans doute le tour des hommes. Rien d’autre devant eux, ça n’allait plus tarder, ils n’avaient qu’à compter les jours. Car, comme nourries d’elles-mêmes, les maladies redoublaient de violence, ulcères malins chez les grandes personnes, membres noués chez les enfants : pas de maison où on n’eût au moins trouvé un cadavre, parce qu’ils n’osaient plus aller les enterrer. Et ils restaient là, les cadavres, même cette sorte de cadavres-là. Quelques-uns s’en débarrassaient bien en les jetant par la fenêtre, mais, d’autres, le respect du mort ou la crainte de Dieu les en empêchait. Ils les étendaient dans la grange sur une botte de paille et les couvraient d’un drap. Pourtant certains étaient trop faibles pour porter ces corps, même à deux : ils les laissaient où ils étaient. Ainsi notre père que nous aimions bien est couché dans un coin de la cuisine sur la terre nue ; tout ce qu’on a pu faire a été de lui mettre un coussin sous la tête et on se détourne, quand on passe, pour ne pas le voir. Il y a le petit Julien qui n’avait pas deux ans : on lui a fait un cercueil avec les planches d’une caisse. Son père a été prendre un pot de couleur, il s’est mis à peindre le cercueil en bleu. Il cherche peut-être ainsi à tromper le temps ou bien il cherche à se tromper lui-même, mais pour peu qu’il y réfléchisse, il voit qu’il ne va pas tarder à suivre son fils, si ça continue, et pour lui il n’y aura peut-être même pas de planches assemblées, n’ayant plus rien à espérer que de crever, comme une bête qu’on prend et qu’on jette au fumier.
Cependant ces musiques se faisaient entendre et des gros rires venaient. C’est qu’il y en a qui s’amusent. Qu’est-ce qui nous empêcherait d’en faire autant ? Et, ayant attendu que la nuit fût là, parce que travaillés malgré tout par la honte, plusieurs entrouvraient leur porte et ils se coulaient dehors. Et, s’avançant rapidement comme fait l’animal qui rampe, ils se dirigeaient vers la place, au-dessus de laquelle une grande lueur bougeait. Toutes les fenêtres de la cure étaient éclairées, comme on voit sur les abat-jour à découpures, et l’auberge pareillement. Collés derrière l’angle d’un mur, d’où ils ne laissaient sortir que la tête, ils tendaient leurs regards vers là-bas, avidement, comme des mains. Et ils voyaient ces tables, avec du vin dessus, et des hommes assis à ces tables. Chaque fois que la porte s’ouvrait, une bouffée chaude venait, qui vous apportait un fumet de viandes et de toutes sortes de choses bonnes à manger. Ils se cramponnaient à la pierre, ils mordaient dedans ces odeurs. Mais bientôt ils n’y tenaient plus. Ils étaient pris par les épaules, ils étaient poussés en avant. Ils venaient, ils levaient les bras, et, se jetant contre la porte, comme elle cédait brusquement, ils roulaient jusque sous les tables.
Alors on criait : « Encore un ! » mais ils ne voyaient rien, ils n’entendaient rien ; la seule chose à laquelle ils fussent sensibles encore était quand on leur apportait à manger, ce qu’on faisait tout de suite ; et ils devaient se tenir à deux mains pour ne pas se jeter sur les plats, comme le chien affamé par la chasse, à qui on donne sa pâtée.
3
Il y eut grande fête à l’auberge, cette nuit-là. Après qu’ils eurent bu, ils voulurent danser, mais la salle à boire se trouva trop petite, tellement ils étaient nombreux. Un des garçons, nommé Labre, avait sorti sa musique à bouche, et il y eut bien un petit air de danse ; seulement quand les couples voulurent se mettre à tourner, on vit qu’ils se cognaient aux tables.
On ne savait plus quelle heure il était ; la nuit, en tout cas, devait être très avancée. Ils ne faisaient plus de différence. Ils étaient comme les méchants : ils dormaient le jour, ils vivaient la nuit. Ils faisaient de la nuit le jour. La lune qui se levait remplaçait pour eux le soleil, et, quand il n’y avait pas de lune, la lumière fausse des lampes était la seule qu’ils connussent. Notre plaisir est de telle sorte qu’on n’en jouit entièrement que lorsque les ténèbres sont sur nous tirées comme des rideaux, et ils nous suppriment le monde. C’est qu’on est à rebours du monde, on est rachetés à rebours. Ils voyaient que tout est permis, mais ce qu’ils chérissaient d’abord parmi tant de choses permises, c’était justement celles qui ne l’étaient pas autrefois : ainsi, habitués à se lever de bonne heure et se coucher de bonne heure, ils se couchaient à l’heure qu’ils se levaient, ils se levaient à l’heure qu’ils se couchaient.
Et tous ces plaisirs, n’est-ce pas ? qui n’avaient été que l’exception, ils étaient devenus la règle : boire, danser, rire et les autres choses, ils ne s’occupaient qu’à cela, tandis que tout travail avait été mis de côté.
C’est ainsi qu’ayant mangé et bu (et ils n’avaient de plaisir à manger que quand ils mangeaient au-delà de leur faim, ils n’avaient de plaisir à boire que quand ils buvaient au-delà de leur soif), ils avaient songé à passer à d’autres divertissements, et s’étaient aperçus que la place allait leur manquer.
Mais quelqu’un eut une idée : « Si on allait à l’église ? » Bonne idée ! ils s’étonnèrent de ne pas l’avoir eue plus tôt : au moins ils y seraient à l’aise, et puis, tout au fond d’eux-mêmes et sans qu’ils se l’expliquassent bien, ils sentaient que l’amusement y serait plus grand que partout ailleurs.
Ils n’eurent qu’à traverser la place. On voyait seulement dans l’ombre que le porche était grand ouvert et ils entrèrent, en se poussant l’un l’autre. Les filles pincées criaient. Quelqu’un dit : « Mais comment est-ce qu’on fera pour y voir clair ? » « Pardieu, répondit-on, on n’a qu’à allumer les cierges ! » Un des garçons monta tout debout sur l’autel, parce qu’ils étaient venus avec une lanterne, et, élevant cette lanterne, l’autel ainsi fut éclairé. On vit que le tabernacle gisait à terre et l’ostensoir gisait à terre, vide de son hostie, derrière le verre brisé.
Mais ils ne s’en sentirent que plus en train. Le garçon monté sur l’autel avait sorti des allumettes de sa poche et les frottait contre son pantalon. Une première petite flamme se mit à trembloter en haut de la hampe de cire couverte d’ornements dorés ; bientôt toute la herse fut en feu. Et ils voulurent allumer la petite lampe de l’adoration perpétuelle, symbole de l’Esprit qui veille parmi nous ; elle pendait à une chaînette qui descendait du sommet de la voûte ; mais elle ne prit pas, quoi qu’ils fissent ; pourtant l’huile ne manquait point. Alors ils la brisèrent contre les dalles et en piétinaient les morceaux.
– Ça va bien ! cria Criblet.
Il était là et regardait, appuyé à une colonne :
– Moi, dit-il, je suis désintéressé. Celui qui m’a mis au monde (et qui c’est, je ne sais pas trop, mais il faut bien que ce soit quelqu’un), ce quelqu’un-là a dit à l’un : “Toi tu seras jardinier”, à l’autre : “Tu seras empereur”, à un autre : “Tu seras mendiant” ; quand mon tour à moi est venu, il n’a pas su que me dire, il m’a dit : “Tu seras Criblet : les autres feront, tu regarderas.” Et pour que je ne m’ennuie pas il m’a donné une bouteille…
Tout de suite il la montra, cette bouteille, n’ayant eu pour cela qu’à glisser la main sous son habit ; il la leva en l’air, il renversa la tête. On entendit un bruit comme quand un bassin de fontaine se vide. Mais on avait déjà commencé à danser. Ils avaient jeté en tas les chaises dans une des chapelles, la place ne manquait plus. Tout allait bien sauf que la musique à bouche de Labre ne faisait pas assez de bruit. C’est de ces petits instruments de poche, bons tout au plus à faire tourner un couple ou deux dans une cuisine (les soirs d’hiver, le dimanche après-midi, les jours que c’est fête, et garçons et filles se réunissent en cachette), mais, dans cette grande nef, avec des voûtes d’une hauteur pareille, rien à faire : on n’entendait pas. On vit Gentizon se glisser dehors. « Plus fort ! » criait-on. Labre dit : « Je souffle à me crever les joues ! » On haussa les épaules, on ne dansait plus. Seulement Gentizon reparaissait déjà et il fut accueilli par des cris de joie et des battements de mains, parce qu’il n’était pas seul. Il avait avec lui un petit vieux voûté qu’il tenait par le bras, on n’eut pas de peine à comprendre. « Voilà, dit Gentizon, le père Creux est avec nous. Je lui ai dit : “Prenez votre accordéon, je vous mène chez des amis, mais tâchez de vous distinguer…” » Et tout le monde éclata de rire, parce que le père Creux était aveugle et n’avait pas su où on le menait. Il se mit à branler drôlement la tête, tandis que sa lèvre en se relevant découvrait ses gencives nues, roses comme celles des petits enfants. Il disait : « Pas besoin de me recommander de m’appliquer, je suis trop content, voyez-vous… Tout va bien, puisqu’on redanse. » Et tout le monde l’entourait maintenant, sans qu’il se doutât de la foule que c’était, croyant être, comme toujours, dans une maison du village, les jours qu’on venait le chercher (et on lui donnait 50 centimes pour sa peine). On le vit empoigner son accordéon par les deux bouts là où sont les touches de cuivre, et le milieu est un beau soufflet de cuir vert : crâ ! un accord partit, crâ ! un deuxième accord : « Est-ce qu’on est prêt ? » disait-il, avec un drôle de sourire dans une figure toute en plis, sous un vieux bonnet en peau de lapin. « C’est que ça me fait plaisir tout de même, depuis le temps que ça ne m’est pas arrivé ! »
On l’avait fait asseoir au pied d’une colonne, quelqu’un lui avait apporté à boire ; tout en la tournant de côté, il se mit à baisser la tête jusqu’à toucher son instrument, et l’oreille presque collée contre, ses vieux doigts maigres allaient si vite qu’à peine si on les pouvait suivre du regard. En même temps, il battait la mesure du pied, il dodelinait de la tête. Et il souriait tout le temps, plus ou moins, selon le degré de difficulté du passage, sans que pour cela cessât d’aller un instant, s’allongeant, se raccourcissant, et puis se tordant sur lui-même, le beau soufflet de cuir plissé.
Cependant tout le monde s’était mis à tourner. Il y avait à peu près autant de femmes que d’hommes et de filles que de garçons ; ils se tenaient serrés l’un contre l’autre. Ils devenaient rouges, ils respiraient avec difficulté. On ne sait pas pourquoi on rit de pareille façon, mais une fièvre vous emporte. Ça n’est plus nos vieilles bonnes danses tranquilles, quand, tout au plus, à la fin de l’air, ou bien quand on arrive dans un coin sombre, on vole à sa danseuse un petit baiser, – et elle se défend. Maintenant, ils se tenaient si étroitement embrassés qu’ils semblaient ne jamais devoir se défaire l’un de l’autre, et tout de suite les bouches se cherchaient. Ils se tordaient comme dans la douleur ; à certains moments, ils perdaient le souffle ; ils ne le retrouvaient que pour le perdre de nouveau. Et le vieux Creux allait toujours, qui continuait de sourire. A peine un air fini (et le temps seulement de vider son verre d’un trait) qu’il repartait déjà ; c’est des polkas, des mazourques, c’est la valse où on tourne vite et les jambes sont emmêlées comme des branches dans le vent ; c’étaient de ces danses aussi où on se promène deux par deux en se donnant la main, celles-ci avaient moins de succès, ils criaient : « Une autre ! » et de temps en temps un cierge tombait. Un courant d’air venait parfois, à cause des vitres cassées et on voyait alors toutes les flammes se coucher. Et du côté qu’elles se couchaient, roulait une larme de cire. Mais crions et rions surtout. Soyons rauques, parce que c’est bien. « Eh ! Félicie arrives-tu ? je t’attends depuis un quart d’heure. » « Louis, je viens, mais fais-moi tourner fort. » Moi, j’arrache mon col, parce que j’ai trop chaud. Et moi, c’est ma veste que j’ôte. Et moi, c’est mon gilet que j’ôte. Alors ils riaient de nouveau ; et, des fois, quelques-uns, s’arrêtaient tout à coup, ouvraient leurs bras tout grands, et, se renversant en arrière, on ne savait plus chez ceux-là s’ils riaient ou s’ils sanglotaient.
Mais c’est qu’on est heureux enfin, on était esclaves, on est libres, on est comme le petit oiseau qui vient de casser sa coquille, on voit que tout est permis. Qu’est-ce qui m’empêche, Félicie, de te prendre dans mes bras devant tout le monde, au lieu qu’avant je n’osais même pas m’arrêter avec toi, de peur que quelqu’un ne nous vît ? Qu’est-ce qui m’empêche, si je préfère, d’empoigner cette chaise par un pied et de la jeter dans les vitres ? Il leur venait par moments comme des besoins de détruire, et tout s’écroulait autour d’eux. Ou bien, comme si c’était eux-mêmes qu’ils eussent cherché à détruire, ils se démenaient tellement qu’ils tombaient à terre épuisés, hommes et femmes, deux par deux, et restaient étendus à terre. Et quelques-uns s’abattaient sur des chaises et se tenaient des deux mains la poitrine, et ouvraient la bouche, comme les mourants. Mais le mouvement reprenait déjà dans lequel ils étaient tout de suite entraînés, parce qu’ils s’embrassaient, parce qu’ils se frottaient, parce qu’ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, et de l’eau leur coulait par la figure, cependant qu’ils criaient : « A boire, à boire ! » et on avait apporté un tonneau. Ils l’avaient roulé à travers la place, ils renversèrent un confessionnal, ils couchèrent le tonneau dessus ; puis ils vinrent tous et on plaça la boîte (qui est un robinet de bois). Il y a encore ce plaisir-là, quand on a soif et on ne se tient plus debout de fatigue, d’aller au vin frais qui vous rend vos forces. Et, ayant donc trinqué, tous faisaient cercle autour du tonneau, le verre à la main. Ils avaient amené avec eux le vieux Creux ; le vieux Creux lui aussi était assez parti. Pourtant il s’ennuyait de son accordéon. Il dit tout à coup : « Avez-vous fini ? Je vais en jouer encore une, et ce sera la plus belle de toutes. » On le suivit : on ne sentait plus la fatigue. Et voilà que comme on s’en revenait vers l’autel, où les cierges brûlaient encore, – mais ils avaient déjà beaucoup diminué –, une grosse fille à joues rouges, nommée Lucie, se mit à rire et se tenant là, les poings sur les hanches : « C’est triste quand même, disait-elle, le peu de variété qu’il y a !… Rien ne change. Tous les garçons qui sont là, j’ai déjà dansé avec eux. Ils m’ont tous embrassée déjà. Est-ce qu’il va falloir recommencer ?… » Elle riait. C’était une bonne fille, gaie et dévouée, qui avait seulement trop le goût du plaisir. Où son corps lui disait d’aller, elle allait, et, ce que son corps lui disait de faire, sans penser plus loin, elle le faisait. C’est ainsi qu’elle était venue dans les premières à l’auberge et, plus qu’aucune autre, elle s’y était plu, les amusements y étant nombreux. On connaît que certaines gens sont à leur place, d’autres pas. Elle, elle était à sa place. Mais, parce que, plus on va, plus on devient exigeant, et les joies où on a goûté cessent déjà d’être des joies, des bâillements à présent lui venaient jusque parmi les divertissements. Tout se répète, comment faire ? Et voilà que les garçons s’approchaient d’elle, parce qu’ils avaient envie d’elle, mais elle les repoussa tous : « Non pas toi… toi non plus !… » Et les yeux brillants, rouge, dépeignée, elle leva ses bras, qu’elle repliait lentement en ramenant ses mains à sa figure, et sa poitrine se haussait. Cependant Creux était reparti, le cercle s’était reformé, quelques couples tournaient déjà, et comme elle était seule à n’avoir pas bougé, les autres la frôlaient au passage. Puis soudain quelqu’un lui cria : « Sais-tu, puisque tu ne nous trouves pas assez bons pour toi, il y en aurait peut-être un… » Il montra quelque chose au mur. La proposition parut toute simple. N’est-ce pas ? une fille si difficile, c’était bien là ce qu’il lui fallait, et puis ce serait du nouveau, et un danseur pas encore eu : et ils l’appelèrent : « Veux-tu ? » Elle tendit les bras en renversant la tête, et elle disait : « Voilà, j’ai trouvé. » Alors il y eut une terrible bousculade. C’était un grand christ pendu là. Jaune, avec du rouge par places, la tête tombée sur l’épaule, le ventre creux, les côtes en avant, il ouvrait les bras sur sa croix, mais ils n’eurent qu’à le descendre et le déclouer de dessus sa croix. Ils tirèrent sur les bras et les pieds, où les clous avaient été enfoncés, et les pieds vinrent, puis les bras. Ensuite ils mirent le christ debout. Et elle, elle s’approchait. Ils lui dirent : « Est-ce qu’il te va ? » Elle hocha la tête. Mais, en même temps, comme honteuse, elle se cachait derrière sa manche : ainsi, dans l’amour, quand on voudrait tant, mais on n’ose pas. Elle n’en approchait pas moins. Ils crièrent à Creux : « Est-ce ta plus belle que tu joues ? » Et Creux ne répondit rien, mais jamais les petites notes claires n’avaient jailli en si grand nombre et ruisselé si vite sous ses doigts. Il y eut cet entraînement : elle s’était décidée ; et eux, qui avaient regardé d’abord, bientôt ils partirent à sa suite, tous ensemble, en un tourbillon, tandis que les grands bras de bois tournaient raidement sur place.
Le jour venait, ils ne le virent pas venir. Et puis, tout à coup, il fit clair. Et il y eut qu’ils s’arrêtèrent, et regardaient tous du même côté. Et ce qu’on voyait là, c’était Lucie tombée par terre, le christ tombé par-dessus elle…
Vainement essayait-elle de se remettre debout ; comme si le poids eût été trop grand, ou bien ses jambes ne la portaient plus, à chaque mouvement en avant qu’elle tentait, quelque chose la faisait se rabattre en arrière, et, la bouche grande ouverte, toutes ses dents montrées, son rire ne finissait plus.
Il fallut qu’ils vinssent la délivrer, et eux aussi se tenaient à peine debout, mais ils l’emmenèrent. C’est la lumière qui les chassait. Elle venait, tombant de partout, et on voyait mieux autour de soi quelle dévastation c’était. Rien de ce qui peut se briser ne restait debout dans l’église : les tableaux où étaient les Saints et ceux du chemin de croix, on se prenait les pieds dedans ; on enfonçait par places jusqu’aux genoux dans les débris. Seuls les murs tenaient encore ; pourtant une grande lézarde se voyait dans celui qui était au levant. Mais pires encore étaient, offertes également aux yeux, les traces que laissait la fête : le tonneau qu’on avait défoncé pour finir s’était vidé de son contenu et on glissait dans des mares de vin.
Ils avaient pris Lucie et la portaient sur leurs épaules, à côté du christ qu’ils portaient aussi. Ils avaient fait, avec leurs épaules et leurs mains levées, comme un brancard où elle était, avec le christ. On a beau s’en aller, on ne renonce à rien. On montrera même au ciel, s’il le faut, quelle espèce de gens on est, et qu’on fait tout ce qu’il nous plaît de faire. Ils traversèrent l’église. Le porche ouvrait sa voûte dans le bout ; à ce moment, arrivèrent encore deux ou trois personnes du village, qui dirent : « Donnez-nous d’abord à manger parce qu’on a faim. » On leur répondit : « Allez à l’auberge. » Et eux sortirent sur la place, avec leur double charge en provocation au grand jour.
Mais rien ne bougea dans le ciel quand ils parurent, parce qu’il semblait bien que tout leur fût permis.
Il semblait bien que désormais ils pussent faire tout ce qu’il leur plaisait de faire ; rien, en effet, ne bougea dans le ciel obscurci et rien sur la terre où tout était mort.
Un grand silence, rien que ce grand silence et une lumière pareille à une pluie de cendre fine, – rien, sinon que l’Homme se montra, et l’Homme leur disait : « Ça va-t-il ? »
Et il leur disait : « Je vois que ça va. »
Et se mettant à rire :
– Il n’y aura plus qu’à recommencer.
4
Et les réjouissances recommencèrent à l’auberge, tandis que, dans le village, les gémissements ne cessaient plus.
Agenouillés devant leurs crucifix, ils priaient, ceux du moins qui le pouvaient encore ; et, bien que ce secours leur eût déjà fait défaut une fois, ils s’y obstinaient néanmoins, comme au seul sur quoi ils pussent compter. Ce que nous avons fait tous ensemble, peut-être y aura-t-il plus d’efficacité à le faire chacun pour soi, peut-être que la prière est mieux entendue qui n’est dite que par moi seul : c’est pourquoi tous les chapelets avaient été sortis et ils les égrenaient entre leurs doigts devenus longs.
Ainsi, et plus assidûment que tous, priait entre autres le vieux Jean-Pierre, agenouillé contre son lit, au chevet duquel était une image, et un petit bénitier d’étain où trempait un rameau de buis.
Dès le matin il était là et jusqu’au soir il était là, souvent même la nuit entière : et, jetant les mains en avant, toutes les prières qu’il savait venaient, et il les recommençait quand il n’en savait plus. Et sa femme lui demandait à boire, mais il n’entendait même pas. Elle ne pouvait plus bouger, elle, étant déjà aux portes de la mort, et, le long corridor de nuit où il faut s’avancer quand même s’étant entrouvert devant elle, elle appelait avec un râle et ses ongles grinçaient sur le drap. Il n’en restait pas moins fermé à tout, sauf aux vains mots qui bougeaient sur ses lèvres. Elle mourut deux ou trois jours après : à peine s’il s’en aperçut. Parce qu’il s’acharnait, se disant : « Peut-être qu’il faut seulement forcer. » Et les autres faisaient comme lui, dans les petites chambres noires où fermentait un mauvais air, tous, sauf Joseph, qui restait immobile, pensant : « Que m’importe à présent ? » Et on ne savait pas comment cela se faisait qu’il vécût encore.
Ils tombaient cependant toujours plus bas, comme le raconta un colporteur, venu d’en haut les cols chez eux, quand il descendit à la plaine, et il disait : « J’ai dû faire un détour. Ce n’est plus un village, je vous dis, c’est un cimetière, avec plein de corbeaux dessus et ces autres vilains oiseaux, qui aiment la viande gâtée. Faites seulement attention que le mal ne vienne pas chez vous. »
On faisait attention. Sur tous les chemins qui descendaient du village, des hommes avaient été postés, mais il ne se présentait plus personne. Alors on pensait : « Peut-être qu’ils sont tous morts. »
Ils n’étaient point tous morts. Il se passait quelque chose de pis, c’est qu’ils étaient toujours plus nombreux à faiblir. D’abord ils étaient venus isolément : à présent ils venaient par groupes. Comme le soleil sur un tas de neige, qui le travaille dans sa masse et le ruine par le dedans, ainsi la tentation sur eux, et en eux bougeaient leurs pensées et se déplaçaient leurs pensées. D’abord ils s’étaient dit : « Il faut rester fidèles à ce qui est notre Loi, même si elle devait nous coûter la vie ! » Mais maintenant ils se disaient : « La vie est peut-être quelque chose de plus précieux que la Loi. » On voit qu’il faudra finir par choisir. On a beau penser à son âme, le corps est là qui crie plus fort. Ils se rappelaient cette procession ; ils pensaient : « Peut-être que Dieu nous a abandonnés » ; ils se décourageaient d’avance de le prier dans leurs prières. Et s’ils étaient abandonnés de Dieu, ne vaudrait-il pas mieux qu’ils eussent un autre protecteur, sans quoi ils s’avanceraient seuls et condamnés à une affreuse mort ? Et chacun s’en allait ainsi dans ses pensées. L’avare se demandait à quoi lui servait son or. Le paresseux se disait qu’il n’aurait plus jamais besoin de travailler. Ceux qui aimaient les jouissances, d’en avoir été si longtemps sevrés, cette morsure en eux n’en était que plus douloureuse, et le gourmand voyait des viandes, et l’ivrogne aspirait au vin, et ceux que la chair tente davantage meuglaient après la chair comme la vache qui sent l’herbe. Et il y avait aussi les colères, parce que certains commençaient à accuser le Trône d’En Haut, avec des blasphèmes ; et une révolte se levait ainsi ; et d’autres maladies cependant étaient survenues, et des sortes de boules noires leur venaient maintenant au cou, qui finissaient par crever, et il y avait toujours plus de morts, toujours plus de cadavres pas enterrés, toujours moins de farine dans les huches, le peu qui restait tellement gâté par l’humidité qu’on ne pouvait plus s’en servir.
Alors on entendait ces voix, c’étaient ceux qui chantaient en descendant la rue. Ils heurtaient aux portes, ils criaient : « Hé là-dedans, est-ce qu’on ne se décide pas ? Ça vous amuse donc de crever comme ça, tandis que vous n’auriez qu’à venir avec nous pour être plus heureux que vous ne l’avez jamais été dans votre ancienne vie ! On ne vous demandera pourtant pas grand-chose : un signe de croix à rebours. Vous venez, le Maître vous dit : “Faites ça”, et vous faites ça. Et vous voilà roses et gras comme nous. »
C’est vrai qu’ils avaient bonne mine. On écartait un rien les rideaux, et ils étaient tous là, hommes et femmes, bien habillés, avec des figures toutes rondes, des bouches à grosses lèvres, des yeux brillants, le regard éveillé ; ils cognaient de nouveau à la porte et souvent elle restait fermée, mais d’autres fois elle s’ouvrait.
– Bravo, criaient-ils, encore un ! et ils emmenaient le nouveau venu.
Il y eut ainsi Amélie, elle entendait qu’on l’appelait, parce que c’étaient ses anciens danseurs et ils connaissaient sa maison.
– Eh ! Amélie, nous as-tu oubliés ? Pourquoi ne veux-tu plus de nous ? Va seulement, là-bas c’est bien plus beau. Et puis, tu sais, maintenant on fait ce qu’on veut, ça n’est plus comme dans le temps. Voyons, décide-toi, ne boude plus, sois bonne fille…
Couchée sur le plancher, elle levait la tête, et, appuyée sur le coude, écoutait. Son père et sa mère étaient dans la chambre, mais l’homme n’avait plus sa connaissance, à peine s’il respirait encore ; sa mère, elle non plus, n’avait pas fait un mouvement. Et Amélie, alors, pendant que cette voix venait, levait de plus en plus la tête, parce qu’elle se rappelait bien et que celui qui l’appelait, souvent en effet elle avait tourné avec lui, souvent même elle s’était promenée avec lui par les sentiers au clair de lune, souvent ils étaient descendus ensemble des chalets d’en haut, où on va danser, les dimanches soir. Et elle fut toute remuée. Elle pensait : « Si j’y allais, comme il me dit de faire ? Il y a bien été, lui. » Et voilà, qu’il y fût allé, cela était un encouragement pour elle, en même temps qu’en y allant elle le retrouverait, et ce serait doux, comme elle sentait, et rien que la porte à ouvrir. Un court instant encore son cœur se balança, comme une pomme au bout de la branche ; puis elle se mit sur ses genoux. Et, ayant jeté encore un regard du côté du lit, elle vit son père qui ne bougeait point et sa mère semblait endormie. Et dehors la voix appelait. Elle fit un effort, fut debout, se tourna vers la porte, et maintenant elle était décidée. Mais, parce qu’on est femme quand même, elle ne put pas s’empêcher, en passant, de se regarder dans son miroir. Elle fut effrayée de voir comme ses yeux étaient cernés : « Tant pis, se dit-elle, il comprendra », et refit seulement ses tresses, parce que la voix appelait toujours. Et à présent elle était prête. Alors elle n’eut plus qu’à se glisser jusqu’à la porte, ayant traversé la cuisine, mais il se trouva que la porte était fermée à double tour. Et c’est pendant qu’elle s’efforçait de l’ouvrir, ayant pris dans ses deux mains la grosse clef, qui s’était rouillée dans la serrure, pendant qu’elle était là, tout à coup, ce cri vint (après la voix qui appelait dehors, et la voix dehors s’était tue). Le cri vint et déchira l’air, le grand pesant silence qui était retombé, le silence des chambres où l’on meurt et c’est de faim qu’on meurt dedans, – le cri disait : « Va pas ! Va pas ! » monta encore, et de nouveau : « Va pas ! Va pas ! » et puis se tut, alors il y eut le bruit de deux pieds nus tombant ensemble sur le plancher. Elle ne fit que s’appliquer davantage à essayer d’ouvrir, la clef ne tournait toujours pas. Et ainsi celle qui l’appelait eut le temps de la rejoindre.
Elle était en chemise et tellement maigre que, sur le devant de son cou, la peau tombait comme un rideau ; elle avait pris sa fille par les épaules :
– Amélie, s’il te plaît, tu sais bien qui t’attend là-bas. Et pense aux tourments de plus tard, quand il y aura les flammes et le soufre, et ils durent éternellement…
Elle continuait de chercher à ouvrir, on l’avait prise par le bras, tandis que les cris redoublaient :
– Et ton âme, Amélie, et ton âme !…
Mais d’un grand violent mouvement du corps, elle se défit de sa chaîne et ce lien fait de sa chair fut dénoué ; et voilà que la clef grinça dans la serrure. Et, pendant que sa mère roulait à terre devant elle, vivement elle fit glisser le pêne : elle sentit que c’étaient ses pieds qu’on tenait. Alors elle se retourna et de sa main fermée, elle frappa par deux fois ce visage tout recouvert de cheveux gris, parce qu’à présent la voix disait : « On a ouvert, c’est elle… viens vite, petite chérie ; tu verras comme on te soignera bien… »
La bande s’éloigna du côté de l’auberge : une autre, à ce même moment, passait dans une rue voisine : là un fils appelait sa mère, ou c’était un mari sa femme, et les sœurs, leurs sœurs, les frères, leurs frères ; ce fut ainsi qu’enfin toute une famille vint, le père, la mère et leurs cinq enfants, mais eux ne riaient point comme faisaient les autres ; ils venaient, la tête baissée, en se tenant par la main.
Ils s’approchèrent : l’homme se mit à parler tout bas.
– On a tenu tant qu’on a pu, mais ils sont trop petits pour mourir encore ; faites de nous ce que vous voudrez…
Ils furent amenés comme les autres à l’auberge, et on dit à l’homme : « Il te faut seulement te signer à rebours. » Il fit comme on lui disait de faire. Et pareillement sa femme. Puis ce fut le tour des enfants, qui, eux, ne surent pas bien.
Seulement quelle joie quand on leur apporta à manger ! Ils eurent une bonne soupe, du macaroni, de la viande et toutes espèces de bonbons auxquels ils n’osaient pas toucher, n’en ayant jamais vu d’aussi beaux, ni de cette sorte. C’étaient des choses au chocolat, d’autres à la crème, d’autres avec, dessus, des étoiles faites avec des morceaux d’écorce de fruit et des amandes ; ils n’osaient pas d’abord ; on leur disait : « Allez seulement ! » alors ils tendaient les deux mains et leurs yeux brillaient de plaisir.
C’est qu’il fait bon être enfin sortis de ces chambres où l’air était tellement épais qu’il vous remplissait la bouche sans passer ; il fait bon sentir le soleil. Il fait bon pouvoir s’installer à son aise autour d’une grande table, parmi ces gens qui ont l’air si heureux. Il arrivait tout le temps des bouteilles ; à cause d’une musique à bouche, on ne manquait pas d’airs, non plus ; et les enfants, ayant mangé, regardaient avec des bonnes petites mines amusées tout ce monde et ce mouvement.
Criblet était installé dans un coin avec Clinche ; les deux hommes ne s’entendaient pas très bien.
– Tiens-toi tranquille, disait Clinche, tu causes trop.
C’est que Clinche avait le vin assez triste. Criblet en revanche était toujours gai. Il disait : « Moi, je suis détaché. » Et se tournant vers Clinche : « Tandis que toi tu as femme et enfants, c’est ce qui te pèse ! »
– J’ai eu…, disait Clinche. A présent je suis comme toi.
Mais Criblet haussait les épaules, et de là venaient leurs querelles que Clinche prétendait ressembler à Criblet, tandis que Criblet, lui, le traitait en inférieur.
Clinche donna un coup de poing sur la table :
– Après tout, qu’est-ce que tu es ? Qu’est-ce que tu as jamais fait, pour dire ? Si on te pesait toi aussi. Pas un sou, pas même un métier ! Vois-tu, mon vieux Criblet, tu n’as pas de quoi faire le fier…
Et il tâchait de rire, mais Criblet, calmement, car il gardait toujours son calme :
– C’est que tu juges du dehors. Moi, vois-tu, les maisons, ça n’est pas tellement les façades que j’examine que la façon dont les murs sont construits. Et puis si la base est solide. J’entre, je pèse, je mesure ; toi, ce qui t’intéresse, c’est la couleur des contrevents.
– Les contrevents ! cria Clinche, tais-toi avec tes contrevents !
Il se leva ; on crut qu’il allait se jeter sur Criblet. Mais l’Homme avait l’œil sur eux. Il savait maintenir l’ordre. Il n’eut qu’un geste à faire. Et il resta seulement pour finir qu’on était des gens réunis pour le plaisir de se trouver ensemble et que dehors un beau soleil brillait.
Il se mirait dans les assiettes, faisant jaune le fond des verres où l’étincelle du petit vin dort tant qu’on n’y touche pas ; eux se racontaient les uns aux autres leur histoire. Tout ce dont ils auraient eu honte autrefois, c’est maintenant de quoi ils se vantaient. De quoi ils se fussent vantés, c’est ce qu’à présent ils cachaient. J’ai volé mon père, j’ai trompé ma mère. Tel mettait de l’eau dans son lait. Tel fraudait sur le poids du foin, le meunier allongeait sa farine avec du plâtre.
Ils s’inventaient des crimes quand ils n’en avaient pas commis, sans quoi on se fût moqué d’eux, mais ce qu’ils aimaient, c’est l’enflure. Et Trente-et-Quarante, lui aussi, était là (si on se souvient encore de lui), qui venait aussi avec son histoire :
– Il avait dix mois, et il m’a souri. Parce qu’il venait de téter, une de ses joues était toute rouge, l’autre toute blanche. Comme une pomme, sa figure. Je suis venu, il m’a souri. Mais moi je l’ai mis dans le sac, un sac de forte toile, solidement cousu, et rien qu’une ouverture en haut. A ce moment, il a crié. Je lui ai pris la tête sous le bras. Il a voulu donner des coups de pied, je n’ai eu qu’à les lui serrer. J’ai bien senti que ça craquait, mais il me fallait faire vite, et puis ça ne m’a pas empêché de courir. Le tout a été joliment combiné, vous savez ; et on a visé juste au pont, on a poussé jusqu’au milieu, l’eau était belle sous la lune, ça a fait : clouc ! il y avait la pierre, j’ai vu encore un petit peu descendre par l’effet de la transparence (comme une bulle de haut en bas) le sac et le petit dedans, mais aussi remontaient à moi les 30 francs qu’il me coûtait par mois… Dites, ai-je raison ? était-ce construit ?
Il vidait son verre d’un trait, tout le monde en faisait autant : c’est qu’on connaît la vraie ivresse.
Tout a une couleur étonnante à présent. Je vois bleu, je vois vert, je vois orange, je vois rouge ; il pend autour de moi des morceaux de soleil comme autant de fruits mûrs. Une table croula, entraînant avec elle les verres et les bouteilles dont elle était chargée ; le fracas en fut étouffé par les rires qui s’élevaient. A peine si on la vit tomber, tant il y avait de désordre.
Cependant, devant la maison, des hommes dormaient étendus, d’avoir trop bu ou trop mangé (et les autres plaisirs également fatiguent) : quelques-uns couchés sur le flanc, la tête sur leur bras, quelques-uns le derrière en l’air, et certains aussi sur le dos, leur chapeau tiré sur les yeux. Il y avait la grosse Lucie. Elle était toute débraillée. Et ainsi venait cette place, mais quelques pas plus loin venait l’église et tout changeait. C’est qu’ici c’est le lieu des divertissements ; là-bas, c’est ce sépulcre ouvert. Déjà l’église faisait peur à voir, avec sa grande porte aux gonds arrachés, ses lézardes, et son haut clocher qui penchait, mais le village était plus effrayant encore, montrant ses toits crevés, le ravinement de ses rues, et, jetées au hasard, comme on jette l’ordure, d’informes choses qui gisaient.
Une troupe parut, qui venait par la rue en pente ; ils crièrent : « On en amène encore trois… » Et on vit qu’en effet ils en amenaient encore trois, deux hommes et une femme, qui ne pouvaient plus marcher, c’est pourquoi on les portait.
Et ils furent amenés, eux aussi, à l’auberge, et celui qui y régnait les reçut, leur fit faire, comme aux autres, le signe à rebours. Et comme il ne se cachait plus, voici maintenant qu’il disait : « Savez-vous qui je suis ? » Il riait. « Il n’y a plus ni bien, ni mal. »
Il riait, il dit : « Il vous faut renoncer au ciel pour la terre », mais tous ceux qui étaient là avaient renoncé au ciel, et, lui, il riait.
« Il n’y a plus ni bien, ni mal », recommençait-il, et tous rirent comme lui, parce que l’esclave imite le maître, sauf Lhôte, qui était assis à l’écart, et Lhôte depuis longtemps ne parlait plus. Il semblait étranger aux choses. Il était pâle. Ses yeux étaient devenus plus grands, sa barbe plus longue et plus noire.
Tout à coup, l’Homme l’appela :
– Et toi, Lhôte, qu’en penses-tu ?
Lhôte avait relevé la tête.
– Et qui penses-tu que je suis ?
Alors Lhôte gravement répondit :
– Je pense que tu es le Christ quand même, et tu te manifestes comme il te semble bon.
– Mon pauvre Lhôte, tu te trompes. Regarde. J’irrite le ciel quand je veux.
Il s’approcha de la fenêtre, il n’eut qu’à lever la main : un gros nuage noir parut, un coup de tonnerre se fit entendre.
– Tu vois, dit l’Homme.
Mais Lhôte secouant la tête :
– Je dis que tu es le Christ quand même, parce que les morts t’obéissent… Et tu as voulu m’éprouver.
CHAPITRE SEPTIÈME
1
Ils furent délivrés par où ils s’attendaient le moins, à cause d’un qui appelait encore. Eux, ou bien ils allaient se vendre, ou bien ils ne pensaient qu’à eux, et s’enfonçaient toujours davantage en eux-mêmes, comme dans un étang quand la glace ne porte plus : lui, il continuait d’appeler, et continuait d’espérer.
Est-ce qu’on se souvient seulement de lui, ce Lude d’une certaine fois, quand, parce qu’il avait cédé à la tentation, le genou de Criblet s’était appesanti sur lui, mais il avait eu honte de sa faute ? Est-ce qu’on se souvient seulement de lui, mais voilà qu’il s’était sauvé, et depuis lors il n’avait plus cessé d’errer autour du village, autour d’où était celle dont il ne pouvait se passer, mais il ne la méritait plus et il n’osait plus revenir. Continuant d’errer, comme la bête qui a faim, autour d’où avait été son bonheur, le repos d’après la journée, le délassement de son cœur après la fatigue du corps, mais où il n’y avait plus pour lui, ni pour personne, de bonheur, ni de repos. Et, un jour (si on se le rappelle), la petite Marie était partie ; c’était quand sa mère lui avait dit : « Viens-tu ? » et elle avait dit : « Je viens » ; mais il n’en avait rien su (et elles, non plus, là-haut, n’avaient rien su de ce qui se passait au village) ; ainsi il continuait d’appeler.
Sous ce pin au tronc rouge, c’est ce pauvre homme qui appelle ; on n’entend rien. Silencieusement, dans son cœur, il appelle ; il est sous le pin où il est assis, avec, sous son chapeau qui pend, ses cheveux plus jamais coupés. L’os d’autour de l’œil est indiqué tout entier, faisant saillie, et une boule est au-dessus du creux des joues, où on voit que la barbe est comme une mauvaise mousse. Cependant il appelle toujours. Il se dit : « Peut-être qu’elle aura pitié. » Il se dit : « Tu ne le mérites pas, mais peut-être qu’elle viendra quand même, parce qu’elle m’aime et je me repens. » Et il appelle encore et rien ne répond. Et il laisse retomber sa tête. Mais de nouveau en lui s’éveille la chère image des joues roses et du front tendu, quand elle le penchait sur le livre, certain soir qu’il était venu et regardait depuis dehors : alors son cœur se tord et se fond.
Et de nouveau (il ne peut pas faire autrement) il appelle ; et on n’entend toujours rien ; ce qu’on entend seulement, c’est ces gémissements là-bas, c’est ces autres appels qui montent du village.
2
Pourtant, ce fut lui qui fut entendu, parce qu’elle l’attendait toujours. Elle était montée avec sa mère dans leur maison de la montagne ; et sa mère, en effet, lui avait dit : « Il reviendra. »
Et patiemment donc, elle, avait attendu, parce que maintenant il y avait trop de neige. C’étaient ces grosses dernières chutes de février, tous les chemins avaient été coupés, et elle était patiente et douce. Elle avait attendu d’abord, mais les semaines avaient passé, et les fleurs à présent perçaient hors de la mince croûte blanche que le soleil usait un peu plus chaque jour. Puis il y eut que la neige disparut tout à fait, il y eut que l’herbe redevint verte ; le chant du coucou qui sonne doux dans les ravines, comme au creux d’une grosse flûte, se fit entendre de nouveau ; elle commença à s’inquiéter, elle se disait : « S’il avait voulu revenir, il aurait pu. »
Et elle ne savait rien, mais elle n’avait pas besoin de rien savoir. Elle n’avait besoin que de regarder sa mère, comme elle faisait en cachette : jamais Adèle n’avait été si maigre, si pâle, si triste ; elle non plus ne devait plus attendre, et Marie maintenant n’osait plus rien demander. Ce fut autrement qu’elle fut atteinte et fut renseignée ; elle, ce fut dans son cœur que l’appel, quand le temps en fut venu, se leva, à cause de quoi elle l’entendit, et tout se passa par le moyen d’elle.
C’était un jour qu’elle avait été faire paître sa chèvre : tout à coup, la voix vint : « Marie, ma fille, j’ai tant besoin de toi ! »
Elle leva la tête, elle ne vit personne. Il n’y avait rien d’autre devant elle que la pente d’herbe frisée, où la chèvre broutait, secouant sa barbiche blanche, et le grand toit posé dessus comme un plafond peint en bleu. Pourtant, dès qu’elle baissait la tête, la voix se faisait entendre de nouveau, et elle baissait la tête exprès pour l’entendre, quand même elle pensait : « Comme il doit être malheureux. »
Mais c’est qu’elle était déjà décidée. Elle n’eut plus alors qu’à prendre ses précautions pour que sa mère ne se doutât de rien. Il ne faisait pas jour encore quand elle quitta la maison. Et c’est seulement comme elle arrivait à la forêt que le soleil se leva, et tout de suite les signes commencèrent d’apparaître, mais elle n’en continua pas moins d’aller, se dépêchant le plus qu’elle pouvait.
3
Une qui descend maintenant quand même, et vainement cherche-t-on à l’en empêcher. Partout ces ravinements, ces éboulements : à peine s’en étonnait-elle. Un étrange brouillard roux flottait ; une troupe de corbeaux parut, descendant avec des grands cris dans la direction du village : elle allait, elle allait toujours. Et quand enfin elle s’arrêta, ce fut seulement qu’elle y fut forcée, toute une rangée de sapins étant tombés en travers du chemin, mais elle vit bientôt que, même ce court arrêt n’allait pas lui être permis, parce que la voix qui d’abord s’était tue, recommençait à appeler (une voix qu’on n’entendait pas, une voix qu’elle était seule à entendre) : « Marie, ma fille, s’il te plaît, quand même je sais bien que j’en suis indigne, mais qu’est-ce que je vais devenir sans toi ? »
Elle était déjà repartie, et elle ne sut jamais comment elle avait fait pour passer, mais elle passa. Et bientôt l’effrayant aspect du village, enfin découvert, lui apparut, mais la seule chose dont elle se rendit compte c’est que le besoin qu’on avait d’elle était encore plus grand qu’elle n’avait cru. Et déjà un encouragement lui venait, parce que tout à coup celui qu’elle cherchait se montra, ou du moins elle crut le voir ; et il sortit de derrière un buisson pour s’y recacher d’ailleurs aussitôt, comme s’il la cherchait, lui aussi, et la fuyait en même temps.
Elle avait encore pressé le pas ; elle arrivait maintenant devant le moulin au toit crevé, aux murs fendus, à la grosse roue moussue tombée, et jusqu’à ce moment aucun être vivant (sauf celui qu’on sait) ne s’était montré. Mais là, tandis qu’elle regardait (et voyait le moulin, à cause du ruisseau débordé, être comme une petite île, et le joli mulet, qui portait les sacs de farine, gisait devant la porte, les quatre fers en l’air), – tandis donc qu’elle regardait, il y eut un bruit de croisées ouvertes difficilement, parce qu’on ne les avait pas ouvertes depuis longtemps :
– Marie, où est-ce que tu vas ? est-ce que tu ne sais pas, Marie ?
Une tête parut, aux cheveux gris pendants, sous lesquels la figure demeurait encore cachée, puis une main écarta ces cheveux et la figure se montra ; Marie pourtant ne la reconnut point, tellement elle était changée ; c’est à la voix qu’elle reconnut que celle qui l’appelait était la femme du meunier.
Et donc la femme du meunier :
– Ecoute, ne va pas plus loin ! ne va pas plus loin, ou tu es perdue. Il te faudra faire le signe, ou bien il te fera mourir.
Mais Marie ne comprit pas, et ne chercha pas à comprendre. Et seulement :
– L’avez-vous vu ?
Et la femme :
– Qui ça ?
– Le père, parce que je le cherche, et il a dû passer devant chez vous.
Et la femme :
– Non, je ne l’ai pas vu.
Puis, revenant à son idée :
– Mais toi, ne va pas plus loin, il pourrait te voir !… Entre plutôt chez nous, on a de la place…
Et continuait de crier : Marie ne pouvait plus l’entendre.
Elle n’était plus qu’à quelques pas des premières maisons du village ; là des fenêtres s’ouvraient aussi :
– Marie ! Marie ! es-tu folle ? ou bien si c’est que tu ne sais pas ?…
Et d’autres voix :
– C’est qu’elle ne sait pas, elle vient d’en haut la montagne…
Et les premières de ces voix :
– Alors, arrête-toi, c’est le dernier moment !…
Mais Marie n’écoutait même plus, fermée à tout, sauf à regarder autour d’elle, espérant toujours de voir paraître celui qu’on sait, mais elle n’apercevait plus rien, alors elle se dit :
– J’irai d’abord voir chez nous, parce qu’il y est peut-être.
Et, comme il lui fallait, pour cela, traverser la place, c’est de ce côté-là qu’elle se dirigeait, malgré qu’on continuât à l’appeler, d’autres fenêtres s’étant ouvertes, certains d’entre les habitants s’étant maintenant enhardis jusqu’à sortir de chez eux ; – et est-ce seulement qu’ils cherchent à la retenir, ou bien s’ils avaient vu comme une lumière qui était sur elle, et voilà qu’un bon air venait avec elle, d’en haut ?
4
Cependant, ceux sur la place commençaient à se réveiller.
L’un après l’autre, se soulevant difficilement sur le coude, ils bâillaient, puis ils se laissaient retomber.
C’était sur la place, où ils dormaient, parce qu’ils auraient eu trop chaud dans les maisons, et étaient couchés pêle-mêle sous le grand vieux tilleul sans feuilles, hommes et femmes. Là où le sommeil les surprenait, là ils se laissaient tomber à terre, sans plus. Là où le plaisir les abandonnait, là le plaisir du lendemain les retrouvait, parce qu’ils ne sortaient plus du plaisir. Et aussitôt leurs bouches se cherchaient, qui étaient condamnées à se retrouver tout de suite.
Une fois de plus, ce matin-là ; un jour comme les autres jours. Sous le grand tilleul nu, taillé dans de la pierre noire, le tronc, les grosses branches travaillés à coups de ciseau, les fines branches de plus haut patiemment fouillées à la pointe, – le matin, une fois de plus était venu, ah ! ressemblance des journées, et le baiser était donné, et le baiser était rendu. Quelques-uns étaient couchés comme des bêtes dans de la paille ; d’autres avaient apporté leur matelas ; beaucoup dormaient à même le sol. Ils étaient cent cinquante et plus, hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes, – Criblet, Clinche, la grosse Lucie, le Père, la Mère et leurs cinq Petits, Trente-et-Quarante, Labre, Gentizon, tous ceux qu’on sait, et Lhôte non plus n’était pas loin, quoiqu’il ne se mêlât pas à eux. Des bougies brûlaient encore inutilement sur les tables, où étaient aussi des litres de vin, dont beaucoup s’étaient répandus. Ainsi luisaient des flaques sur le bois peint en brun, et elles s’égouttaient par les fentes. Il y avait, dans le silence, ce bruit d’égouttement comme un tic-tac de pendule ; il y avait aussi, de temps en temps, qu’une des bougies crépitait, et elle en venait à s’éteindre. Et eux ils étaient pêle-mêle autour, comme on voit les tués sur le champ de bataille, et la pâleur de leurs visages était la pâleur de la mort. Pourtant, de plus en plus nombreux, il y avait ces bras qui se tendaient, des genoux étaient ramenés, des corps se tournaient de côté ; il y avait des bâillements, des soupirs, puis comme des râles ; du dedans même de leur sommeil, ils se tendaient vers le plaisir, comme pour échapper plus vite à eux-mêmes, mais sans y parvenir encore, parce que trop d’accablement était sur eux.
Où est ton accordéon, père Creux ? il nous faudrait un peu de musique pour nous mettre en train. On va retourner à rire, comme d’autres à leur travail. C’est quand ta vieille figure et tes yeux qui ne voient plus pencheront de côté jusqu’à toucher le beau soufflet de cuir et tes doigts se mettront à courir sur les touches. Seulement attends un moment ; on n’a pas encore la force.
En effet, ils s’étaient rendormis, et c’est ainsi que, quand elle vint, personne, d’abord, parmi eux, ne la vit venir. Elle n’était pourtant plus très loin de la place et la rue qu’elle suivait y menait en ligne droite. Ils l’eussent donc pu voir venir, s’ils avaient été capables de voir. Même ils n’auraient pas eu besoin de voir, s’ils avaient été seulement capables d’entendre. C’était dans le moment qu’en effet des fenêtres partout s’étaient ouvertes, et on lui criait : « Ne va pas, sans quoi tu es morte. » Et le village, depuis longtemps, était lui aussi comme mort, mais voilà qu’il ressuscitait. Depuis longtemps, un lourd silence était sur lui, comme la dalle sur le tombeau, mais la dalle avait été soulevée. Quelques-uns qui appelaient, d’autres qui ne pouvaient plus, tous du moins qui faisaient effort ; et était-ce seulement chez eux la peur ou la pitié, ou bien si l’espérance est peut-être déjà parmi nous, mais quand ils criaient : « Ne va pas ! » c’était comme s’ils criaient : « Va ! »
Elle ne s’était point retournée ; elle continuait d’avancer, elle continuait d’être seule. Et eux sur la place, là-bas, n’avaient toujours pas bougé.
Il fallut qu’elle s’approchât encore ; et ce fut Gentizon qui la vit le premier. Labre était couché à côté de lui, il poussa Labre de l’épaule, Labre s’éveilla à son tour. Et, s’étant mis assis tous deux, ils la regardaient s’approcher.
Ils ne la reconnurent pas d’abord ; Gentizon dit simplement : « Encore une ! » Labre répondit : « Tant mieux ! » Et ce fut tout, d’abord. Mais comme elle s’était avancée encore :
– Pas possible ! recommença Gentizon, la Marie ! La fille de Lude, tu sais bien. Depuis le temps qu’on ne l’avait pas vue. Et lui, non plus, on ne l’a pas revu.
Puis tout à coup :
– Sapristi ! c’est qu’elle est devenue jolie.
Voilà comment l’affaire s’engagea. Labre et Gentizon s’étaient regardés, ils s’étaient compris. Ils avaient vu qu’ils étaient deux et qu’ils allaient se faire concurrence, mais tant pis : ils avaient besoin l’un de l’autre. En effet, ils n’eussent pas pu se mettre debout tout seuls. Il leur fallut s’arc-bouter, et se soutenir mutuellement, ainsi ils eurent un genou en terre, puis ils se prirent à bras-le-corps. Et la chose les faisait rire, mais ce qu’ils se promettaient pour ensuite les faisait rire plus encore, contribuant d’avance à leur plaisir.
Pour elle, elle les vit sortir peu à peu devant elle, et elle s’étonnait, parce qu’ils étaient très grands. Ils paraissaient très grands, étant sur le devant de la place ; ils lui apparurent d’abord, étant sur le devant ; la place ne lui apparut qu’ensuite. Eux, cependant, s’agitaient là, ils lui tendaient les bras ; ils se balançaient sur eux-mêmes, comme un arbre plus tenu par ses racines. Ils ouvraient la bouche en riant, ils avaient les dents gâtées. Ils avaient les yeux rouges avec une poche dessous. Et de nouveau ils tendaient les bras à Marie, disant : « Dépêche-toi, tu as bien fait de venir, depuis le temps qu’on t’attendait !… » Et se soutenant l’un l’autre, ils reprenaient : « C’est qu’il ne manque pas ici d’amusements pour qui en veut ; mais viens d’abord qu’on t’embrasse ! »
Cette fois, elle hésitait à aller plus loin, tellement, ce qu’elle voyait, elle s’y attendait peu. Jusqu’alors, en effet, seules la ruine et la dégradation des choses s’étaient montrées : voilà maintenant que venaient cette autre espèce de ruine, cette autre dégradation. Ce n’était pas tellement l’église toute lézardée, au clocher qui penchait et aux fenêtres comme des yeux crevés, ni le tilleul sans feuilles, ni même ces tables dehors, et tout ce monde couché là : c’était cet air que Labre et Gentizon avaient, et les autres s’étant réveillés, s’étant mis assis à leur tour, s’étant eux aussi tournés vers elle, chez eux pareillement cet air, une même pâleur de teint et ce rire qui faisait peur. Et donc, pour la seconde fois, elle s’était arrêtée ; pourtant elle ne s’arrêta pas longtemps ; tout à coup elle avait pensé : « Il doit m’attendre. »
Labre et Gentizon crièrent bravo. Ils n’étaient encore que les deux à être debout, ainsi ils avaient de l’avance, mais ils voyaient qu’ils devaient se dépêcher. Elle prit de côté, ils prirent du même côté qu’elle. Elle prit de l’autre côté, ils prirent de l’autre côté. Ils faisaient leurs pas plus grands qu’ils n’eussent voulu peut-être ; ils la manquèrent plusieurs fois. Et les autres cependant se levaient, les autres cependant s’avançaient à leur tour, disant : « Laissez-nous-en ! » Parce qu’ils étaient des hommes, eux aussi, et ce même goût les tenait. Et le goût de la nouveauté les tenait, parce que le plaisir n’est le plaisir que quand il change.
Mais alors il y eut ces cris : c’étaient les femmes. Voyant que Marie cherchait à passer, ces autres se tournaient contre elle et en même temps suppliaient ; et elles criaient : « Il ne faut pas que vous soyez difficiles !… » ou bien : « Question de goût ! » ou bien : « Laissez-les faire, ils en auront pour leur argent ! » mais une, plus haut que les autres : « Joseph, reviens tout de suite, Joseph, tu entends, reviens, sans quoi c’est moi, qui m’en vais !… » (quand même elle savait bien qu’elle ne pouvait pas s’en aller).
Eux, cependant, n’écoutaient pas ; est-ce qu’ils entendaient seulement ? Labre et Gentizon comprirent qu’ils n’avaient plus de temps à perdre. Gentizon se décida, Gentizon prit son élan. Gentizon roula par terre.
Il devait l’avoir manquée : rien d’étonnant d’ailleurs, pensait-on, étant donné son état. Labre le suivait de tout près, on pensa : « C’est lui qui l’aura. » Et il semblait, lui, avoir bien visé, alors on ne sut plus ce qui arrivait, quand on le vit s’arrêter brusquement, dans l’instant même qu’il allait la rejoindre, mais ce fut comme s’il s’était heurté à un mur, et Labre tomba à la renverse.
Alors les autres s’arrêtèrent : tout fit silence sur la place. Et c’est à la faveur de ce silence, que l’autre rumeur, celle qui venait du village, se fit entendre de nouveau.
Est-ce toujours la crainte, ou seulement la pitié, ou encore qu’on est curieux ? mais de maison en maison, de toit en toit, de porte en porte, dans l’air à la fois et sur terre, comme avec à la fois des ailes et des pieds, la bonne nouvelle allait circulant, et ils recommençaient de vivre.
Etait-ce vrai ? était-ce possible ? ils ne glissaient plus seulement la tête dehors, ils glissaient dehors le corps tout entier ; déjà en grand nombre ils étaient sortis, et se dirigeaient vers la place.
Rien n’y bougeait plus, comme on vient de voir. Et rien n’y eût bougé peut-être de longtemps encore, si celles que la jalousie tenait et travaillait n’eussent été là ; et maintenant elles disaient : « Vous voyez ! »
Elles disaient : « Elle se moque de nous ! A-t-elle seulement fait le signe ? Est-ce qu’il y aurait une règle pour elle et une autre règle pour nous ?… »
Elles recommençaient : « Allons chercher le Maître, c’est lui qui décidera. »
On s’étonna alors qu’il n’eût pas encore paru, mais elles allaient le chercher. Il y eut la façade blanche de l’auberge. A une des fenêtres, Criblet était accoudé. Il disait de nouveau : « Moi, je suis désintéressé ; je regarde. »
Cependant elles avaient heurté ; l’Homme parut.
Il regarda autour de lui ; il n’avait pas l’air aussi à l’aise que d’ordinaire. Il souriait, mais son sourire était forcé. On s’était écarté de devant Marie, rien ne l’empêchait plus de passer. Elle venait donc, lui se mit à aller à sa rencontre. Il ne marchait pas si vite qu’on aurait cru. Et voilà que sa peau s’était singulièrement plissée sur son cou, ses mains, son visage ; elle se plissa davantage encore ; elle pendait maintenant autour de lui, elle se détachait de lui comme un vêtement qui va tomber ; et Marie s’avançait toujours, tandis que, dans le village, les rues s’étaient de nouveau vidées, partout les portes se refermaient.
Ainsi ils ne virent rien et ils ne surent rien que par ce qui vint jusqu’à eux.
Ils racontent qu’il y eut comme un coup de tonnerre et une grande lueur rouge remplit les chambres. En même temps, la terre se mit à trembler ; les maisons penchèrent tellement qu’on pensa qu’elles allaient tomber, puis lentement elles se redressèrent. Et ils disent aussi que le tout ne dura que juste le temps qu’il fallut pour s’en rendre compte ; après quoi tout redevint tranquille, et, regardant par la fenêtre, ils virent qu’un grand soleil brillait.
Ils n’y purent pas croire d’abord, depuis déjà tant de semaines ! Mais, continuant de regarder, collant leurs figures aux carreaux, se réenhardissant jusqu’à ouvrir de nouveau les croisées, comment douter plus longtemps de ses yeux ?
Voilà que sous le ciel redevenu bleu se voyait, en effet, un village refait et repeint ; c’était comme si la secousse, au lieu de consommer sa ruine, eût redressé ce qui penchait, comblé les trous, bouché les fissures ; ils retrouvaient le village d’avant, plus joli seulement qu’avant, un village tout endimanché, un village en habits de fête.
Et alors ils comprirent, et bien tard, mais il n’est jamais trop tard. Parce qu’ils avaient tenu bon et patienté, ils furent récompensés quand même. Ils comprirent, ils pensèrent : « C’est elle », et déjà ils se levaient pour venir. Ils se levaient d’entre les morts, ils venaient par toutes les rues. Certains ne pouvaient pas marcher ; on les portait. Quelques-uns s’étaient fait des béquilles avec des planches, quelques-uns se traînaient sur les genoux et sur les mains. Et déjà les maladies qui s’étaient abattues sur eux commençaient à se dissiper ; de même que les maisons, ils étaient refaits dans leurs corps ; ceux qui étaient voûtés étaient droits de nouveau, ceux qui étaient tordus avaient cessé de l’être ; les signes gravés sur les figures, dartres, ulcères noirs, plaies ouvertes, tout s’effaçait ; ils présentaient au jour des faces pures, ils buvaient la lumière avec des yeux nettoyés.
Ils eurent pourtant l’étonnement de ne trouver personne sur la place (même pas les corps morts qu’ils s’attendaient à y trouver) : une place parfaitement vide, parfaitement nette et en ordre ; sans doute que la terre en s’ouvrant avait tout englouti. Et là fut donc leur premier étonnement (d’avoir trouvé la place vide), mais l’autre fut plus grand encore, qui fut que celle qu’ils cherchaient, elle non plus, n’y était pas.
Car c’est vers elle qu’ils s’étaient tous portés, mais vainement la cherchaient-ils des yeux, vainement se demandaient-ils l’un à l’autre : « Et elle ? » personne ne l’avait vue. Et un grand vide se fit sentir en eux et une grande inquiétude, comme s’ils revenaient en arrière, comme si de nouveau ils eussent été sans protection.
Ils ne regardaient même plus le vieux tilleul tout revêtu de belles nouvelles feuilles très vertes, le clocher beau blanc qui brillait, les pigeons reparus qui se lissaient les plumes, comme avant, sur le bord du toit ; quelques-uns songeaient déjà à s’en retourner chez eux. Et sans doute l’eussent-ils fait, quand tout à coup, on cria : « La voilà ! » alors tout fut oublié ; et tous ils se poussaient de nouveau du côté où elle s’était montrée, qui était dans le fond d’une petite rue, laquelle conduisait chez elle et par où elle venait.
Ils se poussaient, ils l’entourèrent, ils auraient voulu parler, ils ne pouvaient pas ; alors, du moins, n’est-ce pas ? être là, du moins la voir et la toucher.
Mais qu’est-ce qu’il y avait, de nouveau ? c’est elle, à présent, qui semblait inquiète ; à peine si elle faisait attention à eux, elle les écartait, et avec impatience : « Laissez-moi ! Laissez-moi !… »
Et continuait son chemin, les écartant ; puis, comme si elle essayait d’un dernier moyen sans trop y croire : « Et vous, ne l’auriez-vous pas rencontré ?… Dites, vous ne l’avez pas vu ? vous ne l’avez pas rencontré ? J’ai été le chercher chez nous… » Elle s’arrêta, elle reprit : « Il n’y était pas. »
Ils étaient tombés à genoux, des femmes baisaient le bas de sa jupe.
C’est que lui, hélas ! n’osait toujours pas, lui continuait de se cacher. Même maintenant que tout revivait, et que tous avaient été pardonnés, et clairement ce pardon était écrit autour de lui dans l’air, et en belles couleurs partout, lui dans sa honte, il restait à distance, pensant : « Même si tous l’ont mérité, je ne le mérite pas. »
Il fallut d’abord qu’il fût découvert, il fallut ensuite qu’on l’amenât, et encore s’en défendit-il. A chaque pas qu’on lui faisait faire en avant, il en faisait un arrière : « Non, disait-il, elle ne voudra jamais. »
Mais ils le tenaient solidement et ils l’amenèrent de force. La foule s’était écartée, Marie se tenait au milieu. Elle ne le reconnut pas d’abord, parce qu’il baissait la tête. Et, quand on l’eut lâché, il se laissa aller la face contre terre.
Alors, elle, tout à coup :
– Est-ce toi ?
Elle fit un pas en avant :
– Père, père ! est-ce toi ?… Dans quel état tu es, mon Dieu !
Et se laissant aller à terre à son tour :
– C’est de ma faute, c’est de ma faute ! j’aurais dû venir plus tôt.
Il ne répondait pas, on l’entendit qui sanglotait, il se cachait la tête dans ses mains. Il fallut qu’elle le prît contre elle, qu’elle tirât à elle ses mains.
Mais la grosse Marie-Madeleine, dans ce même instant, sortit du clocher ; sans que personne y fût monté, elle s’élança parmi l’air, puis toutes les petites cloches s’élancèrent à sa suite.
Depuis si longtemps plus de cloches, et les voilà qui sonnaient d’elles-mêmes, et d’elles-mêmes, la grosse en tête, et les petites à sa suite, elles s’acheminaient dans la direction qu’il fallait.
Elle, elle venait de le relever, et aussitôt qu’il avait été debout : « Viens, père, maintenant, parce qu’elle doit nous attendre », et il avait dit oui, parce qu’il osait maintenant. Mais déjà les cloches allaient, comme pour leur montrer la route, et elles avaient pris les devants, heureuses de les annoncer.
Et ainsi il y eut les cloches, puis il y avait Marie et son père, mais, ce qu’il y avait ensuite, c’est tout le village qui suivait.
Car le village, lui aussi, s’avançait, comme en une autre procession, mais pas comme celle d’avant : calmes et confiants comme ils n’avaient jamais été, et pleins d’une grande douceur, malgré leurs douleurs et leurs deuils. Guère nombreux pourtant, à cette heure, bien moins nombreux que l’autre fois, mais leurs souffrances étaient oubliées. C’était comme si vraiment ils avaient été morts, et s’ils avaient ressuscité. Le Président en tête, tout de suite après Communier, et le vieux Jean-Pierre avec ses prières, pareillement aux choses ils étaient refaits dans leurs corps. Ils voyaient les prés refleurir, ils longèrent ensuite l’étang et le ciel était dans l’étang. Les rochers brillaient comme des bannières. Quelques-uns étendaient les bras, et ils faisaient comme des croix avec leurs bras qu’ils étendaient. Tous qui s’avançaient dans la joie, jusqu’à ce Joseph Amphion, quoique si cruellement blessé dans sa chair, et resté depuis lors sans pensée et sans mouvement, mais qui revivait, lui aussi, parce qu’ayant levé les yeux, voilà qu’il avait retrouvé celle qu’il avait perdue.
Ils disent, en effet, que le ciel s’était mis à bouger, et il était nuancé dans le bleu, du bleu le plus clair au bleu le plus sombre, comme s’il eût été fait d’ailes d’anges, qui auraient battu sur place.
C’était dans le moment qu’ils arrivaient à la forêt ; elle fut comme un porche peint de belles couleurs, qui s’ouvrit devant eux ; et lui, ayant donc levé les yeux, aperçut au-dessus des arbres celle qu’il aimait et qu’il avait perdue, qui se détachait là-haut dans ce bleu comme un autre morceau de bleu.
Ils avaient commencé un chant pour répondre à celui des cloches, et ce chant était : « Elle n’a pas eu peur, elle seule n’a pas eu peur. » Et lui, les yeux toujours levés, voyant ce visage se pencher vers lui, son chant se mêla à celui des autres.
5
Tellement grande était leur joie, et ils avaient aussi tellement de choses à voir, qu’ils n’avaient même pas aperçu, comme ils passaient derrière l’église, le pauvre Lhôte seul épargné, parce que seul pur d’intentions, mais qui s’était laissé tomber dans un coin, la tête enfoncée au creux de son bras.
Et c’est l’hiver d’ensuite seulement, qu’ils découvrirent le curé, lequel s’était pendu aux basses branches d’un érable ; et il avait deux trous à la place des yeux, parce que les corbeaux les lui avaient mangés.
FIN
Le Règne de l'esprit malin 1914
Le Règne de l’esprit malin
CHAPITRE PREMIER
1
L’homme arriva vers les 7 heures, mais il faisait grand jour encore, parce qu’on était en été.
Il était petit, maigre, et un peu boiteux, semblait-il ; il portait sur le dos un sac de grosse toile grise, qui avait l’air de peser lourd.
Il n’y eut pourtant point d’étonnement parmi les femmes qui causaient entre elles devant les maisons, quand elles le virent venir, et les hommes, occupés, eux, dans les granges ou dans les jardins, c’est à peine s’ils levèrent la tête : sûrement que ça devait être un ouvrier de campagne en quête d’ouvrage, comme on en voit passer tous les jours.
Quelques-uns ont une faux au bout du manche de laquelle ils attachent leur baluchon, d’autres portent leurs bottes pendues autour du cou ; il y en a des vieux, des jeunes, des grands, des petits, des moyens, des gras et des maigres ; quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, on sait assez qu’ils ne valent pas cher. C’est toujours la même mauvaise graine, saoulons, fainéants, querelleurs ; et difficiles avec tout ça, capricieux, portés sur leur bouche : la honte des honnêtes gens.
Un de plus qui passait, voilà ; il faisait très beau, il faisait tout rose. Il y avait ce soir-là, on peut le dire, du contentement dans les cœurs. Outre le beau temps qui durait, l’année s’annonçait de plus en plus comme devant être une bonne année : les vignes d’en bas venaient bien, on avait déjà eu de l’herbe en abondance, le foin ne manquerait pas non plus, et, quant au froment, qui commençait seulement à changer de couleur, rarement on l’avait vu si dru, si bien fourni, si fort de tige. Raisons de se réjouir, n’est-ce pas ? quand même il ne faut pas se trop fier aux choses, mais le contraire serait pis peut-être, et à trop s’en méfier on les découragerait. Il faut quelquefois savoir se laisser aller, surtout quand les signes vous y autorisent, comme c’était le cas cette année-là ; alors on se laissait aller.
On vit les hommes revenir des champs ; ils s’abordaient la pipe à la bouche, ou, s’appelant de loin, échangeaient des plaisanteries, tandis qu’autour de la fontaine les filles se poussaient du coude et éclataient de rire à tout moment.
Dans le ciel qui avait verdi, des petits nuages passaient ; les grands rochers d’en haut la montagne étaient roses ; une douceur habitait toute chose ; cent ou deux cents maisons sont là qui se serrent autour d’une haute église à clocher carré, c’est un palier dans la montagne. C’est sept ou huit cents habitants logés un peu haut, mais bien abrités contre les vents du nord et ceux du sud, par deux chaînes parallèles, entre lesquelles s’allonge une vallée qu’ils dominent, et ainsi ils sont au chaud et ont jusqu’à des figuiers dans les bas s’ils veulent, tandis que les hauts sont en pâturages, et plus haut encore viennent des glaciers.
Il y avait l’organisation de tous les villages : un président, trois ou quatre municipaux, un conseil de commune, un secrétaire du conseil, un maître d’école, un curé ; il y avait deux auberges, deux boutiques ; et, devant l’église, s’étend une place où on se réunit après la messe.
C’est d’ailleurs bien le seul espace découvert qu’on trouve dans tout le village ; à part elle, il est en effet tout entier en petites rues même souvent pas assez larges pour que puisse y passer un char, les mulets seuls peuvent y passer ; et tortueuses encore tellement qu’on ne voit pas à plus de dix pas devant soi.
Toutes les cheminées s’étaient mises à fumer, on savait bien ce que ça voulait dire. Quand il fait rose ainsi sur les grands rochers en haut la montagne et qu’en bas les cheminées fument, c’est que l’heure de la soupe ne va pas tarder à venir.
On le voyait d’ailleurs assez ; sur tous les chemins des gens s’en venaient, se dirigeant vers le village ; les rues, elles aussi, étaient pleines de monde, il passait pas mal de mulets ; – ainsi, dans la joie d’un beau soir, quand même les barrières en bois sec des jardins semblent reprendre vie, ça va, ça vient, c’est cette odeur de soupe qui sort par les portes ouvertes et des femmes se tiennent penchées sur les foyers dans les cuisines.
Puis il se fit un grand silence, et il n’y avait plus personne dans les rues, parce qu’on était en train de manger.
L’homme était entré à l’auberge. Quand il y entra, l’auberge était vide et il alla s’asseoir à une des tables du fond. Il avait déposé sous le banc son sac, et, s’étant accoudé, il attendit qu’on vînt. Ce fut le patron qui vint, un nommé Simon. Il dit à l’homme :
– Qu’est-ce que vous voulez ?
– Donnez-moi un demi de vin, dit l’homme. Et puis j’aimerais bien aussi avoir quelque chose à manger.
– On a du pain et du fromage.
– Eh bien, donnez-moi du pain et du fromage.
Il ne fit pas beaucoup de façons, comme on voit ; Simon n’en fit guère plus. Il alla chercher du pain et du fromage qu’il apporta sur une assiette avec le demi de vin blanc, et l’homme se mit à manger.
Une grosse lampe de cuivre, pas encore allumée, pendait au plafond ; il commençait à faire sombre. L’homme mangeait sans se presser, comme fait quelqu’un qui n’a pas très faim, mais il faut manger, et c’est l’heure. Simon était ressorti tout de suite ; l’homme resta seul. Il toussa un peu, il semblait enrhumé. Il bougeait lentement ses mâchoires sous l’espèce de barbe courte qu’il avait, une barbe pas plus longue au menton que sur les joues, et dont on ne distinguait pas bien la couleur. Il semblait qu’il eût les yeux gris, mais la chose n’était pas sûre, parce qu’ils étaient petits et très enfoncés. On remarquait pourtant qu’il avait le nez de travers. Et ce qu’on remarquait aussi, c’est que sa peau pendait en gros plis autour de son cou, de ses mains et de sa figure, et paraissait moins une peau qu’une espèce d’autre vêtement, qu’il aurait porté à même la chair, et qu’il aurait pu ôter, par exemple, pour peu que l’envie lui en fût venue.
Il y avait bien ainsi quelque chose d’un peu inquiétant dans son aspect, mais il ne semblait pas s’en douter, ni en ressentir de la gêne, comme la plupart de ceux qui sont dans le même cas. Bien au contraire, son maintien était assuré, et son air parfaitement calme. C’était un de ces hommes qui, où qu’ils se trouvent, semblent chez eux, comme s’ils s’étaient dit une fois pour toutes : « On me prendra comme je suis », et parce qu’ils n’ont point de chez eux, ils se trouvent partout chez eux. Et il continua de boire et de manger, jusqu’à ce que son assiette et sa chopine fussent vides, sur quoi il se bourra une pipe, – et la nuit venait tout à fait. Il disparut dedans. On ne distingua plus que le vague reflet, provenant du fourneau où le tabac se consumait, qui éclairait, par moments, sa figure. Il toussa de nouveau, 8 heures avaient sonné.
C’est à ce moment que Simon rentra, et il tira un tabouret de dessous une des tables. Il monta dessus. Il frotta l’allumette contre son pantalon.
On vit le feu prendre lentement à la mèche encrassée et la petite flamme mit assez longtemps à en faire le tour.
Des lampes Congo, ça s’appelle, on en voit dans tous les villages, l’abat-jour est de porcelaine blanche bon marché, le récipient de cuivre est percé, au milieu, d’un trou par où s’établit un courant d’air qui active la combustion.
– Vous n’avez pas encore l’électricité par ici ? dit l’homme.
Simon souffla dans le verre, avant de le remettre en place :
– Non, dit-il, pas encore ; et puis on n’en a pas besoin.
– C’est vrai, dit l’homme, avec ces inventions on se complique trop la vie. C’est comme leurs chemins de fer, j’aime encore mieux mes jambes : elles ne me coûtent pas si cher.
Et il se mit à rire, mais Simon ne riait pas, lui, parce qu’il était assez méfiant de caractère et long à se livrer, surtout avec des inconnus.
D’ailleurs, à ce moment, la porte venait de s’ouvrir et, l’un après l’autre, trois hommes entrèrent. Ils regardèrent et virent que quelqu’un était là, mais firent comme s’ils n’avaient rien vu, et après seulement un bonsoir jeté à Simon s’assirent tous trois à la même table, dans l’angle opposé de la pièce, et le plus loin de l’homme qu’ils pouvaient. Simon était descendu à la cave, sans qu’ils eussent eu besoin de lui rien commander : il connaissait leurs habitudes. Et déjà tout l’air de la salle avait commencé à bleuir, s’épaississant de plus en plus, – dans quoi la lampe pâlissait et rétrécissait sa lumière, devenue comme un petit œil.
C’est que d’autres hommes étaient arrivés et de toutes ces pipes sortait une grosse fumée, celle de ces âpres tabacs un peu humides, pas hachés fin, des boutiques de village, où le paquet coûte deux sous et dessus on voit l’image en noir d’un beau militaire, en habit à plastron, qui se tient debout, l’arme au pied.
Le temps passa, les conversations s’étaient engagées ; Simon, ayant servi les derniers survenus, avait été s’asseoir, lui aussi, à une des tables et s’était mis à boire, lui aussi.
Bientôt on ne s’entendit plus, parce que le ton des voix peu à peu s’était élevé. On discutait maintenant, on se disputait presque ; de temps en temps, quelqu’un donnait un coup de poing sur la table, à la suite de quoi venait un silence, puis le bruit recommençait.
L’homme profita d’un de ces silences : « Pardon, Messieurs ! » dit-il et tout le monde se retourna.
Alors on vit qu’on l’avait oublié, qui reparut brusquement devant vous, et n’avait point quitté sa place, où étaient sa chopine et son assiette vides, et lui se tenait accoudé devant. Il y eut de l’étonnement, et toutes les bouches s’ouvrirent. Mais lui n’en parut nullement troublé, ni de les voir tous se tourner vers lui : et, portant bonnement la main à son chapeau, c’est sans hâte qu’il répondit :
– Excusez-moi si je vous dérange, mais c’est que j’aurais un petit renseignement à vous demander.
On voyait qu’il savait vivre. Et la gêne fut plutôt pour eux, d’où ils ne seraient point sortis peut-être, si Lhôte, le maréchal-ferrant, n’eût été là, parce qu’heureusement plus alluré qu’eux tous et plus adroit à s’exprimer, et en ayant plus l’habitude.
– Dites seulement, et on verra bien si on peut vous le donner, le renseignement.
L’homme ne bougeait toujours pas.
– Je vous remercie bien, dit-il.
Puis il parut réfléchir :
– C’est que voilà, reprit-il, ça va peut-être vous surprendre. Je viens de loin, vous comprenez, et vous ne me connaissez pas. On a été si longtemps par les routes qu’on ne se rappelle même plus tous les pays par où on a passé. Et d’ordinaire, quand j’arrive dans un endroit, c’est pour repartir tout de suite. Mais, ce soir, comme je montais chez vous, je ne sais pas ce qui m’a pris : est-ce vos beaux vergers d’en bas, le temps, vos champs de blé, vos vignes ? ou bien simplement que vous m’avez plu : mais voilà que je me suis dit : Si tu te reposais un peu ? Tu as assez couru comme ça, tu commences à t’essouffler, tu prends de l’âge. Pourquoi ne t’arrangerais-tu pas pour t’installer dans le pays, quand même on ne sait pas encore qui tu es ?
Il parlait posément, sortant ses mots l’un après l’autre, comme on sortirait des écus, en vue d’une somme à payer, mais une somme connue d’avance ; – ainsi fit-il, puis s’arrêta, et il ajouta seulement :
– Je suis cordonnier, je m’entends à mon métier. Vous n’auriez pas besoin d’un cordonnier, par chez vous ?
La proposition surprit, en effet : on le connut assez au silence qui l’accueillit. Ça n’est pas tellement l’habitude que le premier passant venu vienne vous déclarer qu’il s’installe chez vous. Ces gens, on n’en connaît ni le père ni la mère, le pays où ils sont nés pas davantage ; on ne sait même pas leur nom. On crache de côté quand on les voit venir, – et ils passent, et on a craché, voilà tout. Mais il y avait quelque chose, chez cet homme, qu’il n’y avait pas chez les autres, dont on sentait l’effet sans bien se rendre compte de ce que c’était : pourquoi pas, pensaient-ils, après tout ? Et ils se regardaient, attendant que Lhôte parlât.
Et Lhôte, en toute autre occasion, aurait sans doute répondu : « Passez votre chemin, on n’a pas besoin de vous ! » c’est même bien ce qu’il eût voulu répondre, n’empêche qu’il répondit juste le contraire :
– Comme ça se trouve ! dit-il. On vous aurait demandé de venir que vous ne seriez pas venu plus à propos. Il n’y a pas trois jours que le vieux Porte est mort, et c’est hier qu’on l’a enterré. Et on était bien ennuyés, rapport à savoir qui prendrait sa place, vu qu’il était cordonnier comme vous, et sa boutique est à louer. Seulement (ici Lhôte parut hésiter)… seulement il faudrait la somme, oh ! pas grand-chose ! mais il faudrait bien dans les 50 francs, vu qu’il y a les outils et un terme du loyer qu’il n’a pas payé.
L’homme dit :
– Ça, ça me regarde…
Il se tut. Il recommença (mais plus bas, et comme s’il se parlait à lui-même) :
– Bien entendu qu’il faudra de l’argent : j’y ai pensé, j’en ai…
Puis, haussant de nouveau la voix :
– Et quand est-ce qu’on pourrait voir ?
– Demain matin, dit Lhôte…
Et les autres :
– Oui, demain matin.
Ils parlaient tous à la fois, ayant fini par se défaire de leur timidité et aussi de leur méfiance ; mais c’est que l’affaire les intéressait, et puis l’homme n’avait pas bronché quand il avait été question d’argent.
– Même que c’est une jolie boutique, dit quelqu’un, et bien située…
– Et que la clientèle est faite, dit un autre…
– Et qu’on a beau n’être pas riche, dit un troisième, on paie comptant.
– Merci, Messieurs, dit alors l’homme (et il toucha de nouveau l’aile de son chapeau), merci surtout à vous là-bas qui avez une barbe noire.
Lhôte dit :
– Je m’appelle Lhôte et je suis maréchal-ferrant.
– Eh bien, monsieur Lhôte, dit l’homme (il disait monsieur Lhôte, on en était flatté), vous vous êtes montré d’une grande complaisance envers moi : vous me permettrez bien de vous rendre la politesse.
Et frappant avec le fond de son verre sur la table :
– Eh ! patron.
Comment se fit-il que les rôles eussent été si vite intervertis ? mais rien qu’à la façon dont Simon s’empressa d’accourir, on put voir combien l’homme avait gagné en importance.
– Trois litres pour ces messieurs, et ce que vous avez de meilleur !
Là fut le grand coup, ces trois litres, à quoi personne ne s’attendait. Il y eut tellement de surprise, au premier moment, que personne, pas même Lhôte, ne pensa à remercier ; avaient-ils seulement bien entendu ? Trois litres ! et ils n’étaient que huit, et pour la peine qu’ils avaient eue, encore ! Fallait-il que l’homme fût riche, ou généreux ! De toute façon, ils n’en revenaient pas. Et ce fut seulement quand le patron reparut, portant les trois litres demandés, deux de la main gauche et un de la droite, qu’ils retrouvèrent la parole.
Ils dirent tous ensemble, les uns : « Oh ! merci », les autres : « Vous êtes bien bon ! » puis personne ne parla plus. Et il fallut que Lhôte une fois de plus intervînt, avec une proposition à laquelle chacun applaudit :
– On ne sait pas bien s’exprimer, nous autres, mais vous nous feriez plaisir en venant boire avec nous.
En ce disant il se tournait de côté, et tout le monde à présent reprenait :
– C’est ça, venez, vous nous feriez plaisir.
L’autre ne fit pas de difficultés : « Le plaisir sera pour moi », avait-il dit, et il se leva donc et vint. Il prit place à côté de Lhôte. Et bientôt ils se trouvèrent tous réunis autour de la même table, où ils étaient bien un peu serrés, mais on aime à se sentir les coudes dans ces moments d’expansion.
On remplit les verres, la conversation devint générale. Ils étaient dix ensemble, y compris le patron, et il ne tarda pas à y avoir cette bonne chaleur du dedans qui résulte de l’introduction du vin, et vous dégèle, comme quand un rayon de soleil tombe l’hiver sur la terre durcie, et voilà qu’elle s’amollit. L’homme s’était mis à leur parler du pays, et combien le pays tout de suite lui avait plu : ils en furent agréablement chatouillés dans leur amour-propre. Ils opposèrent bien pour la forme la peine qu’ils avaient quand même et les difficultés d’être dans la montagne, où on manque de tout chemin : au fond ils étaient de l’avis de l’homme. On a beau en dire tout le mal qu’on veut, on a un goût dans le cœur pour sa terre. On l’aime jusque dans la haine qu’on a pour elle, qui vous vient de la peine qu’elle vous donne ; on ne la quitte guère que forcé, et c’est pour y revenir.
– Alors, c’est vrai, disaient-ils à l’homme, vous vous plairiez chez nous ?… tant mieux ! Et nous aussi on sera contents de vous avoir.
Et l’homme maintenant leur posait des questions : combien d’habitants ? sept ou huit cents ; quels métiers ? guère de métiers, c’est tout paysan, par chez nous ; qui était curé, qui était président de commune, et ainsi de suite ; ils répondaient, ils eurent à faire ; puis commencèrent les choses un peu salées ; qui sont le second étage du vin.
Et c’étaient des allusions, des jeux de mots, des phrases à double sens, des expressions souvent pas très fines ; c’est notre nature qui veut ça : qu’on l’écarte un instant, elle vous revient renforcée ; mais l’homme ne semblait nullement mal à l’aise, bien qu’il restât très calme, lui, et il n’avait guère bu.
A l’occasion il plaçait son mot, et on riait plus que jamais.
Le tout dura jusqu’à 10 heures, auquel moment l’homme demanda à Simon s’il n’aurait pas une chambre pour la nuit, et Simon répondit avec empressement qu’il en avait une.
Il fallait seulement qu’il allât la préparer. Il dut pour cela monter à l’étage. Et ce fut pendant qu’il était monté que Lhôte enfin hasarda une question qu’il avait depuis longtemps sur la langue :
– Excusez-moi, dit-il, en se tournant vers l’homme, si peut-être je suis indiscret, mais on aimerait tous savoir à qui nous devons cette bonne soirée, parce qu’on a eu du plaisir, ça n’est pas pour dire, mais on a eu beaucoup de plaisir.
L’homme dit :
– Si je comprends bien, vous aimeriez savoir mon nom.
Lhôte recommença :
– Si on n’était pas indiscret…
Alors l’homme :
– Mon père s’appelait Branchu ; c’est un nom facile à se rappeler : Branchu, comme qui dirait Cornu…
C’était un nom facile à se rappeler, en effet, bien qu’il n’y en eût point de cette espèce dans le pays, mais des Cornu, il s’en trouvait à la vallée ; on se dit que l’homme ne venait peut-être pas de si loin qu’on pensait.
On entendait Baptiste aller et venir dans la chambre du premier, et il avait appelé sa femme pour qu’elle vînt l’aider à faire le lit.
2
Rendez-vous avait été pris pour le lendemain matin, et la chose s’arrangea sans peine.
C’était dans une petite rue qui, partant de l’église, allait, par un grand demi-cercle, rejoindre, du côté du nord, le chemin qui coupait le village en deux ; la maison n’avait qu’un rez-de-chaussée ; c’était un simple cube de pierre, et pas neuf, comme on voyait bien.
Lhôte accompagnait le nommé Branchu.
Ils allèrent heurter à une maison voisine, qui était celle du propriétaire, qui était un vieux.
Il toussait, et il disait en regardant Branchu d’en dessous :
– Ah ! c’est vous qui voulez louer… C’est que j’ai eu tant d’ennuis avec le précédent locataire !
Et, là-dessus, parlant beaucoup, il commença à se plaindre de lui. Ce Porte buvait tout ce qu’il gagnait. Et le malheur était que, quand il rentrait saoul, personne ne l’ignorait au village, tellement il faisait de bruit, et déjà dans la rue, et, une fois dans sa chambre, plus encore, – poussant de grands soupirs, se frappant la poitrine, et se lamentant sur lui-même avec des larmes et des cris.
– Porte, Porte, tu es maudit ! Il y a un poison en toi qui détruit tout, même la joie. Et tu vas chercher la joie dans le vin, mais à peine l’as-tu trouvée que tu la sens qui t’abandonne, et tu retombes à ton chagrin. Il y a un poison en toi, mon pauvre Porte. Tu ne devrais plus boire, puisque le vin ne sert à rien ; tu n’as pas la force, Porte !… Mon Dieu, mon Dieu !… Mon Dieu, mon Dieu !…
Il criait des choses ainsi, puis recommençaient les soupirs et les frappements de poitrine. On ne pouvait plus fermer l’œil. Heureusement qu’il était mort.
Ces choses-là, l’homme les savait depuis la veille, vu qu’on les lui avait racontées à l’auberge ; il n’en dut pas moins les entendre à nouveau, parce que le vieux était bavard, et savait bien d’ailleurs à quoi il voulait en venir.
– Vous comprenez, reprenait-il, ce qu’il me faudrait, cette fois, c’est un locataire tranquille… Il y a aussi que Porte me devait trois mois de loyer… Et puis (jetant alors à Branchu un regard de côté), il faudrait qu’on me paie une année d’avance, sans quoi j’aimerais mieux ne pas louer du tout… ça ferait 100 francs pour l’année, plus les 25 francs en retard ; 100 et puis 25, ça ferait 125…
Il bredouillait un peu. Branchu fut beau à voir. (Encore fallait-il savoir que le loyer avait été doublé, Porte ne payant que 5 francs par mois.) N’empêche qu’il prit son portefeuille, en tira trois billets :
– Voilà 150 francs, payez-vous !
On vit le vieux tendre la main, la retirer ; elle tremblait, sa main.
C’est que l’argent est rare chez nous ; on n’y voit guère de l’or, moins souvent encore de ces papiers à images ; il en venait trois à la fois !
Mais Branchu reprit :
– Tenez ! je vous dis. Et quant à savoir si je suis tranquille, vous n’avez qu’à me regarder.
Pour le coup, le vieux était décidé. Il prit les trois billets, les compta, les recompta, les compta encore une fois, les plia en deux, les mit dans sa poche ; et alors, seulement, en hésitant, comme à regret :
– Comme ça, disait-il, je vous redevrais… je vous redevrais 25 francs…
– Gardez-les ! dit Branchu.
Lhôte retint une exclamation de surprise. Mais on conçoit assez que, dans des conditions pareilles, la suite des négociations n’offrit pas de difficultés. Tout de suite la clef avait été trouvée, tout de suite la porte ouverte, et déjà Branchu était entré, suivi du vieux, qui s’empressa d’aller ouvrir les contrevents :
– Voilà, vous êtes chez vous ! J’espère que vous vous y trouverez bien ; c’est confortable, vous voyez, et pas de meilleure situation pour un métier comme le vôtre…
Confortable, c’était une façon de parler. Il n’y avait qu’une grande pièce sur le devant, une autre petite pièce sur le derrière. Et la grande pièce comportait une sorte de renfoncement où on pouvait à la rigueur loger un lit, celle de derrière servant de cuisine, mais pour l’instant elles étaient vides toutes les deux. Il semblait bien que Porte eût dû laisser du moins une paillasse et des outils ; il n’y avait trace, ni de paillasse, ni d’outils. Le vide de la main, voilà ce que c’était. Tout avait disparu, sauf une affreuse saleté qui constituait tout le mobilier, outre une épouvantable odeur, un tas de débris dans un coin et quelques objets inutilisables, une caisse crevée, des bouteilles, des déchets de cuir, un chapeau sans ailes, une vieille paire de bretelles. Et Lhôte avait bien un peu honte, mais Branchu, lui, ne semblait nullement déçu (malgré l’énormité de la somme versée) ; il dit : « C’est juste ce qu’il me faut. »
Alors le vieux encouragé :
– Il y a bien encore un peu de désordre, mais un bon coup de balai, et il n’y paraîtra plus.
Telle fut au total la scène, après quoi Branchu emmena Lhôte boire un verre à l’auberge et tout de suite après se mit en quête d’un maçon. Il fit les nettoyages lui-même, ayant emprunté une brouette au propriétaire, qui se crut obligé de s’offrir à l’aider, mais Branchu refusa ; et il vint lui-même avec sa brouette et débarrassa les deux pièces de tout ce qu’elles contenaient, qu’il charria jusqu’au ravin.
Le lendemain, le maçon arrivait, et la première chose qu’il fit fut de passer les murs au lait de chaux, à l’intérieur comme à l’extérieur. On ne s’y reconnaissait déjà plus. L’espèce de barre de crasse qui régnait à hauteur d’appui tout autour de la chambre qui servait d’atelier disparut, elle-même, à la seconde couche, et les taches furent cachées, et cette poussière collante qui avait pris sur les moindres saillies.
Ce fut soudain beau blanc partout, comme une crème, avec un air de propreté qui vous donnait appétit, et le soleil venant dessus, cela projetait un reflet jusque dans les chambres des maisons voisines.
Cependant le maçon avait commencé de peindre la porte, quand il eut fini, Branchu lui fit recouvrir le plancher de terre battue d’un revêtement de ciment.
Il ne resta alors que les plafonds, qu’on passa également en peinture, et on les peignit en bleu ciel.
Mais la merveille des merveilles fut, quelques jours après, un samedi soir que tout le village était venu voir où on en était des réparations : au-dessus de la porte, une belle enseigne pas encore sèche était accrochée, où on lisait en lettres jaunes sur fond bleu :
BRANCHU CORDONNIER À FAÇON
A gauche, en guise d’ornement, il y avait une bottine de dame à tige rouge ; à droite, une botte d’homme en cuir noir, qui se tenait toute raide, comme s’il y avait eu une forme de bois dedans.
On admira beaucoup l’enseigne, jamais on n’en avait vu une si belle dans le pays. Branchu devait l’avoir peinte lui-même, et sans doute en cachette, car personne ne l’avait vu y travailler. Sûrement qu’il voulait vous faire la surprise ! Quel drôle d’homme c’était ! et d’où est-ce qu’il avait tant d’argent ?
On discutait là-dessus quand justement il se montra, venant de l’auberge sans doute, parce qu’il y logeait toujours, et c’était que le menuisier du village, à qui il avait commandé ses meubles, ne les lui avait pas encore apportés.
Les uns, en le voyant venir, firent mine de s’en aller ; d’autres eurent l’air de ne pas le voir (certains malgré tout restaient méfiants), plusieurs néanmoins s’avancèrent. Lui, à son ordinaire, gardait un air très calme, un air très à son aise, et comme on lui parlait de son enseigne et on le félicitait :
– Voilà, dit-il, j’ai beaucoup hésité. J’aurais peut-être mieux fait de peindre le fond en rouge… Couleur de flamme, c’est ma couleur.
Et pour la première fois, il se mit à rire.
3
A quelques jours de là, le menuisier apporta les meubles ; dès le lundi matin Branchu s’absenta. Personne ne le vit partir.
Il ne rentra que le samedi suivant, et un homme l’accompagnait, lequel menait un mulet par la bride.
La bête était lourdement chargée et semblait avoir fait un long chemin ; son poil était tout en sueur, elle avait le mors blanc d’écume.
Branchu aida l’homme à la décharger, et, se haussant sur la pointe des pieds jusqu’en haut des sacs posés sur le bât, ils en dénouèrent les cordes. Ainsi un premier gros paquet rond fut descendu, enveloppé dans de la toile à sac, puis un second paquet tout pareil au premier ; dessous alors on découvrit une sorte de sacoche en cuir de forme plate, où il devait y avoir des outils.
Le tout fut entré dans la pièce de devant, où l’établi était déjà installé, et celui que tout le monde connaissait maintenant sous le nom de Branchu (et on lui donnera ce nom par la suite) paya l’homme du mulet, ce qui fit 15 fr. 30. Et l’homme s’en retourna d’où il venait, non sans s’être pourtant arrêté à l’auberge, où il raconta qu’il était de Borne-Dessous, qui est une petite ville dans la vallée, qu’il avait là une entreprise de transports et que, ce que son mulet avait transporté ce jour-là, c’étaient des cuirs de diverses sortes et tout ce qu’il faut à un cordonnier qui s’établit.
Il disait vrai, comme on le vit dès le lendemain, qui fut le jour que Branchu ouvrit boutique. Partout, des peaux pendaient aux murs, et l’établi était couvert d’objets tout neufs, marteaux, tranchets, alènes, avec de la poix dans un pot, et des clous plein des boîtes et aussi des chevilles.
Lui-même se tenait assis sur une espèce de chaise basse, sans dossier, et bien qu’il fût de très bonne heure encore, ayant assujetti devant lui une petite enclume à bout rond, il tapait dessus avec son marteau.
Il faisait beau temps ce jour-là ; le soleil, qui se levait justement, régnait en haut de la montagne, d’où montaient, comme en fuite, vers le sommet du ciel, des petits nuages tout ronds ; et, comme la fenêtre de la boutique était ouverte, un rayon venait d’y entrer.
Mais on met sa main sur ses yeux s’il faut ; d’ailleurs, lui, ce soleil ne semblait pas l’incommoder : vêtu de neuf, avec un beau tablier de toile verte tout neuf et une chemise de flanelle coton à rayures dont les manches étaient troussées, il avait l’air tout heureux au contraire de la lumière et du beau temps.
Voilà un homme en train, on se dit ; enfin un cordonnier convenable, on se dit : quelqu’un qui a bonne façon, tant mieux, ça nous manquait, et on n’en ramasse pas à la pelle : plus très jeune, c’est vrai, mais qu’est-ce que ça fait ? et d’ailleurs pas très vieux non plus, et qui a l’air d’être en santé et de ne pas marchander sa peine.
Beaucoup de gens allaient et venaient dans la ruelle ; ils pensaient : « Ça nous change du père Porte : quel vieux dégoûtant c’était là ! »
Il faut dire que cette ruelle était une des plus fréquentées du village : hommes, femmes, enfants, tout le temps il passait du monde ; midi n’avait pas encore sonné que personne n’ignorait plus que Branchu s’était mis au travail.
Pourtant il s’écoula bien quatre ou cinq jours avant que la pratique vînt. On a ceci dans l’esprit qu’on veut voir, et, avant de se lancer même dans une petite commande, se renseigner si d’autres que vous ont été contents de la leur. De la prudence, n’est-ce pas ? avant tout. Branchu eut donc le temps d’achever une belle paire de bottines à boutons et à claque vernie, qu’il pendit à un des montants de la fenêtre, n’ayant pas de vitrine où l’exposer.
Elles firent envie à beaucoup de filles, ces bottines, comme on verra ; mais elles étaient toujours pendues à leur clou, quand un matin Lhôte arriva avec une paire de bottes, et il dit : « Il faudra me les ressemeler. »
Ce fut lui qui vint le premier, pour des raisons de politesse : il n’eut pas à s’en repentir. Le soir déjà ses bottes étaient prêtes. Il demanda ce qu’il devait, l’autre lui répondit que ça faisait 2 francs. Deux francs, c’était bien la moitié de ce qu’on payait d’ordinaire : alors Lhôte fut inquiet quand même et il se hâta de rentrer chez lui, afin d’examiner l’ouvrage de plus près.
Il n’en pouvait croire ses yeux : non seulement le cuir était de la meilleure qualité, mais elles étaient à double semelle, et entièrement cousues à la main.
Il essaya ses bottes, jamais il ne s’était senti si bien dedans.
C’est pourtant étonnant, n’est-ce pas ? de payer si peu et d’être si bien servi ; voilà des bottes que je porte depuis quatre ans, elles ont l’air de bottes neuves, et encore qu’il me les a cirées, avec un cirage on ne sait pas avec quoi il est fait, mais il brille qu’on a presque honte et tout le monde va vous regarder les pieds. Il faudra que j’attende à dimanche de les mettre.
La meilleure réclame, c’est le client lui-même qui la fait. On le vit bien : dès le lendemain, de nombreuses personnes se présentèrent, et même les bottines à boutons avant la fin de la semaine étaient vendues.
Ce fut Virginie Poudret qui en fit l’acquisition, si on peut se servir du mot, mais c’est une petite histoire qu’il faut qu’on mette à cette place afin de mieux faire voir où les choses en étaient : donc, trois ou quatre fois, les filles, quand elles se promenaient le soir, et, se donnant le bras, elles allaient par bandes, avaient admiré lesdites bottines, sans qu’aucune d’elles osât se risquer à en demander seulement le prix.
Mais Virginie était coquette et le dimanche allait venir. Elle eut une idée. « Le mieux, se dit-elle, c’est que les autres ne sachent rien. Il ne me mangera pas, cet homme ; si c’est trop cher, je n’aurai qu’à m’en aller. »
Elle arriva vers les midi, c’est-à-dire au moment où tout le monde est en train de manger la soupe ; Branchu sortit de sa cuisine.
Sans doute qu’il était, lui aussi, en train de manger : il ne s’en montra pas moins très galant. « Combien ça sera ? » il se mit à rire, il disait : « On n’est pas un Juif ! »
Et comme elle le regardait :
– Tenez, mademoiselle, puisque vous êtes ma première cliente, jolie d’autre part comme vous voilà, ce serait un crime de vous les faire payer. Prenez-les ; elles ne coûtent rien.
Est-ce que l’homme se moquait d’elle ? Virginie devint toute rouge. Mais il lui tendait les bottines. Il fallut bien qu’elle les prît.
Il tint même beaucoup à les lui essayer, à l’effet de quoi il la fit asseoir sur un escabeau, et, s’étant mis à genoux devant elle, il lui ôtait déjà ses souliers.
Vieux durs souliers sans forme, tantôt tout rouges de rosée, tantôt gris comme des cailloux, et une ficelle leur sert de cordon, quel changement ce fut pour Virginie quand elle eut ces bottines aux pieds ! N’empêche qu’elles allaient à la perfection. Comme Branchu disait, elles semblaient faites sur mesure. Et, lorsque Virginie, son paquet sous le bras, s’en retourna chez elle, drôlement dans son cœur de fille (c’est ainsi qu’ils sont, ces cœurs) il lui semblait déjà s’estimer davantage, et une fierté lui venait, qui la faisait se redresser.
Pourtant, elle ne se vanta de rien jusqu’au dimanche, et assista à la messe de 10 heures avec toutes les autres filles, sans qu’on se fût douté de ce qui allait se passer. Après la messe, on se réunit sur la place où l’ombre d’un très vieux tilleul (il a, prétend-on, plus de trois cents ans) était une chose précieuse par ces temps de grandes chaleurs ; il y avait les hommes d’un côté, les filles de l’autre ; ce fut là que la chose éclata, comme Virginie approchait et toutes ses amies se trouvaient déjà réunies : elle n’eut qu’à trousser sa jupe, la poussière servit de prétexte, on vit ses pieds, on s’écria.
Et toutes les filles s’étaient retournées : « Regardez-la ! » disaient les unes. « Est-ce possible ? » disaient les autres, et elles cherchaient à se moquer : « Se croit-elle pourtant belle !… C’est dommage que la tête ne ressemble pas aux pieds ! » mais on sentait qu’elles riaient jaune.
Et quelques-unes alors se fâchèrent tout à fait et, haussant les épaules, se mirent à regarder ailleurs ; – la plupart, toutefois, plus curieuses encore que jalouses, vinrent à Virginie qui s’avançait toujours et l’entourèrent et se pressaient autour d’elle : « Combien les as-tu payées… dis ? Est-ce bien celles qu’on avait vues ensemble ?… Quel joli pied elles te font ! Est-ce qu’elles ne sont pas trop petites ? Elles ne te gênent pas un peu ? »
Ainsi venaient des tas de questions auxquelles elles répondaient elles-mêmes, étant terriblement excitées, et pendant ce temps, dans un groupe voisin, Lhôte, lui, faisait admirer ses bottes : « Deux francs, je vous dis, pas un sou de plus ! » et il y avait un reflet qui se déplaçait sur son cou-de-pied comme quand on penche un miroir dans le soleil.
On devine qu’avec tout cela la réputation de Branchu ne fut pas longue à s’établir ; il eut bientôt plus d’ouvrage que n’en auraient pu abattre trois bons cordonniers ordinaires ; comment s’y prenait-il pour en venir à bout tout seul ?
Mais il en venait à bout tout seul, bien que la chose fût à peine croyable, et personne n’eut jamais à se plaindre de lui, et toujours ces prix plus que bas : « Naturellement, disait-on, il se rattrape sur la quantité ; seulement faut-il qu’il soit leste ! » Alors on admirait, parce que c’était admirable, et on a du respect quand même pour les mains du bon ouvrier.
Branchu, du reste, savait s’y prendre, pour entretenir l’amitié des gens : il ne se passait pas de semaine qu’il ne fît une invitation ou deux à l’auberge, et, chaque fois qu’il y entrait, il partageait son litre avec tous ceux qui étaient là. Boire à crédit est une chose qui n’est pas faite pour déplaire ; les gosiers sont reconnaissants.
Et enfin, comme quelques-uns auraient pu s’étonner de ne rien savoir de sa vie, depuis le temps qu’il était dans le pays, il avait eu soin de se mettre à raconter peu à peu son histoire : il était né très loin, quelque part, à la plaine, d’un père et d’une mère qu’il n’avait pas connus ; il avait été très durement élevé chez des méchantes gens qui le faisaient coucher sur un tas de copeaux, dans une remise ; un jour, il n’y avait plus tenu, il s’était sauvé ; et alors avait commencé toute une longue vie errante, où dès qu’il avait gagné 1 franc, il achetait pour 1 franc de petits objets faciles à vendre et les revendait 1 franc 20 ; ainsi il avait fini par se mettre une modeste somme de côté, mais il l’avait bien gagnée, et honnêtement gagnée, car on s’use terriblement à courir ainsi ; et il disait : « Vous ne me croirez pas, si vous voulez, mais mes pieds se sont amincis d’un bon centimètre à la longue ; on dirait qu’on les a frottés au papier de verre ! »
Quoi d’étonnant, si, à un moment donné, il en avait eu assez de toujours changer de place, et « me voilà bien content maintenant, reprenait-il, à cause que je suis chez des amis ».
– Ça, c’est vrai ! répondait-on.
Et comme quelques-uns ajoutaient : « Mais, votre métier de cordonnier, où est-ce que vous l’avez appris ? – Ah ! parfaitement, disait-il, j’ai oublié de vous en parler ; c’est en Allemagne, une fois ! »
– En Allemagne !
Ils voyaient un pays où il faisait très froid, où le ciel était toujours gris et plein d’hommes à barbe rousse, avec des sentinelles, coiffées du casque à pointe, à l’entrée de chaque chemin.
4
Il n’y eut bientôt que Luc, au village, à ne point tenir pour Branchu, mais non seulement il n’y venait pas : plus le temps passait, plus une sourde irritation le faisait s’élever contre le nouveau venu, et il répétait tout le temps : « Méfiez-vous de cet homme, méfiez-vous ! »
Il est vrai qu’il passait pour n’avoir plus sa tête, et tantôt la Vierge, tantôt quelqu’un des Saints, tantôt Jésus lui-même lui apparaissaient.
Il avait étudié pour être prêtre, puis pour être notaire ; il n’avait jamais été prêtre, ni notaire, on ne lui avait même jamais connu aucun métier ; et il vivait depuis longtemps chez une sœur qui l’avait recueilli, sans quoi il eût crevé de faim.
Il passait ses journées à lire dans des gros livres, ou il se promenait dans le village, s’arrêtant devant chez les gens pour les rappeler, comme il disait, « au respect des Commandements » ; sa grosse barbe ébouriffée sortait de dessous un chapeau melon tout cabossé et enfoncé jusqu’aux oreilles ; il portait une espèce de longue redingote noire effrangée dans le bas ; les gamins lui jetaient des pierres.
On le voyait alors s’arrêter brusquement, et il se retournait en leur faisant le poing, mais eux déjà s’étaient sauvés.
C’était un de ces hommes, comme on en voit beaucoup, qui, n’ayant point trouvé à se situer dans la vie, ont sauté dans l’imaginaire, et ils en redescendent avec des paroles obscures et des gestes désordonnés. Mais ils n’effraient personne, étant trop loin de vous. Ils n’étonnent même plus, à la longue. Ils ne sont bons qu’à faire rire.
C’est ainsi que, quand Luc se mit à attaquer Branchu, les gens haussèrent les épaules, et on lui conseilla d’aller crier plus loin. Il n’en tint d’ailleurs aucun compte. Mais à mesure qu’il criait davantage, on lui tournait davantage le dos.
Or il y avait au village un autre cordonnier, nommé Jacques Musy, qui était un pauvre garçon toujours malade, l’air triste, les joues creuses, très maigre, tout voûté, et souvent sa boutique restait fermée plusieurs jours de suite, parce qu’il ne pouvait pas travailler. Souvent, quand il voulait se lever, le matin, il n’était pas capable de se tenir debout, et il restait au lit, vivant d’ailleurs tout seul, sans femme, ni parent, ni personne pour le soigner. C’est assez dire que, dans ces conditions, il lui arrivait fréquemment de vous faire attendre l’ouvrage : s’il n’en avait jamais manqué, c’est qu’on avait pitié de lui. Seulement la pitié, chez l’homme, est un sentiment du dimanche, il ressemble à ces beaux habits qu’on ne met pas tous les jours. On peut avoir bon cœur, l’intérêt passe devant. Quand on sut que Branchu travaillait si bien et à si bon compte, peu à peu Jacques Musy se trouva mis de côté. Il avait beau ne plus quitter sa boutique, et du matin au soir maintenant être là, ne se levant même pas de dessus sa chaise basse, parce qu’il voyait bien de quoi il était menacé : plus personne n’entrait chez lui. Il regardait, il voyait sur la place des petites filles jouer au paradis et à l’enfer, poussant du pied une pierre plate dans des carrés tracés avec un bâton sur le sol ; une heure sonnait, une autre heure ; il toussait un peu, le ciel pouvait être blanc ou noir ; pas une seule paire de souliers à réparer n’était plus posée sur la planche où il les rangeait autrefois. Il patienta ainsi quinze jours, trois semaines, on se demandait de quoi il vivait. On l’apercevait quelquefois, affaissé sur lui-même, la tête dans ses mains, et qui ne bougeait plus, mais chacun pour soi dans la vie. Finalement, un beau matin, sa boutique resta fermée. Sans doute qu’il était malade, on ne s’inquiéta point de lui. Deux ou trois jours passèrent encore. Et ce fut par hasard qu’une voisine le découvrit, le quatrième jour, je crois, et il faut bien dire qu’il sentait déjà, et il avait la figure toute noire. Il s’était pendu derrière sa porte à un simple bout de ligneul, qui est comme on sait de la ficelle enduite de poix, et très résistante ; à cause de sa minceur elle lui était entrée profondément dans le cou : à peine si la tête tenait encore.
Et ce fut là ce qui piqua la curiosité des gens, et dans quel état on l’avait trouvé et les détails de cette espèce ; à l’homme personne ne pensa, personne non plus à son âme. On ne sonna pas les cloches pour lui ; on l’enterra dans un coin comme un chien. Et déjà il était oublié, et l’événement lui-même eût été vite oublié, parce que, des pendus, chez nous, on en voit plus qu’on ne voudrait, si Luc n’eût saisi ce prétexte pour reparaître, et il parlait plus haut, avec plus d’assurance.
– Vous voyez !
On lui disait :
– Qu’est-ce qu’on voit ?
– Si j’avais tort ou non quand je vous disais de vous méfier. Une mauvaise influence est sur nous depuis que cet homme est venu, et les signes vont apparaître… Déjà Jacques Musy est mort.
– Jacques Musy, répondait-on, c’est vrai qu’il s’est pendu, mais pourquoi est-ce un signe ? Ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres. Ça s’est toujours vu, ça se verra toujours.
Il y a ainsi une façon de se résigner à la vie qui est peut-être la sagesse ; Luc n’en continuait pas moins de crier, et secouait la tête en s’en allant par les chemins.
CHAPITRE DEUXIÈME
1
Les signes, à vrai dire, ne commencèrent à se montrer que beaucoup plus tard ; il y avait bien trois ou quatre mois que Branchu était installé au village.
N’empêche qu’octobre étant venu (mais, en somme, qu’est-ce que ces choses ont à faire les unes avec les autres ? on les met comme elles viennent, simplement), un matin que Baptiste le chasseur tirait un lièvre, son fusil lui éclata dans les mains, et il eut le pouce emporté. On l’assit sur un tas de fagots devant chez lui et les femmes allèrent chercher une cuvette, où elles lui dirent de tremper la main ; en un rien de temps, l’eau fut rouge. Et lui, quoique solide, en voyant son sang qui coulait, une fadeur lui venait à la bouche qui le fit devenir tout pâle : « Mon Dieu, disaient les femmes, le voilà qui prend mal ! » Cependant, de dedans le corps, la machine à pression du cœur continuait de pousser un jet mince, et on ne put l’arrêter que quand on se fut procuré un bon paquet de toiles d’araignées, qu’on appliqua où il fallait.
Trois jours après, un nommé Mudry, qui était cousin de Baptiste, tombait d’en haut une paroi d’une centaine de mètres et se fendait la tête en deux.
La petite Louise, la fille du sonneur, prit le croup. Deux bêtes crevèrent, la même nuit, dans la même étable. Un fenil tout neuf brûla.
Mais tout cela n’était encore que des événements extérieurs à vous ; il peut y avoir ce qu’on appelle des coïncidences, même un proverbe dit qu’un malheur ne vient jamais seul. Le plus inquiétant fut donc ce qui se passait au-dedans des gens, parce que leur nature changeait rapidement, et pas dans le sens qu’il aurait fallu, et la mauvaise graine en eux levait vite, tandis que la bonne était étouffée.
Il y eut l’exemple de Trente-et-Quarante, qui avait eu un enfant d’une autre femme que la sienne, et, comme il lui coûtait cher à entretenir, et, cette femme, il ne l’aimait plus, – un soir donc que le petit dormait, la mère ayant été chercher de l’eau à la fontaine, il le mit dans un sac qu’il noua par le bout, et, se laissant aller à la pente, droit devant lui, jusqu’à la plaine, il le jeta dans la rivière qui coule là. Il avait attaché une grosse pierre au paquet, on ne voyait déjà plus rien dans la rivière. Et Trente-et-Quarante se sentit heureux.
Il y eut aussi cette bataille de garçons, une nuit de la fin de la vendange qu’ils remontaient en troupe au village, et il est vrai qu’ils avaient un peu bu, et le vin nouveau est méchant, mais jamais jusqu’alors les choses n’avaient été si loin.
A ce qu’on raconta depuis, la dispute avait commencé au sujet d’une fille que l’un d’eux s’était vanté d’avoir embrassée quand ce n’était pas vrai. Pourquoi donc s’en vantait-il ?
On peut bien taquiner quelqu’un, mais à la condition de savoir s’arrêter, sitôt qu’on voit que la plaisanterie tourne mal ; ce Joseph fit tout le contraire.
Et l’autre, alors, le véritable amoureux, qui se nommait Jean, il n’avait plus pu se retenir, il avait dit à Joseph :
– Tais-toi ! sans quoi…
– Sans quoi ?… avait demandé Joseph.
Ils étaient une quinzaine, il faisait complètement nuit : cela se passait tout en haut du dernier raidillon qu’on prend pour éviter les lacets de la route, c’est-à-dire à quelques pas du village ; les deux voix tout à coup étaient montées dans le silence, et elles résonnaient au loin.
Ils s’étaient jetés l’un sur l’autre. Et ceux qui les accompagnaient, au lieu de chercher à les séparer, comme on tâche toujours de faire, ils s’étaient trouvés tout de suite partagés en deux partis ennemis, qui les excitaient tour à tour : « Vas-y Joseph ! » « Vas-y Jean ! » eux qui n’avaient pourtant pas besoin d’être excités, parce qu’une égale fureur leur avait enflammé les moelles.
Trois fois ils s’étaient relevés, trois fois ils étaient retombés ; une petite lune sortit de derrière les nuages. Lune, tu es témoin, c’est le soir sur la route, et c’est le temps de la vendange, et aussi on a beaucoup bu ; mais ça n’explique pas quand même pourquoi ils se tiennent comme ça couchés l’un sur l’autre, et celui qui est dessus tape dans la figure à celui qui est dessous. Et à présent, est-ce qu’on comprend mieux ? Ils ne sont plus seulement deux à se battre, mais tous ceux qui sont là se sont empoignés. Des cris rauques venaient, on ouvrait les fenêtres. Les hommes sortaient avec des lanternes, ils disaient : « Qu’est-ce qu’il arrive ? » et puis voyant que la lune éclairait : « Mon Dieu ! là-bas ! » et les femmes : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » et les femmes aussi sorties et jusqu’à des enfants en chemise, bien que la nuit fût froide, et la bise soufflait.
Les plus courageux s’étaient approchés, quelques-uns armés de bâtons ; mais vainement essayèrent-ils d’intervenir, il fallut attendre que la bataille prît fin d’elle-même, vu le manque de combattants.
Quatre restaient étendus sur la route. Et le lendemain matin le sang n’était pas encore sec, qui avait fini par former des flaques ; et on eut beau jeter de l’eau dessus : longtemps encore une sorte de croûte brune resta collée à la chaussée que le vent peu à peu fit s’écailler et emporta.
Quant à Jean, il garda le lit six semaines. Là aussi fut l’étonnement que lui, qui, au fond, était dans son droit, eût tout le mal, et Joseph rien. Il avait la mâchoire complètement cassée, le front fendu, un pied foulé, outre des plaies sur tout le corps ; une grosse fièvre le prit, on le veillait, le médecin qu’on avait appelé parla d’abord d’une fracture du crâne, on crut même un moment qu’il n’en réchapperait pas : et pendant ce temps Joseph faisait le beau par le village, disant : « Il me connaît, il ne reviendra plus s’y frotter. » Et riait en se rengorgeant. Et ce qui devait arriver finalement arriva, qui fut qu’il prit à Jean son amoureuse, bien qu’il ne songeât point à elle, mais ce fut elle qui vint un jour, et elle lui avait passé le bras autour du cou : « Ce n’est pas lui, c’est toi que j’aime, parce que tu es le plus fort. »
Il n’y avait là aucune justice, on pense qu’elle avait quitté le pays. On le vit bien avec le ménage de Clinche, qui était pourtant autrefois un homme raisonnable et doux, et sa femme une brave femme, et ses enfants de gentils enfants et faciles à élever : brusquement l’humeur de Clinche changea et toutes les fois qu’il rentrait chez lui, maintenant, il se répandait en paroles dures et en reproches pas mérités.
Tout prétexte lui était bon. Tantôt c’était la soupe qui était trop chaude ou trop froide ; tantôt une odeur, disait-il, qu’il y avait dans la cuisine, et l’odeur le faisait tousser ; tantôt le ménage n’était pas en ordre, ou bien, quand il était en ordre, il reprochait à sa femme de perdre son temps ; il cherchait de toute façon l’occasion d’une querelle ; hélas ! on voit venir les coups.
Ils vinrent. Car d’abord sa femme ne répondit point. Docile de nature et pétrie à l’obéissance, elle s’étonnait seulement de voir son mari si changé, mais on sait assez que les hommes changent : et elle prenait patience se disant : « Ça passera. »
Mais, comme ça ne passait point et qu’au contraire il devenait toujours plus exigeant et plus brutal :
– Oh ! Jean, lui dit-elle un jour, ne se contenant plus, comment peux-tu avoir tant oublié ? Rappelle-toi le temps que tu venais, tu ne me parlais pas si durement alors, les mots n’étaient jamais trop doux, et moi je disais non, mais tu m’as fait pitié, quand tu venais la nuit pleurer sous ma fenêtre, et il m’a bien fallu céder… Et maintenant c’est toi qui ne veux plus de moi. Comme tu es quand même injuste !…
Il répondit :
– Fous-moi la paix ! Regarde le temps que tu perds, quand rien ne va dans le ménage. Empoigne-moi ce balai, je te dis, et plus vite que ça, sans quoi !…
Et il leva la main sur elle. Alors les enfants se mirent à pleurer.
Cela l’irrita davantage encore :
– Taisez-vous, disait-il.
Mais les cris redoublaient à mesure qu’il criait plus fort.
C’est l’enfer dans cette maison, on entend le petit Henri qui supplie son père : « Papa, s’il te plaît, ne me fais point de mal ! papa, papa, ne me bats pas ! » et il se traîne à genoux dans la cuisine, mais l’autre ne peut plus l’entendre, parce que sa colère le rend sourd et aveugle à tout : il tape sur le petit Henri comme il a tapé sur sa femme, et tout le village le sait, à cause de ces cris qui viennent, jusqu’à ce qu’un coup de vent passe et alors tout est emporté. Seulement le vent tombe de nouveau et la petite voix de nouveau sort de dedans l’ombre, et se lamente de nouveau, et de temps en temps un sanglot l’étrangle, tandis qu’elle se meurt en une longue plainte, comme celle du vent lui-même, quand il s’engage entre deux poutres ou il souffle au trou d’un mur.
2
Lude sortit ce soir-là sans savoir pourquoi, ni où il irait, mais un besoin de bouger l’avait pris et, comme sa femme lui demandait s’il rentrerait bientôt, il répondit : « Est-ce que ça te regarde ? »
Elle fut étonnée, parce que son mari l’aimait bien, mais dans ce ménage aussi, depuis quelque temps, tout était changé, l’homme ne parlant plus, et passant toutes ses soirées les bras croisés, devant le feu, sans dire un mot, comme noyé dans ses pensées.
Quelque chose le travaillait, et il ne savait pas bien quoi, mais c’est un poids intérieur dont on voudrait bien se débarrasser : alors on part droit devant soi comme la bête trop chargée, qui espère en se secouant de faire tomber son fardeau.
Ainsi il fit et sortit du village. Depuis la veille, le ciel était couvert. C’est simplement un changement dans la direction du vent, mais ce peu de chose suffit pour que l’aspect des lieux soit entièrement autre à l’œil, parce que le brouillard venait et les belles couleurs avaient été ôtées. Là où auparavant brillait le joli jaune d’or des feuilles, des arbres tendaient leurs bras nus ; le gazon brouté jusqu’à la racine avait perdu son éclat ; un ciel bas pesait sur les crêtes : et il vous venait, comme aux choses, une terrible peine à vivre. C’est ce qui se passait pour Jean Lude. Là était ce travail qu’on a vu, parce qu’il pensait : « Comment ai-je pu supporter jusqu’ici cette existence de misère ? »
Un accablement le tenait, mais ce n’était pas tant de quoi il s’étonnait que de ne pas l’avoir ressenti plus tôt, cet accablement, songeant à la façon dont ils avaient vécu jusqu’alors, lui, sa femme et sa fille.
Pourtant il n’en avait jamais souffert, pour dire ; même peu de gens avaient été plus heureux que lui : et on le citait comme un modèle de mari dans la commune.
Il était grand, mince, assez maigre, il avait le cou long et la pomme d’Adam saillante : il avait le regard très doux. Et une grande bonne volonté était écrite sur sa figure, comme on voit chez ceux qui ont accepté, mais se disent : « Faisons au moins que j’utilise pour le mieux le peu qui m’a été donné. »
Seulement, voilà, il n’acceptait plus. Il ravala sa salive. Cela fit monter sa pomme d’Adam. Il avait la bouche un peu sèche, comme quand on commence à être malade et il se demandait : « Qu’est-ce que j’ai ? » sans comprendre, tout en continuant de monter.
Il arriva bientôt sur un petit replat, où le chemin se dédoublait.
A cause du brouillard, on ne voyait plus le village. Cet étage d’en bas, où il était bâti, était recouvert comme d’un linge, sous lequel tout disparaissait, à part la pointe du clocher, qui en sortait par une déchirure. Et plus loin, à l’endroit où s’ouvrait la vallée, le même voile s’étendait, et, partant de ce versant-ci, allait s’attacher au versant d’en face, dont il ne laissait voir que la partie d’en haut. Ainsi le vide était comblé. Mais on le devinait quand même. Et qu’il y avait l’air dessous, cela se devinait aussi, à cause d’un mouvement qui passait quelquefois, glissant à sa surface comme une vague sur un lac ; puis un lambeau en était arraché, qui venait lentement vers vous.
On aurait dit des bouffées de fumée de pipe, quand un vieux fume contre un mur : elles se prenaient aux buissons. Une première passa au-dessus de Jean, il en venait déjà une deuxième ; et elles se multipliaient rapidement, l’air ayant recommencé de s’agiter.
On sait assez comme le brouillard monte : lui, du moins, le savait assez ; et, comme il faisait de plus en plus sombre, voilà qu’à tout le reste s’ajoutait encore pour lui une terrible impression de solitude, séparé qu’il était ainsi des autres hommes, rien que soi-même, et seul, dans le soir qui tombait, au carrefour des deux chemins.
L’un continuait de monter : l’autre allait à plat, prenant la côte de flanc. Il parut hésiter un instant encore, puis il s’engagea sur celui qui allait à plat.
Où il s’acheminait ainsi, il ne le savait toujours point. C’était toujours ce simple besoin de mouvement qu’on a vu, à quoi il avait dès l’abord cédé : et quand il s’était arrêté, cela avait été un besoin de s’arrêter dont il n’avait pas été maître, et maintenant il marchait de nouveau. Il fut mené de cette façon-là jusqu’à un lieu nommé Prézimes ; et il continuait de rouler dans sa tête les mêmes pensées désolées, quant à sa dure vie et à sa pauvreté.
« Quatorze heures de travail l’été, six de sommeil, rien d’autre que de la soupe, une seule chambre pour nous trois, est-ce juste, se disait-il, est-ce juste ? D’autres ont tout ce qu’ils veulent, nous rien. D’autres, quand ils ont besoin d’un habit neuf, ils n’ont qu’à ouvrir leur porte-monnaie ; nous, on est obligés de garder nos vieux habits toute notre vie, même au-delà de notre vie, puisqu’on nous les laisse dans le cercueil ! »
– Nom de Dieu ! il dit cela tout haut, et il levait le poing.
Il avait de nouveau fait halte, et se trouva planté, comme si c’était fait exprès, juste devant un de ses champs, dont le côté d’en haut était ourlé par le chemin et qui, s’enfonçant au-dessous de lui, semblait cousu contre la pente.
Il n’y avait aucun arbre dans ce champ, aucun buisson non plus, aucune rigole, rien qui pût servir de point de repère, sauf trois ou quatre pierres pointues mises debout, qui partageaient l’espace labouré en rectangles à peu près égaux ; et, voilà, le champ du milieu était à lui, les deux autres n’étaient pas à lui.
Il regardait d’un regard fixe et vide, qui était seulement une apparence de regard, parce que le vrai tourné en dedans ; puis survint tout à coup l’éclair de cette idée et dans le noir de son cerveau elle traça un trait de feu : « Je n’aurais, se dit-il, qu’à déplacer un peu les bornes pour que ma misère prît fin. »
Cinq ou six pieds carrés de gagnés ne sont pas grand-chose, mais ce n’était là qu’un commencement : à quoi il s’obstinait déjà, c’était la volonté de ne plus être pauvre, et de s’enrichir n’importe comment.
On s’est montré trop bête ; on a été puni. Mais maintenant il s’agit de faire voir que l’intelligence vous est venue et on sait ce qu’on veut et on s’entend sur les moyens. Il semblait que le ciel se fût brusquement éclairci et cette solitude même qui lui pesait si lourdement l’instant d’avant, il sentait lui venir comme de la tendresse pour elle, parce que, grâce à elle, personne ne pouvait le voir.
Il jeta encore un regard tout autour de lui : non, personne ; on est comme dans une chambre avec des parois de brouillard ; il n’eut plus qu’à se laisser faire. Un mouvement le porta en avant. Il descendit dans le champ, il prit dans ses deux mains la première borne venue. Elle n’était pas enfoncée très profond, elle céda tout de suite, et il la déplaça de 2 mètres sur le côté. Puis il passa à la suivante : il y en avait ainsi sept ou huit.
Un corbeau cria au-dessus de lui. On entendait au loin grincer une charrette aux essieux mal graissés…
Quand il revint, il faisait nuit. Sa femme était en train de faire la soupe. Il s’approcha d’elle, il l’embrassa.
Il semblait tout à fait redevenu le Jean Lude d’avant, et comme la petite rentrait et elle disait bonsoir à son père :
– Viens ici, Marie, dit-il, et il la prit sur ses genoux.
Il disait :
– Est-ce qu’on aime bien son papa ?
Elle répondit :
– Oh ! oui, on aime bien son papa.
Il faisait chaud dans la cuisine, et c’est bon ces pièces fermées quand le vent souffle et la nuit est dehors. Nous, on se tient sous les saucisses qui sont pendues à des perches dans la large cheminée, avec des quartiers de lard, parce qu’on vient de tuer le cochon ; et voilà, on se dit : « La nourriture est assurée. » On se dit : « J’ai ma maison, ma femme, ma fille », et une chaleur vous vient dans le cœur. On a le cœur dans du coton, comme quand l’oiseau par le mauvais temps revient à son nid et s’y blottit la tête sous l’aile : on ne demande rien de plus. Car lui, d’avoir fait ce qu’il avait fait, il se sentait comme renouvelé ; toute amertume était passée.
On apporta la soupe, il y avait longtemps qu’il n’avait mangé de si bon appétit. Adèle alla coucher la petite.
Elle revint, il la fit asseoir près de lui. Il lui prit les mains, il l’enveloppa toute de son regard. Et elle aussi avait chaud maintenant, et elle aussi était toute joyeuse, en sorte que, dans ses yeux, on voyait briller un feu doux, puis elle cligna un peu des paupières.
– Ah ! petite timide, dit-il ; allons, viens qu’on t’embrasse à la place du cou que tu aimes, mais c’est du joli, dis donc, après douze ans de mariage : se conduire ainsi, oui, c’est du joli !
Puis recommençant :
– Tant pis, viens quand même.
Elle n’avait eu qu’à s’avancer encore un peu. Il s’était fait un grand silence.
Tout à coup, il lui demanda :
– Ecoute, que dirais-tu si on devenait riches ?
Elle s’était non moins brusquement redressée, ne s’attendant guère à la question ; lui se mit à rire.
– Réponds-tu ? disait-il.
– Jean, disait-elle, je ne comprends pas.
– Comment ? tu ne comprends pas ? Eh bien, je te demande si tu serais contente au cas où on deviendrait riche, car c’est quand même une chose possible… Même, reprit-il (et il donna un coup de poing sur la table), même ça ne serait que juste !…
Et il recommençait, criant presque : « Il y a assez longtemps que nous sommes pauvres, c’est bien notre tour ! » et de nouveau elle avait peur.
3
Beaucoup de femmes se mirent à tomber du haut mal.
Elles passaient dans la rue, on les voyait s’arrêter : elles renversaient la tête, elles étendaient les bras, et puis tombaient à la renverse, se débattant terriblement, tandis qu’une sorte d’écume leur venait aux coins de la bouche et leur regard était tout blanc.
Et il était difficile de ne pas voir que jamais tant de maux ne s’étaient abattus à la fois sur le pays : mais quand les gens en recherchaient la cause, là ils commençaient à ne plus s’entendre : les uns accusaient l’air, d’autres l’eau des fontaines, d’autres encore le changement de saison ; certains assuraient qu’il ne s’agissait que d’une épidémie de grippe : eussent-ils eu, les uns ou les autres, raison, cela n’expliquait toujours pas d’où venaient les querelles, les mauvaises pensées, et les accidents, qu’on a vus.
Seul Luc avait son explication, c’était d’ailleurs toujours la même :
– Il a le visage de la fausseté, disait-il, et le mouvement de ses mains est un mouvement de mensonge ! Car il semble qu’il soit chez lui et occupé à son travail : où il est, en réalité, c’est au fond de vos cœurs, et les ronge en dedans, comme fait le ver dans le fruit.
Ainsi parlait-il, élevant la voix, et il continuait de se promener dans le village, ameutant les gens par ses cris. Cela ne semblait pourtant pas avoir causé le moindre tort au nouveau cordonnier, bien au contraire ; sa boutique ne désemplissait plus. On aimait à venir lui tenir compagnie, à cause des histoires qu’il racontait, à cause aussi qu’il savait écouter les vôtres : et il y avait toujours, dans sa boutique, cinq ou six personnes d’installées, pas toujours les mêmes, bien sûr, mais sitôt qu’une sortait, une autre entrait. Ainsi c’était comme si elles ne changeaient pas. Et Branchu, pendant ce temps, tapait son cuir et tirait son ligneul, l’air nullement préoccupé des bruits qui pouvaient courir sur son compte, l’œil et le regard vifs, la langue non moins vive, son petit œil gris qui brillait, et plus adroit que jamais de ses mains et plus leste, si bien que ce qu’il abattait d’ouvrage en quelques heures était quelque chose d’inimaginable, et qui ne s’était jamais vu.
Il savait si bien vous distraire qu’on en oubliait qu’il fût là : tant de choses passaient en images devant vos yeux qu’on perdait de vue la réalité.
Et tout à coup, alors, montait au loin la voix de Luc, faible encore et comme étouffée, mais qui grandissait peu à peu : et ces mêmes mots revenaient : « aveuglement, malédiction, malheur sur vous » et tout le reste ; on était tiré de ses rêves, il vous fallait bien relever la tête, et certains impatientés disaient : « Il nous embête, ce vieux-là. » Mais Branchu ne se troublait point. Son petit marteau à bout arrondi continuait de se lever, et son alène de percer des trous dans le cuir :
– Voyons, disait-il, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? En quoi est-ce que ça vous touche ?
Et posant son doigt sur son front :
– C’est un malheureux, voilà tout.
– Bien sûr, répondait-on, nous ça ne nous touche pas, mais vous !… Et puis c’est tout de même injuste !
« Oh ! moi… » et Branchu alors haussait les épaules et il s’était déjà remis à son travail, mais à ce moment Luc apparaissait ; il n’était point timide, certes ; qu’il fût seul et eux sept ou huit, ne le faisait nullement reculer ; et, debout devant la boutique, sa vieille barbe remontée et ses yeux qui jetaient du feu, comme quand on bat le briquet :
– N’avez-vous point honte, vous ! Car les autres sont sourds, et aveugles, mais vous c’est volontairement que vous vous refusez à entendre et à voir… Traîtres, je vous dis, et transfuges, et artisans de votre perdition…
Et sa voix grandissait toujours, mais il était interrompu, quelqu’un venait d’ouvrir la fenêtre : une énorme pierre tombait dans le ruisseau ; et il disparaissait sous les éclaboussures, cependant que tous éclataient de rire, et Branchu comme tout le monde, mais on aurait dit malgré lui…
A quelques jours de là, un matin, vers 11 heures, comme Lhôte rentrait chez lui, il vit des gens devant sa porte. Elle s’ouvrait sur un perron, en haut d’un petit escalier ; sur ce perron, des femmes se tenaient, qui discutaient avec des gestes. Elles se turent tout à coup. Et Lhôte s’avançait toujours, ne comprenant pas ce qui se passait.
Mais l’une des femmes accourut : « Lhôte, Lhôte, ne viens pas (elle lui barrait le chemin), ne viens pas, Lhôte, c’est trop triste… Laisse, on la soignera sans toi… Tu attendras qu’elle aille mieux, parce que sans ça… parce que sans ça… »
Il l’écarta violemment, et monta en courant l’escalier. C’est qu’il devinait bien de qui il s’agissait.
Il trouva sa mère couchée sur la table de la cuisine, à côté de laquelle elle était tombée tout de son long, pendant qu’elle rangeait dessus les assiettes du dîner.
Elle ne bougeait plus ; pourtant elle n’était point morte, comme on voyait à ses yeux restés ouverts et qui n’étaient pas privés de regard ; sûrement même qu’elle voyait et entendait tout, seulement elle ne pouvait plus faire un geste, l’âme désormais prisonnière, enterrée vive dans le corps, comme dans un autre tombeau.
Il se mit à genoux et, s’accoudant sur le bord de la table, il tendait sa figure en supplication vers elle : « Maman ! appelait-il, maman ! » (ainsi les tout-petits, bien qu’il eût passé l’âge, mais quand on souffre, on redevient enfant) « maman, n’entends-tu pas ? c’est moi. »
En même temps, il se penchait vers elle, mais elle restait immobile, ses yeux ne se tournèrent même point de son côté ; il semblait qu’elle fût de pierre, comme ces statues qu’on voit couchées dans les églises, avec un cœur en plus, pourtant, et quelle douleur dans ce cœur (si elle entendait son fils l’appeler).
Les femmes se poussaient du coude, et tout bas elles se disaient : « Bien sûr ! personne n’y peut rien, c’est la grande paralysie ! »
On voit souvent de ces paralysies, c’est même une des maladies les plus fréquentes chez les vieux, ceux qui sont usés jusqu’au fond, alors les grandes ficelles cassent : et on sait assez, d’autre part, que les médecins n’ont jamais réussi à guérir ces maladies-là, qui viennent de plus loin et de plus haut que nous.
C’est ainsi que quand Lhôte parla de faire venir le docteur, les femmes secouèrent la tête.
– Mon pauvre Lhôte, y penses-tu ? Le docteur n’y pourra rien et ça te coûtera tout de suite dans les 20 francs !
Il vit sans doute qu’elles avaient raison : il n’insista pas. Il approcha un tabouret de la table, il s’y assit, les bras croisés.
Et celle qui était sur la table continuait d’être immobile, avec sa vieille figure en bois, ses lèvres tirées et pincées, son grand nez crochu, ses yeux enfoncés, et sous sa tête à bonnet blanc, un coussin recouvert d’une étoffe à carreaux. Elle ne respirait plus, autant dire, tant était incertain le mouvement de va-et-vient qui lui soulevait la poitrine, et le cœur est-ce qu’il battait ? on ne le sentait plus battre en tout cas. Pourtant quelque chose disait qu’elle continuait de vivre, et là était l’angoissant de la chose, la contradiction qu’on sentait entre ce corps qui restait chaud et cette raideur, comme à un cadavre.
Les gens entraient, sortaient, certains parlaient un peu d’autres ne disaient rien du tout ; qu’ils parlassent ou non, cela revenait tout à fait au même. Et Lhôte n’avait toujours pas bougé. Ainsi un long temps se passa, déjà on sentait que le soir venait. Les gros souliers à semelles de bois continuaient de claquer sur le perron et la porte d’être poussée ; il neigeotait, il faisait gris et une odeur de drap mouillé flottait pesamment sous le plafond bas.
A un moment donné, 4 heures sonnèrent ; la porte s’ouvrit une fois de plus, Branchu entra.
On ne s’étonna point de le voir, parce qu’on le savait lié d’amitié avec Lhôte ; on s’écarta pour le laisser passer.
Il s’avança jusqu’à la table où la vieille était, et Lhôte près d’elle ; il posa la main sur l’épaule de Lhôte, Lhôte leva la tête, le regardant de ses yeux troubles, sans paraître comprendre ce qu’on lui voulait.
– Lhôte, dit Branchu, tu ne me reconnais pas ?
Il fit signe que oui, puis laissa retomber sa tête : un grand silence était venu.
Alors on vit Branchu se tourner vers la vieille, et il prit sa main qui était posée à côté d’elle sur la table, et il souleva cette main qu’il garda un moment entre ses doigts, puis la remit où elle était.
Et, un instant encore, il parut réfléchir et continuait de se taire ; quand il éleva de nouveau la voix, à peine si on la reconnut.
– Lhôte, que dirais-tu si je la guérissais ?
Et, comme s’il se parlait à lui-même : « C’est un secret que j’ai pour ces maladies-là, et les médecins n’y ont rien compris. Mais où est l’empêchement, moi, je le sais, car il m’a été indiqué… C’est un caillot qui se forme dans le sang, et il faut seulement qu’il circule, donc trouver la place où il est, comme quand un tuyau de fontaine est bouché… Lhôte, permets-tu que j’essaie ? »
Lhôte ne répondait toujours point, mais ses yeux terriblement agrandis ne quittaient plus ceux de Branchu.
Alors on vit Branchu s’approcher plus encore, il étendit les bras, ses mains s’ouvrirent, il les tenait ouvertes au-dessus du corps couché devant lui. Et lentement il abaissa ses mains. Il les posa à plat sur la poitrine de la vieille. Puis il se mit à les promener de droite et de gauche, n’appuyant qu’à peine pour commencer, mais appuyant de plus en plus ; elles descendirent, elles montèrent ; elles cherchaient le cœur maintenant ; elles gagnèrent le cou, puis les joues, puis le front, et tout à coup il se mit à peser, rejetant le buste en arrière ; un grand soupir se fit entendre.
– Voilà, dit Branchu, en s’écartant, ça n’est pas plus difficile que ça, et il se frottait les mains.
Puis, comme rien ne remuait plus dans la pièce :
– Venez seulement, reprit-il, n’ayez pas peur.
Et, là-dessus, pour la deuxième fois, il se mit à rire (la première fois c’était à propos de son enseigne quand il disait qu’il aurait dû la peindre en rouge), il se mit donc à rire, et ce rire rompit quelque chose dans l’air.
Tous s’avancèrent en même temps, et au milieu du cercle ainsi formé, la vieille Marguerite changeait peu à peu de couleur. Ses yeux jusqu’alors fixes se déplacèrent sous les paupières qui les recouvraient à demi ; ses mains se cherchaient sur sa jupe ; on la vit remuer les lèvres, comme quand on veut parler. Et voilà, tout à coup, elle dit : « Où est-ce que je suis ? » et elle essaya de redresser sa tête.
– Est-il possible ! disaient les gens, mais c’est qu’elle est ressuscitée, et ils se pressaient autour d’elle. « Lhôte ! tu n’entends pas, elle a parlé. » Lhôte seul paraissait n’avoir rien entendu, et les gens vinrent, et ils le prirent par le bras, et l’amenèrent.
Il regarda, la vieille regardait, bientôt leurs yeux se rencontrèrent, et sur la vieille bouche sans dents, un sourire maintenant venait, qui bougea d’abord au-dessus, comme un papillon avant qu’il se pose, puis descendit, puis se fixa ; et la vieille tendit les bras à son fils.
Et lui n’avait peut-être point compris jusqu’alors : quand ce signe vint, il comprit. Et il se laissa tomber en avant.
C’est qu’on ne pouvait plus douter, même elle semblait complètement guérie. Tout de suite elle avait voulu s’asseoir. Elle avait pris son grand fils par le cou, elle disait : « Est-ce toi ? est-ce bien toi ? Mon Dieu ! que c’est drôle ! » Et les femmes qui l’entouraient s’étaient déjà mises à parler, ayant hâte de lui apprendre ce qui lui était arrivé, vu qu’elle ne savait rien encore : « Vous êtes tombée tout à coup, on est venues, on vous a relevée, vous étiez comme morte, heureusement que ce Branchu… »
Et il n’avait eu, n’est-ce pas ?… mais elles n’allèrent pas plus loin, parce que Lhôte s’était mis debout, et levant la main, solennellement :
– Je sais qui il est, c’est Jésus !
Cependant un grand bruit venait de devant la maison. Une poussée se fit ; la porte, cédant brusquement, battit contre la muraille. Où est-ce qu’on va mettre tout ce monde ? pas moyen de le laisser entrer. Néanmoins le monde entrait, nul n’eût réussi à l’en empêcher, trop de curiosité vous pousse, et on se bousculait autour de la vieille Marguerite, à qui on disait : « Est-ce vrai ? » et elle disait : « Vous voyez ! »
Elle semblait toute contente ; même elle avait l’air rajeunie, le teint plus frais, les yeux plus vifs. On lui avait fait du café qu’elle buvait, tenant sa tasse des deux mains, dans un vieux fauteuil de paille où on l’avait installée, et autour d’elle les voisines, à mesure qu’on s’approchait, recommençaient toute l’histoire, avec des gestes importants. Ainsi, dans le désordre qui était survenu et parmi toute cette foule, Lhôte un moment fut oublié. Quant à Branchu, depuis longtemps il n’était plus là.
Mais voilà que soudain, du milieu de l’obscurité qui avait maintenant envahi la cuisine, une voix monta de nouveau, la voix de Lhôte se fit entendre et elle était sourde, en dessous, comme quand on sort d’une méditation : « C’est Jésus qui est revenu ! »
On monta sur un banc pour allumer la lampe, et Lhôte s’avança au milieu de la pièce, et il recommençait : « Entendez-vous, vous qui êtes là ? parce que les maux vont cesser et il y aura la source d’eau vive où tout ce qui souffre boira ! » Il était pâle, parmi sa barbe noire. Est-ce bien le bon compagnon beau parleur d’autrefois, et l’homme à tablier de cuir qui fait fumer le sabot du mulet, tout en échangeant des plaisanteries avec celui qui tient la bête ? Ses yeux, en tout cas, sont des autres yeux, une flamme s’y est allumée. Et il lève de nouveau la main :
– Je vous le dis à vous qui m’écoutez, le Seigneur est parmi nous. Il s’était fait menuisier l’autre fois, le voilà maintenant qui s’est fait cordonnier. Mais peu importe que le métier change ; à quoi on le reconnaît, c’est qu’il guérit les malades et redresse les morts dans leur cercueil !
Beaucoup de gens n’étaient pas loin d’être de son avis ; d’autres restaient incrédules ; mais enfin, n’est-ce pas ? on ne pouvait nier qu’il ne se fût fait un grand miracle : si d’autres pourtant allaient suivre ! et ainsi on se réservait.
On vit par la porte qui restait ouverte tant de gens entrer encore qu’on ne savait pas d’où ils pouvaient bien venir, et, où ils regardaient maintenant ce n’était plus vers la mère, mais vers le fils, qui continuait de parler. La nuit s’offrit à eux tous ensemble, parce que tous ensemble ils suivaient Lhôte qui sortait. Même il y avait parmi eux plusieurs malades, mais, où est l’étoile, ils le savaient bien et vers quelle étoile ils se dirigeaient, parce que Lhôte marchait devant eux. « Peut-être ? » se disait-on. En effet, est-on sûr de rien ? et il y a au-dedans de nous une telle soif de croire qu’on va au-devant même des promesses de l’eau, surtout quand on a eu tant de soucis, tant d’occasions de tristesse, et on a eu le cœur opprimé par tant de malheurs. Ainsi Lhôte allait devant eux et il tourna à gauche, sitôt la fontaine passée. Une petite neige continuait de tomber, fine, venant d’en bas, d’en haut, de tous côtés, comme elle fait quand le vent souffle, et on avait ces aiguilles froides qui se posaient en fondant sur vos cils. Aucune étoile cependant, mais là-bas tout à coup on vit briller la lampe. Et c’était bien l’image visible de cette autre étoile au-dedans de nous. Là-bas se trouvait la boutique, où il devait s’être réinstallé, comme l’indiquait la lumière ; ils s’en allaient tous de ce côté-là.
C’est de cette façon qu’on vit Lhôte enfin prendre les devants, et il alla frapper à la porte. La porte s’ouvrit, puis se referma. Et ils se poussaient tous pour voir du moins par la fenêtre, puisqu’il ne leur était pas possible d’entrer. Les malades demandaient : « Est-ce qu’il ne nous guérira pas aujourd’hui ? Ce serait bien triste d’attendre. » Certains toussaient. Un pauvre petit garçon, qui marchait avec des béquilles, ne pouvant rester plus longtemps debout, s’était assis dans la boue.
4
Ils ne purent pas entrer, parce que la porte de Branchu resta fermée et on expliqua ensuite qu’il ne guérissait que certaines maladies, la paralysie en particulier, mais aux autres il ne pouvait rien.
Lhôte eut seul, tout d’abord, la permission d’entrer ; il s’était tout de suite agenouillé devant Branchu, à ce que certains racontèrent, mais Branchu l’avait relevé.
On l’avait vu secouer la tête, comme s’il répondait à une demande de Lhôte : sans doute que Lhôte lui parlait des malades qui attendaient dehors, et Branchu devait répondre qu’il ne pouvait rien pour eux ; alors Lhôte n’avait plus insisté, non pas qu’il eût renoncé à sa foi, mais on ne discute pas les volontés du maître.
Les uns après les autres, les gens s’en retournèrent donc chez eux. Il semblait bien que tout fût fini. Et si Branchu eût été là jusqu’à la fin, rien de ce qui arriva ne serait arrivé sans doute ; mais il ne fut pas là jusqu’à la fin, comme on va voir.
Car il allait être 8 heures et, d’habitude, à 8 heures, le village est endormi. Il se passe, en effet, que l’hiver on n’a rien à faire et, plutôt que de tant brûler de pétrole, on préfère se mettre au lit. Silence alors sur tous ces petits toits serrés l’un contre l’autre, quand une grosse lune ou bien du brouillard est au ciel, et ce qu’on entend seulement, c’est le bruit sourd de la fontaine, comme un petit tambour mouillé. Mais, ce soir-là, des voix continuaient de venir et au loin vaguement une rumeur bougeait, comme si plusieurs personnes eussent continué à causer dehors, malgré la neige ; tout à coup un appel monta. Et ceux qui étaient dans la boutique (ils y étaient maintenant quelques-uns, qui avaient rejoint Lhôte) s’étaient mis à écouter.
Et alors donc cette grosse voix vint, qui dominait toutes les autres, et on comprenait très bien ce qu’elle disait :
– Ecoutez, je vous dis, pendant qu’il en est temps encore parce que, pour vous mieux tromper, il s’est changé en son contraire, et, ayant en vue votre perte, il feint de venir vous sauver… C’est comme quand on a mis du miel sur une assiette pour les mouches et dessous est la glu, qui signifie la mort…
– Ça n’est pas difficile de savoir qui c’est, dit quelqu’un. Tout de même il faudrait le faire taire.
– Le faire taire ? dit Lhôte, je m’en charge…
Mais Branchu le retint par le bras, et déjà la voix s’éloignait. Sans doute que le pauvre Luc faisait de nouveau le tour du village, s’arrêtant devant les maisons pour appeler, « parce que, disait-il, c’est la dernière qui sonne ».
Le silence revint. Il y eut un moment de gêne. Tout à coup, Branchu dit : « Savez-vous ? ne restons pas là. » Et, comme il faisait souvent, il les emmena tous à l’auberge.
Du moins, là-bas, était-ce mieux chauffé, avec aussi plus de lumière, et les commodités du vin qui aident à la conversation : quand ils se furent assis à une des grandes tables, ils se sentirent plus à leur aise.
Branchu parlait beaucoup, les autres lui répondaient, il entrait des gens qui disaient à Branchu :
– Est-ce vrai que vous faites des miracles ?
Branchu haussait les épaules :
– Des miracles, moi ! Hélas ! non, mon pauvre ami, ni moi, ni personne en ce monde. Mais on a appris un peu de médecine, qui nous permet des fois de rendre service aux gens…
Et d’autres aussi venaient, qui disaient :
– Etes-vous Jésus ou bien le démon ?
Alors Branchu se mettait à rire : « Ni Jésus, ni le démon, entre deux, hélas ! entre deux… » Et Lhôte à ce moment étrangement le regardait.
On voit assez que personne ne savait plus que croire et c’est aussi que les esprits n’avaient pas eu le temps de bien s’asseoir. Néanmoins une considération nouvelle, qu’on sentait, entourait Branchu, et une espèce de respect. Beaucoup le saluaient très bas, comme on ferait à un monsieur, et, bien qu’on se trouvât à l’auberge, les gens n’avaient plus avec lui aucune familiarité. On devait avoir pris le moyen parti et se dire : « C’est quelqu’un de très savant, qui le cache. » Ces personnes-là sont à ménager. Il n’y avait que Lhôte qui gardât son humble attitude, comme celui qui est devant son maître et on n’est plus rien, soi-même, parce qu’il est là.
Cependant Branchu faisait bien les choses. Est-ce qu’il avait son idée ? mais jamais le vin n’avait coulé si abondamment. A tous ceux qui entraient, aussitôt un verre était apporté et la part qu’ils voulaient d’un litre jamais vide. L’échauffement intervenait, et les fumées. Il ne restait que ses amis et les amis de ses amis ; il semblait content de les avoir là et chercher à les retenir, les entretenant par le vin (sauf Lhôte qui ne buvait pas). Ainsi la soirée se trouva assez avancée. Et c’est à ce moment, comme si c’était fait exprès, que la voix monta de nouveau, qui était assez rapprochée et se rapprochait toujours plus :
– C’est la dernière qui sonne, sans quoi vous êtes déjà condamnés… Parce que la porte d’en bas est ouverte où fume le soufre, et la flamme se montre où vous brûlerez éternellement… Il vous mène d’une main douce, et vous ne sentez que la main ; mais moi je vous fais voir le lieu où il vous mène, afin que vous puissiez encore lui échapper…
Quelques-uns s’étaient mis à rire ; Lhôte, lui, s’était levé. Et comme Branchu lui faisait signe de se rasseoir : « Non, disait-il, en hochant la tête, non, voyez-vous, ça n’est pas juste ; et je vous obéis, parce que c’est vous, mais ça n’est pas juste… »
– Voyons, disait Branchu, tu te rappelles bien ce que je t’ai dit. Il n’a plus sa tête, c’est un malheureux…
Et, avec un faux air de vouloir arranger les choses : « Après tout il ne fait de mal à personne, tout au plus m’en fait-il à moi… Et bien sûr que, pour la réputation du village, il vaudrait mieux qu’il fût enfermé, mais rien ne presse. » Et il allait ainsi, – et soudain il ne fut plus là.
Comment cela se fit, nul ne le sut jamais. Il y avait pas mal de fumée, pas mal de gens s’étaient levés dans le feu de la discussion, parce qu’on s’était mis à discuter sur le cas de Luc, et les uns disaient qu’en effet le mieux serait de l’enfermer, les autres que ce n’était pas nécessaire : peut-être que Branchu profita du désordre ; quand on leva les yeux pour voir où il était, on s’aperçut qu’il avait disparu…
Et voilà que Luc à présent s’était posté devant l’auberge, et il recommençait :
– Eh ! là-haut, vous n’entendez pas ? C’est pourtant pour vous que je viens, et pour toi, Lhôte, particulièrement, parce que tu as le cœur pur, mais il s’est adressé aux fausses nourritures. Ecoute, toi aussi, ce que j’ai à te dire… Vois-tu, il vaudrait mieux que ta mère fût morte que d’avoir été guérie par celui qui l’a guérie : il vaudrait mieux qu’elle fût morte, Lhôte, car il n’y a pas que le corps…
Lhôte mit si peu de temps à courir à la fenêtre qu’on ne put le retenir, et s’y penchant, après l’avoir ouverte :
– Répéterais-tu ce que tu viens de dire ?
– Je le répéterais.
– Et si je sors ?
– Je le répéterai quand même, Lhôte, parce que c’est la vérité.
Alors les choses ne traînèrent pas. L’autre n’avait pas fini sa phrase que déjà Lhôte était dehors. Et tout le monde l’avait suivi. Mais il faisait tellement nuit qu’on ne vit pas bien ce qui se passa, sauf que les deux hommes se parlaient de tout près, et Lhôte avait recommencé : « Ce n’est pas lui qui est Satan, c’est toi ! » Puis il y eut un bruit comme quand un corps tombe, et de nouveau la voix de Lhôte : « Eh ! vous autres… » Ils venaient, parce qu’ils étaient excités. Luc était étendu par terre. « On va le prendre par les pieds », reprit Lhôte. Et, riant tous très fort, à part Lhôte qui ne riait point, ils s’attelèrent à ce corps comme des chevaux à une charrette, parce que Luc ne bougeait plus. Mais une charrette légère, et puis dans la neige fondante un corps glisse facilement. « Où est-ce qu’on va ? » « A la fontaine ! » Elle était tout près de là. Il y avait un grand bassin de bois, plus large encore que profond.
Le froid de l’eau le fit revenir à lui ; il se traîna jusqu’à sa porte. Il se coucha, une grosse fièvre le prit ; c’était une pneumonie. Ainsi s’en alla, le cinquième jour, le seul qui eût vu clair peut-être dans ces choses, bien qu’il ne comptât pas au nombre des intelligents, mais c’est qu’il y a d’autres yeux…
(Fin de la première livraison.)
CHAPITRE TROISIÈME
1
Pourtant un grand calme était revenu, parce qu’on approchait de Noël. C’est la protection du petit Enfant, peut-être, qui est sur nous et y demeure, depuis le temps que sa mère le tenait dans ses bras, et il souriait à sa mère. Il venait un sourire au ciel. Cette blancheur se déroula jusqu’au fin fond de la vallée et les rigoles s’étaient tues, vides pour un temps de leur eau. Un élargissement se faisait dans les vies. On voit autour de soi l’exemple du silence à quoi on obéit, et c’est en vous alors comme si quelque chose se mettait à attendre : une trêve se fait pendant que Dieu descend.
Il y eut du bonheur dans la maison des Amphion, et comme les cloches sonnaient et le carillon dans le ciel balançait la bonne nouvelle, eux, assis devant le foyer, s’entretenaient de leur bonheur, Joseph et Héloïse Amphion. Décidément, le ventre d’Héloïse grossissait. Il n’y avait rien là d’ailleurs qui pût surprendre, elle en était à son sixième mois. Mais lui n’y pouvait croire encore, depuis le temps qu’il attendait et trois années de mariage, et ils avaient tout essayé, même ils avaient fait le printemps d’avant un pèlerinage à Sainte-Claire, rien de tout ça n’avait servi. Alors, n’est-ce pas ? on est étonné, quand même les signes sont les signes.
Il disait :
– Vilaine Héloïse, quelle boîte à surprise tu es ! Moi qui te maudissais déjà, à cause de ta sécheresse, et, sais-tu, si tu avais continué, je ne t’aurais plus aimée, ça n’aurait plus été possible, mais donne-moi vite un baiser…
Il jeta du bois dans le feu, d’où monta une grande flamme, et contre le mur noir de suie des petites étoiles s’allumaient.
Elle lui avait donné un baiser (deux même, s’il voulait, disait-elle), et dans le silence du ciel, comme quand les enfants sortent de l’école, les notes du carillon se bousculaient pêle-mêle hors du clocher.
Une fois de plus, ils reprenaient leur vie passée, leur inutile vie passée, bien que l’amour l’eût embellie, mais quand une chose vous manque, c’est comme si tout vous manquait. Heureusement que c’était du passé, sans quoi l’amour lui-même n’y eût pas tenu. « C’est vrai, reprenait-il, en la regardant, j’avais beau serrer les poings et me raidir contre moi-même, je sentais bien que j’allais céder. Elle est raide, la pente du mécontentement, et on y roule comme une boule ; mais tu m’as repêché d’en bas, à cause de ton beau gros ventre… Encore vite un gros baiser ! »
C’était bien le dixième et plus. On connaissait le charme des soirées. Les longues bûches de hêtre pas écorcé, mises en croix, vous jettent une lueur au visage, où on se connaît. On ne s’était jamais si bien vu. On remet une bûche. Août, septembre, octobre, novembre, décembre, ça fait cinq mois.
Alors, voilà, on continue ; à ces cinq mois, on n’a qu’à en ajouter quatre : janvier, février, mars, avril, on fait presque le tour de l’année : mais ce sera pour quand les oiseaux commenceront à chanter et il y a des petites pointes vertes aux haies, comme si des ongles leur poussaient.
Là était leur bonheur qu’ils vivaient en avant et ainsi ils sortaient d’eux-mêmes. Ce qui rend malheureux, c’est qu’on est enfermé en soi. Au lieu de regarder par la fenêtre, on tourne le dos à la fenêtre, et le jour ne peut plus entrer. Le jour entrait de nouveau.
Et, à présent que le jour entrait, toutes sortes de projets leur venaient, – tellement de projets, tellement d’inventions qu’ils en avaient pour des heures et des heures, encore n’arrivaient-ils jamais à bout de tout. Est-ce que ce serait un garçon, par exemple, ou bien une fille ?
Il disait :
– Moi, n’est-ce pas ? bien sûr, j’aimerais mieux que ce soit pour commencer un garçon ; pourtant, si c’était une fille, je m’en contenterais bien.
Elle disait :
– Pour moi, ça sera comme tu voudras ; pourvu que tu sois content, je serai contente ; et puis on pourra toujours recommencer.
Il se mettait à rire, il disait : « Est-ce vrai ? » Elle hochait la tête. Il disait : « Est-ce vrai ? Héloïse, est-ce vrai ? »
Puis, lui passant le bras autour du corps :
– Eh bien, supposons qu’il vienne un garçon, quel nom est-ce qu’on va lui donner ?
– Il faudrait regarder sur le calendrier.
Il alla chercher le calendrier. Il s’agissait maintenant de connaître la date. Ce n’est pas si facile ; n’importe, il faut essayer. Et elle finissait par dire : « Cherche du 15 au 25. »
– Le 15, disait-il, c’est Saint-Paterne. » « Oh ! pas Paterne », disait-elle. « Le 16, c’est Saint-Fructueux. » Elle secouait de nouveau la tête. « Le 17, c’est Saint-Anicat… Le 18, Saint-Parfait… Le 19, la Quasimodo… Le 20, Saint-Gaspard… » Il pensait : « Est-ce que je m’en vais continuer ainsi toute la soirée ? » Mais le 21 venait la Saint-Anselme, et soudain elle l’arrêta :
– Ça, dit-elle, c’est un nom que j’aime… Il faut qu’il naisse le 21.
– Je veux bien, dit-il, mais si c’est une fille ?…
Et de nouveau elle fut arrêtée, elle ne savait plus, il cherchait des expédients, il dit : « Il nous faudra regarder sur un autre calendrier, il n’y a pas toujours les mêmes saints. » Ils s’embrassèrent, ils se mirent à rire ; ils recommençaient à discuter, ils riaient de nouveau, et à présent ils n’avaient plus besoin de rien se dire, parce qu’elle s’était assise sur ses genoux.
Bonheur du fond du cœur, il n’y a quand même que toi, tout le reste est de remplissage. Les mots qu’on dit, les petits rires, les gestes et les baisers mêmes, tout ça, c’est des choses en l’air ; on regarde bien plus profond. On voit un beau bébé à grand front et à grosses joues. Là est la vraie base où bâtir, le mur du fond, la pierre d’angle. Il a beau être tout petit, c’est sur lui que tout repose, et il faut de la gravité quand on bâtit une maison. Même, tout à coup, Héloïse devint triste ; il lui demanda ce qu’elle avait ; le savait-elle seulement ? Mais une ombre passa sur elle, comme quand, sans qu’on ait vu venir le nuage, il se met à faire gris devant vous sur le chemin.
Heureusement qu’il commençait à se connaître aux petits malaises des femmes, il l’obligea à se coucher. Le lendemain, qui était la veille de Noël, elle allait de nouveau tout à fait bien. Ils assistèrent ensemble à la messe de minuit, après quoi ils eurent leurs parents chez eux et leur offrirent du vin chaud, avec du sucre dedans et deux ou trois bâtons de cannelle, et des clous de girofle, et même du poivre, si on veut.
Noël passa, puis vint le Nouvel An ; tout continuait d’être calme.
2
Il faut voir comment c’est dans les villages en cette saison. Après les temps qu’on peut sortir et aller librement partout, voilà que les chemins se ferment, et les maisons sont comme des prisons. On montre la montagne vraie. C’est triste, la montagne, en hiver. Il y a bien ce moment de Noël où comme une clarté descend ; sitôt qu’il est passé, on retombe aux ténèbres, on retrouve la chambre étroite (une seule chambre pour tous) et l’air lourd qui provient des fenêtres toujours fermées. Dehors c’est le brouillard ; pour peu qu’il fasse beau, le froid reprend. Et, comme on n’a rien à faire dehors, sauf les quelques-uns qui montent au bois, avec des cordes et des haches, le mieux encore est de rester chez soi, et tâcher de tuer la longueur des journées. Le bétail à soigner, voilà toute l’occupation qu’on a. A part quoi, on trouverait bien des réparations à faire ; un contrevent tient mal, la fourche ou le râteau aurait besoin d’un manche neuf, mais une paresse vous tient. On se dit : « A quoi bon ? » et on est là dans son gilet à manches, en grosse laine brune tricotée, à regarder par la fenêtre, à se chauffer au coin du feu ou à essayer de lire un journal. Pendant ce temps, les enfants crient. Beaucoup ont des mouchoirs noués autour de la tête, parce qu’ils ont mal aux dents. Et les femmes, ayant trop à faire avec tout ce monde autour d’elles, elles s’énervent, elles se fâchent, manœuvrent leurs balais à grands coups trop précipités et le cognent à tous les meubles.
Il semble que la bonne influence s’éloigne, et à mesure qu’elle s’éloigne, la mauvaise humeur reprend le dessus. Il y eut de nouveau des batailles, et le ménage Clinche allait de mal en pis. Vainement la femme faisait-elle toutes les concessions qu’elle pouvait, jusqu’à se montrer presque lâche ; plus elle cherchait à arranger les choses, plus son mari se montrait exigeant. Le pouce de Baptiste, qu’on croyait guéri, se mit à donner, et il se plaignait de douleurs dans le bras, tandis qu’il se formait une boule sous son aisselle. Constant Martin, de la boutique, fit faillite. Lude avait déplacé toutes ses bornes, choisissant pour cela les soirs où le brouillard était le plus épais, et se trouvait ainsi avoir presque doublé la superficie de son bien : il ne s’en sentait pas l’esprit plus en repos.
Mécontentement partout, comme on voit. Pourtant réfléchissons un peu ; considérons le cas de Lude. On ne fait pas un pas, sans qu’on doive en faire deux. Je peux m’augmenter, et en effet je me suis augmenté, mais qu’est-ce que c’est que ces deux ou trois cents perches de terrain que j’ai gagnées, auprès de la fortune que je pourrais avoir ? On n’est jamais tellement riche qu’on ne puisse s’imaginer plus riche encore. Et puis, après la terre, c’est de l’argent qu’on veut, du bel argent liquide en écus et en pièces d’or. De telle sorte qu’à présent quand il rentrait chez lui (attendant pour cela que la nuit fût venue), il ne connaissait plus l’espèce de soulagement qu’il avait éprouvé d’abord, il n’était plus dans cet état heureux du premier jour – travaillé, tourmenté, ravagé, au contraire, et d’autres projets lui venaient, dont il avait peur encore, mais il sentait qu’un jour ou l’autre il serait bien forcé d’y aboutir, quand même, allant jusqu’à des faux, jusqu’à voler, s’il le fallait : n’importe quoi, mais qu’il fût riche !
C’est ainsi que, le 6 janvier, il était encore monté aux Essaims, qui était son tout dernier pré, un grand pré, mais à l’herbe maigre, parce que situé trop haut, et il s’était montré, cette fois-là, particulièrement généreux pour lui-même, ayant déplacé les bornes de telle façon qu’un bon tiers au moins des deux prés voisins y avait passé. On s’en apercevrait sans doute, même c’était plus que probable, cela lui était bien égal. Pour un peu, il eût souhaité qu’on découvrît tout. A cause de la neige fraîche où demeurait écrite en noir, comme des lettres font des phrases, toute la suite de ses pas, il avait fait un grand détour : et au retour il fit de même. Mais, une fois cette précaution prise, il n’avait plus cherché à se cacher ; il aurait rencontré quelqu’un qu’il n’en eût pas été autrement dérangé. Il y avait en lui un drôle de mélange, et, comme on met dans un tonneau des vins de toutes les espèces, c’était de la fierté, de la honte, un faux aplomb, de la peur, de l’entrain, des accablements ; et à des accès d’une fausse joie succédaient presque des remords. Un affreux désordre, pas autre chose : dans ces moments-là, sait-on ce qu’on fait ? Il avait mis des grandes guêtres, ses yeux brillaient sous son chapeau tiré très bas, et, malgré qu’il fît froid, son long cou sortait nu de sa veste de grosse laine. Et il le tendait en avant, ce cou, tout en allant dans cette neige, où il enfonçait quelquefois jusqu’à mi-cuisses, mais vivement il retirait son pied et il le portait plus loin. Qu’est-ce qu’il faudrait pour qu’on soit heureux ? Dix francs par jour, serait-ce assez ? Mettons-en tout de suite 15. Et encore il ne faudrait pas qu’on fût obligé de les gagner : il faudrait que ces 15 francs vinssent tout seuls, à date fixe, comme ce que les riches appellent leurs rentes : c’est de l’argent qui a des égards pour vous et se présente à vous, le chapeau à la main. Alors, je me sentirais un homme. Il ne s’apercevait pas que la nuit venait : d’ailleurs il n’était plus très éloigné du village. Mais tout à coup l’aspect des choses avait changé. L’éclairage gris d’un reste de jour derrière les nuages, un jour qui venait de côté, avait fait place à une lumière verte qui venait on ne savait d’où, vu l’absence de lune et l’absence d’étoiles : elle n’en enveloppait pas moins tout, bizarrement, et on aurait dit que la neige était devenue transparente, sur quoi étaient des objets noirs par grands blocs mal délimités. Plus bas venaient les toits du village, on les aurait dit basculés ; ils figuraient assez un tas énorme de cailloux avec, planté dessus, comme un gros bâton, le clocher. Et quoique Lude y vît assez pour se conduire, il ne s’y reconnaissait plus, passant par moments la main sur ses yeux, mais sûrement que c’est dans ma tête que tout se passe et que c’est dans ma tête que tout est basculé. Il se mit à rire, il ne croyait plus à son rire. Il alla donc, il s’avança encore, et prenant la rue qui était la sienne, il ne tarda pas à voir paraître sa maison. Une lampe était allumée à une des fenêtres d’en bas : c’était la fenêtre de la cuisine. On distinguait aussi la porte, il n’en était qu’à quelques pas. Et sa femme, vu l’heure tardive, devait l’attendre : pourtant quelque chose l’empêchait d’entrer. Il s’approcha de la fenêtre et, se collant contre le mur, il avança la tête, un peu. La petite $1 était assise au bout de la table devant un livre et ses lèvres bougeaient. Bien sûr que ce livre devait être un de ses livres d’école et qu’elle apprenait son devoir, épelant avec application chaque mot : puis, arrivée au bout de la phrase, elle fermait les yeux et se la récitait à elle-même, alors elle se redressait. La lampe, pendue au plafond, éclairait doucement son front rond aux cheveux tirés, où, à l’endroit le plus saillant, il y avait une lumière, et dessous venaient ses paupières lisses, un peu bleues, avec des longs cils. Tout était parfaitement calme, parfaitement comme toujours. Le feu brûlait sur le foyer, les assiettes attendaient autour de la soupière. Adèle parut à son tour et, allant jusqu’au tas de bois, elle y prit un fagot qu’elle cassa sur son genou. Soudain elle se retourna, elle semblait un peu inquiète. Et Jean Lude voyait tout cela, pourtant il ne pouvait se décider à entrer.
Il s’était vivement rejeté en arrière de peur que sa femme ne l’aperçût, et il retrouva cette lumière verte, plus sombre seulement de la clarté de la cuisine à laquelle ses yeux s’étaient habitués. Il ne pouvait point rester là, mais où aller ? Et il songea à la remise, où il serait du moins à l’abri des regards. Il y avait, comme il sentait, une décision à prendre, il ne l’avait pas prise encore ; c’était une façon de gagner du temps. Il n’eut qu’à faire le tour de la maison ; une vieille charrue avait été rangée dans un coin. Il s’installa dessus de telle sorte que ses genoux venaient à la hauteur de sa figure, et il posa ses mains la paume en haut sur ses genoux. Alors sa tête descendit toute seule, il la logea où il fallait. Seigneur notre Dieu, faites que nous soyons délivrés, même si nous devons pour cela persévérer dans le mal, car, lorsqu’on est dans un tunnel, qu’on aille en avant, qu’on aille en arrière, peu importe, l’essentiel est qu’on en sorte : et moi mon orgueil fait que je n’aime pas reculer… Il serra les dents, il lui venait des pensées terribles, mais tout plutôt que de rester en place. On vient la nuit dans les maisons, on a eu soin d’ôter ses souliers, il y a une vieille qui dort, on dérange à peine le lit, qui est-ce qui penserait qu’elle n’est pas morte de mort naturelle ? Mais, tout auprès, dans une armoire, sous une pile de draps de lit, le portefeuille est gonflé de billets !… Bon ! c’est ça, il se sentit mieux, il releva la tête, il respirait fortement ; puis il vit qu’il n’y avait ni vieille, ni portefeuille ; il y avait seulement devant lui la nuit entrant en clair par la porte entrouverte et la remise où il faisait très froid. Alors il se laissa retomber en avant.
C’est ainsi qu’il ne prit point garde tout de suite à ce bruit de pas qui venait, mais ils étaient assourdis par la neige et il fallut que la porte grinçât pour qu’il se mît à regarder. On vit ce corps se dessiner en noir sur le fond de faible lumière, et il se tordit pour entrer.
– Tiens, dit une voix, je pensais bien te trouver là…
On venait sans hésitation, mais, à l’intérieur, l’ombre était épaisse et ce ne fut qu’au son de cette voix que Lude devina qui ce devait être, tandis qu’il sentait un frisson lui passer dans le dos. Mais n’est-ce pas seulement qu’il fait froid ? et d’ailleurs, celui qui est là, je n’ai rien à craindre de lui. C’est un nommé Criblet, surnommé Serpent, pour la raison qu’il est tout en longueur et souple, et pour sa fausseté aussi ; mais on sait assez qu’il ne compte guère, ayant roulé jusqu’au plus bas par la pente de la boisson. Et Jean Lude :
– Que veux-tu ?
L’autre :
– Rien.
Ce fut tout.
Il y eut alors un silence, sans doute que l’autre allait s’en aller. Mais la drôle d’idée, quand même, de venir me chercher la nuit, et dans cette remise encore, où personne ne m’a vu entrer. J’ai une question sur la langue ; comment l’empêcher de sortir ? Et finalement, tant pis ! je m’y risque, quand même il pourrait avoir des idées :
– Dis donc, Criblet ?
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Comment savais-tu que j’étais ici ?
– C’est que j’ai des yeux, dit Criblet.
Il riait maintenant, il se mit à dire : « Je suis bien content de ta question, ça me facilite les choses. On pourra s’entendre, je crois… »
Il se tut, il reprit :
– C’est que j’aime à me promener. Et j’ai été me promener. J’ai été regarder les pierres…
– Hein ? dit Lude, et le souffle lui manqua.
Mais l’autre n’eut pas l’air de s’en apercevoir.
– Il y en a de toutes les espèces ; il y en a des grandes, des petites ; il y en a qui sont trop lourdes et il y en a qu’on peut soulever… On les prend comme ça dans ses deux mains, on tire dessus…
– Tais-toi ! cria Lude.
L’autre dit : « Tu vois. »
Et il se mit alors tout doucement à rire : « Je pensais bien qu’on s’entendrait. » C’était simple et réglé comme du papier à musique. On n’a pas à avoir peur, quand on dit la vérité. On dit : « Les pierres sont légères », et ensuite on dit ce qu’on veut, ainsi que Serpent fit, parce qu’il disait maintenant :
– Combien d’argent as-tu chez toi ?
Et Lude ne se défendit point, il ne songea même point à mentir, il dit : « Je dois avoir une centaine de francs. » Et Criblet : « Va les chercher. »
Les derniers seront les premiers, dit l’Ecriture. Il sentait qu’il n’était plus ferme sur ses jambes, et Adèle voulut parler, mais il lui défendit de parler. Il passa dans la chambre, elle voulut entrer, mais il lui défendit d’entrer. Il revint, elle le regardait, il lui dit : « Je te défends de me suivre », et, ayant pris la clef, qui pendait à un clou, il ferma la porte à clef derrière lui.
Il revint à la remise, il se sentait toujours très faible. Criblet bougea dans l’ombre devant lui et toussotait comme quand on commence un rhume ; est-ce qu’il veut rire, cet homme-là ? Lude avait sorti l’argent de sa poche. Il dit à Criblet :
– Voilà, c’est 100 francs.
– Ça va bien, dit Criblet, et Criblet les lui prit (on ne distinguait toujours rien, il n’y avait toujours rien que la voix), mais les mains de Lude étaient vides. Et Lude regardait, et ne distinguait toujours rien.
Tout à coup on vit ce long corps se dresser de nouveau dans l’ouverture de la porte : Criblet s’arrêta, il fit demi-tour.
– Merci bien quand même !
Et il toussota encore une fois, puis il dit : « Quand on n’aura plus rien, on reviendra. »
Il était loin, le bruit des pas se tut : quant à moi, est-ce que je rêve ? Est-ce que vraiment il y a eu là un homme ou bien si c’est seulement un effet de mon imagination qui travaille et que j’ai la tête malade, comme je l’ai, je sens bien ? Pourtant, ce mot, je l’ai entendu : « On reviendra. » Mon Dieu ! c’est vrai, il me tient ; il a eu connaissance de mon secret, il peut faire de moi ce qu’il veut ; il peut faire de moi tout ce qu’il veut, parce qu’il connaît mon secret. Et Lude s’affaissa comme si on lui eût coupé les jambes. Mais aussitôt il se remit debout. Il sentit ce feu s’allumer en lui et que son sang se mettait à bouillir, parce que c’était trop injuste, et il pensait aussi à ses 100 francs ; pourquoi ne pas tâcher de les ravoir ? Rien de plus facile : il n’avait qu’à courir après Criblet. Il sortit, il était poussé par la colère, il ne s’était jamais senti si décidé. Il se trouva que Criblet ne s’était pas encore beaucoup éloigné. Et, tournant la tête à droite et à gauche, Jean l’eut tout de suite aperçu qui s’en allait dans le haut de la rue, du côté ouvert sur les champs.
Il n’eut qu’à le suivre, il marchait derrière. « Ah ! je le tiens, pensait-il. Quelle chance quand même qu’il ait pris de ce côté-là ! » En effet, il n’y avait personne, et on y voyait très suffisamment, à cause de cette lumière verte, dans quoi l’autre allait et Lude le suivait. Il regardait ce cou sous le chapeau, c’est là qu’il lui fallait viser et y atteindre du premier coup, faisant un bond comme le chat, et il viendrait depuis derrière. Il avait raison tout à l’heure : pas moyen de rester ainsi dans le tunnel ; mais il avait fait un progrès, il lui semblait voir la lumière. A mesure qu’on s’avance dans le mal, le mal nous quitte, on l’use, on se débarrasse de lui. Et il s’était encore singulièrement rapproché, sans que l’autre parût s’être douté de rien.
Il put choisir le bon moment. Il n’était plus qu’à quelques pas de Criblet quand il s’élança, et, tendant les mains, le prit par le cou. Tel fut le choc que l’autre tomba en avant, et Lude tomba avec lui, mais ses mains ne s’étaient pas desserrées.
Comment donc se fit-il qu’un instant après il était dessous, et Criblet sur lui, malgré son adresse, malgré que tout eût été si bien préparé ? Lude ne s’en trouvait pas moins étendu sur le dos, les mains de Criblet autour de son cou, le genou de Criblet sur sa poitrine. Ils avaient tous deux roulé dans la neige, où ils avaient creusé un grand trou en tombant, mais lui y disparaissait tout entier, tandis qu’en sortait la tête de l’autre. Et la lumière verte était revenue, dans quoi Criblet souriait avec un côté de la bouche :
– Tu n’es plus rien, mon pauvre Lude !
Il se secoua comme un chien qui sort de l’eau et des morceaux de neige tombaient de dedans ses oreilles.
– Ce que c’est tout de même que de n’être plus soutenu !
Puis, haussant tout à coup la voix :
– Eh ! vous autres, criait-il, venez voir, si ça vous amuse ! (Et un écho dans le village lui renvoyait chacune de ses paroles.) Venez voir où ça mène de trop aimer le bien d’autrui… Ah ! la la, venez voir la lutte à deux, et le colosse ! il a été retourné comme rien !…
Et il allait continuer, quand Lude soudain se releva, et, sans que l’autre eût tenté de le retenir, s’enfuyait maintenant par les prés non foulés et la profonde neige.
3
Le lendemain matin, il faisait du soleil. Sûrement que les nuages pendant la nuit s’étaient défaits de devant la lune. Ils passent rapidement dessus, laquelle est là qui les élime comme la pierre fait d’un filet ; et, quand enfin le jour se lève, on la voit, toute pâle et ronde, être seule dans le ciel bleu. Il fit froid brusquement ; la neige devint craquante.
Ce matin-là, Joseph s’était levé de très bonne heure, parce qu’il devait aller travailler au bois ; Héloïse s’était levée en même temps que lui. Il faisait nuit encore, et, bien qu’elle eût mis une grosse camisole de laine, des frissons, tout le temps, lui couraient dans le dos.
Il disait :
– Héloïse, ça me fait de la peine de te voir te donner tant de mal dans l’état où tu es. Tu aurais dû rester au lit.
Mais elle, jalouse de lui :
– Il ne manquerait plus que ça ! N’est-ce pas mon devoir, quand mon mari travaille, de travailler aussi ?
C’était une bonne douce petite femme. Ils continuaient de bien s’aimer.
Donc, quoi qu’il eût pu faire, elle avait allumé le feu, mis de l’eau dans le coquemar, moulu le café, préparé les tasses : lui pendant ce temps rangeait dans un sac ses provisions de midi. Finalement ils se trouvèrent assis en face l’un de l’autre, avec entre eux la grande cafetière de métal, où se faisait entendre le petit bruit des gouttes, qui tombaient encore, à travers le filtre, dans le récipient.
Une lampe était allumée ; il regardait sa femme, elle avait les joues toutes marbrées de bleu.
Il se leva. Il dit :
– Ecoute, promets-moi que tu te recoucheras sitôt que je serai parti.
Elle le promit, il s’en alla tranquille. Un groupe d’hommes l’attendait sous la croix, qu’il rejoignit, et ils se mirent en route ensemble dans l’espèce de brume grise que l’aube étendait autour d’eux, tandis que plus haut dans le ciel venait une couleur dorée.
Longtemps, de derrière les carreaux, elle suivit la petite troupe des yeux, puis elle pensa à aller se remettre au lit, comme elle avait promis de faire ; mais est-ce qu’on se recouche quand le soleil se lève ? et mon ouvrage, qui le fera ? et puis, se disait-elle, Joseph ne saura rien.
Elle n’arrêta donc point de travailler jusqu’à 10 heures ; elle se sentait très gaie et pleine d’entrain, maintenant. On chante toutes les chansons qu’on sait. L’enfant lui tenait compagnie. Quelquefois il lui donnait un coup de poing, alors elle se redressait et d’abord faisait la grimace, mais tout de suite après un sourire venait. Qu’il bouge, qu’il se tourne, qu’il vous froisse en dedans, c’est tant mieux, après tout, puisque c’est signe qu’il est là. Plus on souffre à cause de lui, plus on l’aime. Elle considérait son ventre en se demandant : « Pauvre petit, est-ce qu’il a la place ? Il n’a point d’air, il ne voit rien, il n’entend rien, il ne mange rien : comment est-ce qu’il peut y tenir ? C’est bien naturel qu’il se venge. » Et une grande pitié lui venait en même temps qu’un grand bonheur, parce qu’il n’y avait plus qu’à prendre patience et quelqu’un se chargerait de tout. « Donne-moi trente coups de poing si tu veux, ce n’est pas moi qui me plaindrai ! » Et, dans un mouvement qu’elle ne pouvait contenir, elle faisait le geste de le serrer contre elle, le petit qui devait venir, comme s’il eût été déjà là.
On voit pourquoi elle aimait à être seule ; c’est qu’elle ne l’était jamais. Les voisines trouvaient qu’elle devenait fière. Mais moi qui ai la seule compagnie que j’aime, comment est-ce que j’irais perdre mon temps comme autrefois à bavarder au seuil des portes et écouter des balivernes ? Les journées sont toujours trop courtes maintenant.
C’est ainsi que quand dix heures sonnèrent, à peine si elle y put croire et pensa d’abord qu’elle se trompait. Pourtant le ménage était en ordre. Elle ôta son tablier, qu’elle pendit à un clou, puis elle alla vite faire sa toilette, parce qu’elle avait à sortir.
Le feu continuait de brûler sur le foyer ; on laissait la porte de la chambre ouverte ; de cette façon, toute la maison se chauffait, qui ne comptait d’ailleurs que ces deux pièces. Il faisait bon ; elle aurait bien voulu rester chez elle. Mais elle n’avait plus ni farine, ni sel.
Et, s’étant enveloppée dans un châle, ayant noué autour de sa tête un fichu de laine noire à bord brun, elle partit pour la boutique, l’autre, pas celle de Martin, parce qu’il avait fait faillite, comme on a vu. Il s’était mis à faire un grand soleil, où on voyait le chemin recouvert de neige gelée luire comme un chaudron bosselé ; partout bougeaient sur les barrières des petites flammes pointues, et les toits avaient une pente bleue, l’autre comme de l’argent. Le ciel était obscur parmi cet étincellement. Des gamins se battaient à coups de boules de neige, d’autres faisaient des glissades.
Elle vit qu’il y avait beaucoup de monde autour de la fontaine, et cela l’ennuya un peu, parce qu’on allait l’arrêter, mais elle s’était déjà trop avancée pour pouvoir rebrousser chemin. Elle continua donc, allant à petits pas, précautionneusement ; dès qu’elles l’aperçurent, les femmes qui étaient là coururent à sa rencontre. Et elles lui racontèrent que Lude s’était sauvé.
Là était la grande nouvelle qui tout le matin avait couru le village, d’où la raison de tout ce monde, et les femmes à présent entouraient Héloïse : pensez donc, il a disparu, sa femme le cherche partout ; et voilà que, par-dessus le marché, Criblet vient de nous expliquer pourquoi il a pris la fuite ; il paraît qu’il allait déplacer ses bornes la nuit. Criblet l’a vu, alors il a eu peur. Et Criblet prétend qu’il est possédé. Il paraît qu’il sentait le soufre !
Ainsi allaient et venaient les paroles ; – ce fut la journée des événements.
Mais, elle, parmi tout ce bruit, gardait son air de tous les jours. Notre raison de vivre est ailleurs. Elle ne voulait pas se laisser distraire. Il y a une espèce d’égoïsme qui vous vient dans le bonheur comme dans le malheur ; et elle allait toujours, répondant d’un simple mouvement de tête aux longues phrases qui lui tombaient dessus.
Ainsi elle se trouva bientôt avoir dépassé la fontaine, et la boutique n’est pas loin. Bien entendu, elle était vide. Et Brouque le marchand, avec sa grande barbe noire (un homme, lui, qui parlait peu et, même ce jour-là, il n’ouvrit pas la bouche) eut vite fait de lui peser son sel. Ensuite il y eut la farine. Cela fit deux paquets de 2 livres chacun qu’elle serra dans son panier ; puis donna septante centimes, puis sortit, et il faisait beau.
On discutait toujours autour de la fontaine ; elle se dit : « Si je repasse par là, on va m’ennuyer de nouveau », et elle s’en revint par la rue de derrière.
Là, tout était beaucoup plus calme ; on n’apercevait guère que les passants habituels. Il y avait d’abord quelques fenils, puis deux ou trois maisons d’habitation, puis la boutique de Branchu ; à cet endroit, la rue faisait un coude. Elle aussi, elle était couverte d’une épaisse couche de neige gelée. Il fallait, là aussi, qu’Héloïse fît attention. Et une de ses amies, nommée Julie, l’ayant vue qui venait, à travers les carreaux, n’eut pas besoin de se presser pour la rejoindre. Elles causèrent un instant.
– C’est quand même incroyable ! disait Julie, un homme à qui, jusqu’à présent, personne n’avait jamais rien eu à reprocher ! Un gentil garçon comme lui ! Qui était heureux, qui aimait sa femme ! A quoi est-ce qu’il a pensé ? Même que ce n’était pas très intelligent, cette idée ; il devait bien comprendre qu’un jour ou l’autre on saurait tout !
Héloïse disait : « oui… oui… » ; elles se quittèrent. Mais au lieu de rentrer chez elle, Julie resta sur le chemin, de telle sorte qu’elle assista à tout.
« J’étais restée là, disait-elle, parce que ça m’amusait de la voir marcher comme ça, et puis aussi j’étais un peu fâchée. C’est cet air distrait qu’elle avait. Je pensais : « Comme elle est changée tout de même ! » N’est-ce pas ? on s’était connues toutes petites, bien qu’on se fût un peu perdues de vue depuis son mariage. Donc j’étais là, je me disais : « Je ne l’aurais pas reconnue. Quelle belle courge elle a sous sa jupe ! l’attache du tablier ne tient plus. Et il gelait fort, n’est-ce pas ? C’est pourquoi elle allait ainsi, levant un peu le bras pour garder l’équilibre. Il y en a qui mettent des pions de bas sur leurs souliers. Elle allait cependant, il s’est bien passé cinq minutes. Et c’est juste au moment qu’elle arrivait devant chez Branchu, je me rappelle tout, elle a tourné un peu la tête pour regarder dans la boutique. C’est juste à ce moment, je dis ; elle s’est arrêtée. Elle s’est redressée comme si elle allait tomber sur le dos, et elle a jeté un grand cri. Voyez-vous, c’est un de ces cris qu’on n’oublie pas ; ils ne vous sortent plus du tuyau de l’oreille. On aurait cru entendre une bête de nuit. Ça est monté tout droit, et puis ça s’est traîné, ça est devenu rauque ; en même temps je l’ai vue se baisser, et elle se tenait le ventre des deux mains. Je me suis mise à courir, et d’autres gens aussi couraient ; on l’a trouvée qui se roulait par terre… »
4
Ils l’avaient mise sur un brancard et apportée. Deux devant, deux derrière, un drap jeté sur elle, pesamment ils étaient venus. On l’avait couchée sur son lit. On avait vite été chercher la sage-femme et le curé : ils étaient arrivés trop tard. Le petit n’était plus en vie : c’était un beau garçon pourtant.
Ils le regardaient et ils s’étonnaient de le voir déjà si gros, si formé ; ils disaient : « Quel dommage ! un mois ou deux de plus, et on aurait pu le sauver. » Mais est-ce que vraiment on aurait pu le sauver ? il n’était point sorti vivant du ventre de sa mère.
Heureusement qu’elle n’en savait rien, et n’avait eu conscience de rien, depuis qu’elle était tombée. D’abord elle avait perdu connaissance, puis le délire était venu. Les soins des femmes penchées sur elle, les tisanes, les linges, les compresses chaudes, rien de tout cela ne la touchait plus. Elle était dans une autre vie, parce qu’il y a parfois une protection sur nous, et il nous est dit : « Allez ailleurs voir si vous serez mieux. » Elle était allée ailleurs : elle riait, elle était gaie. Elle voyait des choses que personne d’autre qu’elle ne voyait. Par moments elle se mettait à parler, on ne comprenait pas bien ce qu’elle disait. Mais quelques mots, par-ci, par-là, dépassaient le brouillard du reste, comme on voit certains grands arbres élever leur cime au-dessus des bois : « Tu aimerais mieux le soleil peut-être ? » avait-elle dit tout à coup ; puis il y avait eu : « Promenade » ; puis il y avait eu : « Joseph, tu ne t’es pas rasé ! » et on pensait : « Elle croit être à la promenade, un dimanche, avec son mari, par un temps couvert… » C’était un bonheur pour elle, quand même. Car, pour peu qu’elle se fût avisée d’ouvrir les yeux, est-ce qu’on aurait eu le temps d’emporter l’enfant qui était sur la table ? d’ailleurs elle n’avait qu’à toucher la place, elle verrait bien qu’il n’y était plus. Et en toutes celles qui se tenaient là, bien qu’elles ne l’exprimassent point, une même pensée était venue : « Comme c’est triste quand même ! Quand il n’y a plus qu’une seule branche, celle où est l’espoir, où tout pend, et voilà que la branche casse. Elle a tout assis sur la même chaise et tout a été renversé. Où est-ce qu’elle ira désormais, parce qu’il faut qu’il y ait quelque chose devant nous pour nous montrer notre chemin, sans quoi on piétine sur place… » Ainsi soupiraient-elles, s’affairant. Elles ne parlaient point. On avait envoyé quelqu’un au bois, prévenir Joseph.
Cependant hors de la maison, sur le chemin, dans le village, les discussions allaient leur train, s’étant de plus en plus accrues et échauffées, de même que quand on jette des branches dans un feu ; à l’histoire de Lude venait de s’ajouter cette autre, quand s’arrêterait-on, mon Dieu ?
– Impossible, disait-on, impossible !
– Allez seulement voir.
– Impossible, je vous dis, moi qui suis là et j’ai des yeux…
– Moi, je vous dis, j’ai des oreilles. On l’a entendue dans tout le village.
– Comment est-ce que ça s’est fait ?
– On n’en sait rien.
– C’était pourtant une femme robuste !
– Bien sûr.
– Et elle n’était pas malade.
– Elle ne s’était jamais mieux portée.
– Peut-être que son panier était trop lourd ?… Ou bien elle s’est fatiguée ?
On hochait la tête, ce n’était pas ça.
Le boulanger Tronchet, tout petit et tout rond, roula hors de chez lui comme une boule blanche ; le mitron continuait de pétrir. L’aiguille bleue marqua midi. On sonna la grosse cloche. Etienne, fils d’Etienne, petit-fils d’un troisième Etienne, était en ce temps-là sonneur ; les deux autres Etienne avaient été sonneurs. Petit-fils et fils de sonneur, on a les cloches dans le ventre. Il sonna parfaitement bien. Il y avait une femme qui coupait dans un saladier des betteraves conservées et elle avait les mains en sang. Elle cria quelque chose par la fenêtre à une voisine, laquelle lui cria des choses à son tour. Plus loin, sur un perron, au bas duquel était arrêté un mulet, cet homme qu’on voyait de dos avait une veste de laine. Et un grand malaise venait. Est-ce qu’on n’a pas remarqué quel vilain nuage est monté au ciel, il doit bien y avoir deux heures et il marche avec le soleil ?
Longtemps on met ainsi des chiffres sous des chiffres, finalement on arrive au total. Et, reprenant toutes ces choses, ils commençaient à être effrayés, chacun faisant le calcul à part soi. Musy pendu, le pouce de Baptiste, les enfants atteints par le croup, les femmes tombant du haut mal, les bêtes qui avaient crevé, les garçons qui s’étaient battus, Lude, à présent, cette Héloïse, sans compter tout ce qu’on ne savait pas : ça n’était quand même pas naturel !
On cherche à faire voir un progrès qui se fait. Sentez-vous, quand vous respirez, parmi le goût frais de cet air, une fine odeur de vanille, c’est l’odeur de la fumée du bois de mélèze. Il y a ce bois rouge dont on fait les crayons, il abonde dans le pays. Et son principe résineux, en même temps que ce parfum, répand partout une apparence bleue, où les toits peu à peu s’embrouillent, tandis qu’on voit bouger en haut des cheminées comme autant de petits drapeaux…
Joseph cependant était descendu. Tout de suite il voulut le voir. On n’osait pas le lui montrer. Mais il se fâcha tellement qu’on dut bien céder, pour finir.
Il avait gardé son chapeau sur la tête, il sentait encore la forêt. Il ramenait l’odeur d’en haut, une odeur de mousse et d’écorce ; et le froid d’en haut restait pris dans les plis de ses vêtements. Il s’approcha du lieu où on avait posé l’enfant, qui était couvert d’une toile. On tira de côté cette toile, il ne dit rien.
Il gardait la tête baissée. Au bout d’un moment, il commença :
– Est-ce que le curé est arrivé à temps ?
– Non, il n’est pas arrivé à temps.
– Alors il est perdu pour le ciel.
Il parlait d’une voix sourde, il répéta : « Pas même ça !… pas même ça !… » « Mon Dieu ! dit-il, pauvre petit ! » « Pauvre petit, reprenait-il, quel mal est-ce qu’il a fait, quand même, pour qu’il soit tellement puni ? Ou bien est-ce nous qui avons péché ?… »
Mais il avait beau chercher, il ne trouvait rien ; et on voyait son dos s’affaisser peu à peu, comme dans un talus, quand survient le dégel, la terre qui s’éboule.
Il n’avait point encore demandé des nouvelles de sa femme ; tout à coup il dit : « Et, elle, où est-ce qu’elle est ? »
On le mena dans la chambre : là fut la seconde station. Seulement, cette fois, on n’eut pas besoin de la lui montrer : il n’avait pas franchi la porte qu’elle se mit à rire, et quel rire ! mais on le prévint. On lui dit : « Elle a la fièvre, tu comprends ? »
S’il comprit, on ne le sut pas, il se tenait debout devant le lit. Elle ne le regarda point. Où elle regardait, c’était en dehors de ce monde. Le reflet de la fièvre faisait comme un trait blanc dessus le globe de son œil. Il y avait déjà un assez long moment qu’elle ne bougeait plus, et ses bras étaient allongés, de chaque côté de son corps comme s’ils n’étaient plus à elle. Elle ne parlait plus du tout. Mais brusquement ce rire était venu et il faisait d’autant plus peur qu’on n’en devinait pas la cause. Lui, cependant, se tenait là. Qu’allait-il faire ? se demandait-on. Est-ce qu’il n’allait pas éclater en sanglots, ou bien se jeter sur elle pour tâcher de la faire taire ? Allait-il lui prendre la main ? il ne fit rien de tout cela. Il était venu, il la considéra, puis il dit : « Ce n’est plus elle. On me l’a changée. » Et il se détourna, comme d’une étrangère, secouant lentement la tête, tandis qu’il recommençait : « Qui est-ce qui me l’a changée ? »
Puis, avec colère, encore une fois : « Qui est-ce qui me l’a changée ? » cependant qu’il frappait du pied et ses mâchoires se serraient. On l’avait pris par les épaules : « Joseph ! disait-on, calme-toi ! » Mais continuellement ramené à une pensée toujours la même, comme dans un remous tout tend au point central, vainement lui rappelait-on que c’était chez elle l’effet du délire :
– Non, recommençait-il, on me l’a changée !
Il était revenu avec les autres dans la cuisine, on approcha un banc, il s’y laissa tomber. Il pendait là dans ses habits qui semblaient devenus trop larges. On lui parlait, il ne semblait pas entendre ; on l’appelait, il ne répondait pas. Le gros Hugues Communier s’approcha de lui, et, lui posant la main sur l’épaule :
– Voyons, Joseph, tu n’es pas un homme. Ta femme pourrait avoir besoin de toi.
Il leva vers lui deux yeux vides et sa bouche resta fermée, tandis que simplement il haussait les épaules, comme pour répondre : « Qu’est-ce que j’y peux ? Moi non plus, je ne suis plus rien. »
Le retour n’en fut que plus brusque. Soudain on le vit qui se redressait.
– Ecoute, Communier…
Puis avec un effort :
– J’aimerais bien savoir comment la chose s’est passée…
Et Communier fut tout content de voir Joseph reprendre goût aux choses :
– Tant que tu voudras, c’est à ton service…
Il se mit à tout raconter.
Il montra comme quoi Héloïse était sortie de chez elle vers les 10 heures, qu’elle avait une commission à faire à la boutique, qu’elle s’était arrêtée à causer près de la fontaine, enfin tout ce qu’on a vu ; il continua :
– Pour rentrer elle a pris par la rue de derrière…
A cet endroit, Joseph leva la tête.
– Elle a causé de nouveau avec Julie. C’est tout de suite après que ça s’est passé… Julie a assisté à tout…
Joseph l’interrompit :
– Est-ce qu’elle pourrait montrer la place ?…
– Bien sûr, puisqu’elle a tout vu.
– Et où est-ce que c’était ?
– Juste devant chez le nouveau cordonnier.
Il s’était mis debout ; il dit : « Je savais bien » ; il n’avait plus rien de commun avec le Joseph d’un moment avant. Quelque chose s’était tendu subitement dans sa figure, où les traits reprenaient leur place et les plis s’étaient effacés. Une rougeur lui vint ; ses yeux se mirent à luire :
– Je pensais bien, répéta-t-il.
Et, tendant la main devant lui, d’une voix forte :
– Nous sommes punis de ne pas l’avoir écouté plus tôt. Lui seul a vu la vérité, quand même on se moquait de lui. Et maintenant, pour notre malheur, il est mort…
Et comme on lui demandait : « Qui entends-tu par là ? » il dit : « Luc, bien sûr ! »
Et il reprit :
– Il n’est plus là, mais je prends sa place. Venez-vous ?
Il sortait déjà.
On n’avait pas bien compris tout de suite ; mais peu à peu on se rappela ce que Luc avait dit, quand il prophétisait, rapport au nouveau cordonnier ; qui sait s’il n’avait pas vu juste ? Ainsi va le progrès que c’est en un point, tout d’abord, que telle ou telle idée prend forme, et ailleurs elle n’est encore qu’à l’état de pressentiment, mais l’exemple est contagieux ; déjà ils étaient six à la partager, cette idée ; c’étaient les six qui se trouvaient avec Joseph. Il y avait le grand Communier, Meyru, Brandon, Tonnerre, et les deux frères Jan ; ils dirent à Joseph :
– C’est ça, on va avec toi !
– On sera calmes pour commencer, dit Joseph, on lui demandera une explication… Mais pour peu qu’il ne réponde pas comme on l’entend, pour peu seulement qu’il hésite…
Il n’allait pas plus loin, mais il levait le poing et on sentait en lui une résolution terrible…
C’est de cette façon que les sept hommes se mirent en route pendant que les femmes continuaient de s’empresser autour de la malade. Ils n’eurent pas un long chemin à faire, c’est une centaine de mètres au plus. Ils allaient entre les petites barrières penchées des jardins, ils furent bientôt au tournant : la belle enseigne bleue et jaune et ses deux peintures se voyaient de loin.
Joseph s’avança le premier, Branchu était chez lui. Joseph heurta à la vitre, Branchu leva la tête. Et les gens qui accompagnaient Joseph avaient un peu peur qu’il ne cédât trop vite à la colère et ne se laissât aller dès les premiers mots aux injures, peut-être aux coups ; là encore leur étonnement fut grand. Car Branchu avait tout de suite ouvert la fenêtre, demandant à Joseph ce qu’il désirait ; Joseph ne sut pas que répondre.
Sa langue était embarrassée, ce qu’il se mit à dire n’avait guère de sens.
Mais c’est que tout était si calme, si en ordre dans la boutique ! Il y a là un homme qui est en train de cirer son ligneul ; il tourne vers vous une figure claire et les yeux de quelqu’un qui ne songe qu’à son travail. On heurte à sa fenêtre, il pose son marteau, range son cuir sur une chaise : est-ce comme cela que se conduisent ceux qui ont quelque chose à se reprocher ?…
– Soyez assez bon pour entrer, disait Branchu à Joseph.
Et puis, apercevant Communier et les autres :
– Et ces messieurs aussi, s’ils veulent me faire ce plaisir…
Peut-être qu’il croyait qu’il s’agissait d’une commande. Et que lui répondre, en effet ? La raison venait qui disait : « Il n’est pas suffisant pour accuser quelqu’un que ce quelqu’un ait le nez de travers… Ce n’est pas une raison, non plus, parce qu’une femme est tombée devant chez lui pour que ce soit lui qui l’ait fait tomber… » Et quand l’invitation de Branchu fut venue, Joseph fut pris au dépourvu.
Il ne répondit rien, se contentant de secouer la tête ; et il s’en retourna, les autres avec lui. Il eut l’air de quelqu’un qui s’est trompé d’adresse. Ils revinrent par la ruelle. Il y eut de nouveau les petites barrières des jardins. Et pendant qu’ils s’éloignaient ainsi, Branchu se tenait penché à sa fenêtre, l’air lui aussi de ne pas bien comprendre, l’air de se dire, lui aussi, que sans doute on s’était trompé.
Quatre heures venaient, dans du rose. Le gros nuage pourtant n’avait pas quitté le soleil. A mesure que le soleil s’avançait, il s’avançait pareillement et était dessus comme une paupière. Mais ses rayons, qui dépassaient, avaient été frapper plus bas une brume amassée en haut de la montagne, et de là venait un reflet d’un violet doux sur toutes choses. Le grand clocher de pierre avec sa croix trempait dedans.
On voyait derrière une pente noire, dont le bout pointu, dressé dans le vide, surmontait de très haut le pays d’alentour ; à son sommet aussi, on apercevait une croix : c’est un vrai Calvaire. Par les petits chemins qui y montent en serpentant, on imaginerait très bien la foule des soldats aux cuirasses brillantes, les curieux et les Saintes Femmes. Et là-haut il y aurait les trois gibets, dont on n’apercevrait qu’un seul. Il y aurait ces bras qui attendent. Mais il ne semble pas que le Christ soit parmi nous, quoi que Lhôte puisse dire.
5
Cœurs abandonnés que nous sommes, il n’y a pas de Présence pour nous.
Il y a seulement cette rumeur dans le village ; il y a seulement que dans la maison de Joseph une lampe s’est allumée ; il y a seulement qu’Héloïse a toujours la fièvre et rit toujours, n’étant plus elle ; il y a seulement aussi que maintenant Joseph est seul dans la cuisine, et de nouveau a cédé sous le poids.
Il entend ce rire qui vient, et les femmes disent des choses ; on n’a pas pensé à entretenir le feu, le feu s’éteint.
Il a encore tenu bon pendant un moment, puis un picotement s’est fait sentir au coin de ses paupières, il a poussé deux grands soupirs.
Et les larmes enfin sont venues, tandis qu’il se tient immobile là, – silencieuses larmes d’homme, qu’il ne pense même pas à essuyer, en sorte qu’elles lui coulent tout le long du visage, tombant une à une de son menton.
CHAPITRE QUATRIÈME
1
Le président, qui était un homme plein de prudence et soucieux de l’opinion, ne se hasarda pas à cette démarche avant d’y être forcé. Il attendit donc encore quelques jours. Mais au lieu qu’elles s’arrangeassent, comme il continuait d’espérer que ce serait le cas, les choses se gâtèrent encore : le 7 de janvier le plus beau des chalets de la commune fut emporté par une avalanche, le 10 tout un hameau brûlait.
Alors le président commença d’avoir peur, rapport aux responsabilités qu’il se sentait avoir quand même. Il mit ses habits du dimanche, il se rendit chez le curé.
La cure était un gros bâtiment nu de pierre grise, à deux étages, qui s’appuyait d’un bout à l’église et dominait de l’autre une pente de prés très raide, terminée dans le bas par un profond ravin. Ce qui frappait le plus, c’était l’épaisseur des murs. Les escaliers voûtés étaient extrêmement larges. Comme il y avait beaucoup trop de chambres, la plupart ne servaient pas.
Le président dut monter au second, suivre un long vestibule dallé, arriva devant une porte capitonnée, dut tirer à lui tout d’abord cette porte ; alors on vit qu’il y en avait une autre en sapin, où il heurta et une voix dit : « Entrez. »
Il y avait un fusil de chasse dans un coin. Il y avait une petite table avec dessus un journal déplié. Les meubles, un canapé, un fauteuil, trois ou quatre chaises, étaient recouverts de velours bleu, mais complètement fripés et crasseux, et quelques-uns crevés par places étaient comme piqués de petites touffes de crin. C’était triste, en désordre, il faisait assez sombre, vu les petites dimensions de la fenêtre ; et, s’ajoutant à la chaleur terrible, il y avait ensemble une odeur de vieille pipe et une odeur de renfermé.
Le président sentit que la tête lui tournait. Heureusement que le curé le fit asseoir.
C’était un grand, gros homme rouge, avec une bouche froncée, des cheveux noirs coupés ras sur le front, des épaules comme un lutteur, des yeux gris, des mains carrées ; il passait pour aimer par-dessus tout à braconner.
On voit beaucoup de gens se tromper ainsi sur leur vocation (à moins qu’ils ne l’aient pas choisie), mais, de toute façon, ils en sont mécontents : et par conséquent mécontents d’eux-mêmes, ce qui se passait pour notre curé. Et travaillé d’ailleurs par un sang inutile et une trop grosse santé, on ne le voyait guère que de mauvaise humeur, sauf les jours qu’il partait rôder dans les environs du village, ayant démonté son fusil qu’il emportait sous sa soutane, sauf aussi quand il recevait quelque visite de collègues, auquel cas il leur faisait faire un bon repas avec plusieurs viandes et toutes sortes de vins.
Il s’était rassis à sa table, le président en face de lui.
– Alors, dit-il, qu’est-ce qui vous amène ?
Le président n’avait pas encore ouvert la bouche ; il n’ouvrit pas la bouche de sitôt. Le torse raide, les pieds joints sous sa chaise, son chapeau qu’il tenait à plat sur ses genoux, vieux, la figure tout en plis, les oreilles très écartées, il se contentait de bouger les lèvres, comme s’il lui fallait d’abord se préparer.
Enfin il dit : « Monsieur le curé, il faut que vous me pardonniez si je vous dérange, mais on aurait besoin de vous. Peut-être bien que vous savez. C’est que c’est un bien triste temps pour nous, monsieur le curé. On ne comprend plus ce qui arrive… Bien sûr qu’il y a eu des malheurs, mais enfin des malheurs il y en a toujours. Non, ce n’est pas tellement ça que quelque chose, comment dire ? comme une influence dans l’air, quelque chose qui serait sur nous… Quelque chose comme une mauvaise fièvre, mais une fièvre de la tête, qui fait que les bons deviennent mauvais et les mauvais pires encore. Et voilà que notre grand chalet des Entraigues a été emporté, voilà que les Essertes ont été détruites par le feu ; voilà qu’il meurt des hommes, des femmes, des enfants, comme jamais il n’en est mort ; voilà que toutes sortes de maladies, qu’on n’explique pas, se déclarent… Mais ce n’est pas encore tellement ça, comme je vous ai dit, monsieur le curé… Tout ça c’est déjà du passé, et on en prendrait son parti. De quoi on a peur, c’est de l’avenir. Car tout n’est pas fini, sans doute… On est tous tombés d’accord là-dessus qu’il allait encore survenir des choses. Et on s’est demandé s’il n’y aurait peut-être pas un moyen, avec votre permission, monsieur le curé, et si vous vouliez bien nous donner un conseil…
Il n’alla pas plus loin : le curé depuis un moment ne le quittait plus du regard. Plus l’autre allait, plus il devenait rouge, et une veine se gonflait sur son front.
– Tout ça ne m’étonne pas ! dit-il.
Il donna un coup de poing sur la table. Il n’était plus rouge, il était violet.
– Ces morts, ces deuils, ces maladies, que les maisons brûlent, que les bêtes crèvent, n’avez-vous pas tout mérité ?… Ah ! bien oui, par exemple, je vous conseille de vous plaindre ! (Il donna un second coup de poing sur la table.) Ne vous ai-je pas prévenus ? Des menteurs comme vous, des voleurs comme vous, des fornicateurs comme vous ! L’étonnant c’est que la punition ne soit pas plus terrible encore. Il faut que le bon Dieu soit patient : plus que moi ! Ça n’est pas des brebis que j’ai à paître, c’est des diables. Et quand un malheur vous arrive, vous n’avez pas l’air de savoir pourquoi !…
Il souffla brusquement, il se serra le nez :
– Je dis que vous sentez mauvais, vous empoisonnez le cadavre. Et écoutez-moi bien, il n’y a qu’un remède, c’est de vous corriger… Que les menteurs cessent de mentir, les blasphémateurs de blasphémer, et ainsi de suite, après quoi on verra… C’est simple ! comme vous voyez.
Il éclata de rire.
– Autant vouloir que les rivières remontent à leur source et que la neige tombe en été… Ah ! tonner…
Il s’interrompit au milieu du mot, se rappelant soudain le respect qui est dû à l’habit qu’il portait : il se calmait d’ailleurs, il s’épongea le front, il paraissait gêné ; le président n’avait point bougé de dessus sa chaise et n’osait plus lever les yeux.
Et il y eut alors un instant de silence, à la suite de quoi le curé se leva. Il alla prendre son fusil :
– Jetez-y un coup d’œil, monsieur le Président, c’est une belle arme… Ah ! c’est vrai, vous ne chassez pas…
Le président s’était levé, lui aussi ; il secoua la tête, il ne chassait pas, en effet.
– Un hammerless, dit alors le curé, la meilleure marque, un Saint-Etienne ! C’est un fusil de 500 francs, mais je l’ai eu d’occasion. Regardez-moi ça !
Il le retournait dans sa main, et faisant jouer le ressort :
– C’est aussi soigné de travail qu’un mouvement d’horlogerie, plus soigné de travail que mes paroissiens.
Et il rit encore une fois, d’un rire qui sonnait un peu faux, pendant que le président le considérait d’un air stupide, n’y comprenant plus rien sans doute et gardant sur le cœur le poids de ces reproches que, personnellement, il n’avait pas mérités…
On a eu un bon mouvement, c’est ainsi qu’on vous en récompense ! D’autres à sa place ne se seraient certes pas dérangés. Et il se disait : « Une autre fois, quoi qu’il arrive, je ne me dérangerai pas. »
Mais voilà que, comme il arrivait devant chez lui, la plus grosse des cloches laissa tomber un long coup sourd. C’est quand ils frappent seulement avec le bout du battant contre le rebord de bronze. On dirait que la voix monte de tellement profond qu’elle a de la peine à sortir et que c’est malgré elle qu’elle se fait entendre. C’est comme un gémissement qui vient, puis un autre et encore un autre : et ceux qui sont sur les chemins, ceux qui travaillent dans les bois, ceux qui arrachent les pommes de terre, ceux qui avec une petite scie à main sont en train d’abattre les haies, le berger qui garde ses chèvres, la vieille qui fait un feu de bois mort, tous s’arrêtant soudain ou s’interrompant dans leur travail : « Pour qui est-ce qu’on sonne ? » se demandent-ils, et ils se signent.
Boum !… Il y a quand même grande peine chez les hommes. Où qu’on soit, quoi qu’on puisse faire, on est en face de la mort. Elle ne permet pas qu’on l’oublie : qu’un instant on n’y pense pas, et elle se rappelle à vous.
Boum !… Mon grand-père et ma grand-mère sont morts, ma tante Fridoline est morte, mon petit frère Jean est mort, mon petit frère Pierre est mort, ma sœur Martine va mourir : moi aussi, je dois mourir.
Boum !… Seigneur, notre Dieu, protégez-nous dans notre affliction ; on ne peut rien sans vous, sans vous on n’est rien, on a terriblement besoin de vous, Seigneur notre Dieu, dans notre misère, ayez pitié de nous, Seigneur.
Boum !… On ne m’avait pourtant pas dit qu’il y avait quelqu’un de si malade. Je n’ai pas vu passer le Saint-Sacrement. Est-ce peut-être le vieux Borchat ? On lui avait mis des sangsues. Si seulement c’était lui ! il ne servait plus à rien.
Boum !… Il faisait un jour tout gris. Ils étaient au moins une centaine d’hommes et une centaine de femmes, ils étaient tout noirs dans du blanc. Les hommes allaient devant et les femmes derrière. Il y avait sur la bière un drap à ornements d’argent, qui étaient des têtes de mort au-dessous de deux os croisés, et les porteurs marchaient au pas afin d’éviter les secousses. Ils montèrent la rue du village, ils passèrent devant la fontaine. On voyait pendre au bord des toits comme des barbes de glaçons. Le grand tilleul qui n’avait plus de feuilles semblait un arbre en fil de fer. On n’entendait point d’autre bruit, que celui de tous ces gros souliers ferrés rabotant ensemble la route gelée, et, en haut, l’éclatement lourd des coups de la grosse cloche, sous lesquels, par moments, tout était écrasé. On tourna la nef, vint la grille. Elle surmonte un petit mur. A des croix de bois peintes en noir, sont pendues des couronnes de perles, avec au milieu un verre bombé sous lequel on voit un bouquet, une inscription, deux mains qui se serrent. On suivit l’allée du milieu. Joseph marchait au premier rang. A ce moment déjà, on dut le soutenir. Mais quand le trou fut là, ce fut bien autre chose : deux hommes le prirent chacun sous un bras…
Est-ce qu’on est seulement entré à l’église ?… Il ne sait plus rien, il ne sent plus rien. Ils étaient deux hommes à le tenir chacun sous un bras, et lui flottait entre eux comme un arbre scié par la base. Tantôt il penchait tout entier de côté, tantôt il tombait en avant. Mais il était solidement tenu, en sorte qu’il assista à tout. Et il lui fallut assister à tout. Il vit descendre son passé, son espoir, sa raison de vivre ; mon Dieu ! est-ce possible, c’est mes entrailles qui s’en vont, c’est le cœur de mon cœur, c’est la pensée de la pensée. C’est le meilleur de moi, la promesse de mieux encore ; elle était ma seule vendange, la vraie richesse de mon grenier. Un beau fruit avait mûri pour moi ; ils sont venus et ils l’ont retranché. Il se tordit tellement qu’on dut lui dire de se tenir tranquille, et cependant il s’était mis à plaindre, comme si on fouillait au-dedans de lui avec un couteau. Pauvre ! c’est Joseph Amphion : un enfant lui était promis, l’enfant est mort, sa femme est morte. Mais c’est aussi que maintenant il s’était mis à réfléchir, et il recommençait en lui : « Est-ce que j’ai toujours été bon pour elle ?… Est-ce que j’ai toujours été avec elle comme je lui avais juré d’être, lui ayant passé l’anneau au doigt, certain jour, et quand son visage se tournait vers moi, qui était un soleil pour moi… Et encore, ces derniers jours, quand elle se débattait dans son lit, et moi, injustement, je disais : “Ce n’est plus elle !” peut-être que si j’étais venu et si je l’avais seulement embrassée, elle aurait été délivrée par l’opération de l’amour… Elle, elle m’aurait reconnu ; elle, elle m’aurait dit : “C’est toi !” ô meilleure que moi, toute belle, – et pourtant c’est toi qui t’en vas ! On a coupé le noyau de ma chair, on a ôté la bonne amande. » A ce moment, les mottes tombèrent sur la caisse, il poussa un cri, on l’emmena.
Et les autres s’en allèrent derrière lui, rentrant chez eux, mais ils n’étaient guère moins misérables. Ils ne disaient rien, ils n’auraient rien pu dire. La cloche s’était tue, un pesant silence régnait. Sous l’ombre du ciel qui pendait très bas, et enveloppait le village, comme pour montrer à l’avance l’isolement où il allait entrer, ils revenaient par petits groupes, et arrivés devant chez eux, l’un après l’autre, courbant la tête, s’enfonçaient sous la porte basse comme la bête dans son trou…
2
Pourtant ils ne pensaient pas que les choses iraient si vite. Quinze jours tout au plus passèrent et trois autres femmes, trois jours de suite, furent frappées de la même façon qu’Héloïse : les trois fois Branchu était là. Ce fut le grand coup qui ouvrit les yeux. Puis vint ce cinquième enfant.
Ils étaient une dizaine d’hommes arrêtés au bout de la rue, quand cette pauvre Herminie passa, et il se trouva qu’au même instant Branchu sortit de chez lui. Il semblait ne plus se cacher. Il se tourna vers Herminie. Il avait les mains dans ses poches et il souriait drôlement. Ils ont bien dit depuis que ses yeux avaient changé de couleur et une mauvaise expression lui était venue autour de la bouche. Ce qui est sûr, c’est que c’est juste dans le temps que son regard se posait sur Herminie qu’elle sentit cette douleur ; quelque chose se tordit en elle, et elle cria elle aussi, et elle leva les bras elle aussi, puis s’abattit comme pliée en deux, tandis que ses jambes fondaient sous ses jupes. L’autre se mit à rire (à ce qu’on raconte), et il dit tout haut (à ce qu’on raconte) : « C’est le cinquième, ça va bien !… »
L’étonnant est que les hommes n’eussent point pensé à se jeter sur lui, mais la rapidité de la chose fut telle qu’ils n’en eurent pas le temps, et, une fois qu’ils furent revenus de leur surprise, ils jugèrent que le plus pressé était d’aller porter secours à Herminie, qui se débattait sur le chemin.
En sorte que Branchu put disparaître tout à son aise et personne ne vit de quel côté il s’était dirigé. Mais déjà tout le village était en mouvement. Quatre hommes suffirent à emporter Herminie, les autres se mirent à courir de rue en rue, et ils s’arrêtaient à chaque porte, heurtant ou l’ouvrant toute grande et criaient : « Venez-vous ? » à quoi on répondait : « Qu’est-ce qu’il y a ? » mais eux étaient déjà repartis ; alors on se précipitait à leur suite. Le rassemblement se fit sur la place. Ils s’étaient armés de tout ce qui leur tombait sous la main, les uns avaient empoigné une fourche, d’autres un simple manche d’outil ; certains s’étaient munis de leur fusil de chasse, certains brandissaient une faux ; il y en avait qui étaient tête nue, ou bien ils portaient, enfoncés jusqu’aux oreilles, des bonnets en peau de lapin : mais là-dessous, ou là-dedans, toutes les bouches s’ouvraient ensemble, avec un bruit de torrent débordé.
Quelques-uns arrivaient encore ; ils demandaient :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Vous ne savez pas ?
– Non, on ne sait pas.
Et la nouvelle était une fois de plus reprise, une fois de plus commentée ; cependant, des bras se levaient, des têtes étaient secouées ; et plusieurs éclataient de rire, dans leur rage parce qu’on pensait : « Comment a-t-on pu se laisser faire, comment n’a-t-on pas deviné plus tôt ? Pauvres femmes ! un rien de plus, et elles y auraient toutes passé ! »
Ils ne cherchaient point d’ailleurs à connaître, malgré l’inouï de la chose, de quels moyens Branchu avait pu se servir pour en arriver à ses fins : supprimons-le d’abord, se disaient-ils, là est le vrai. C’est la raison pourquoi ils s’étaient rassemblés, et en si grand nombre. Mais, contre un homme de cette espèce, plus ils seraient nombreux, mieux cela vaudrait. C’est un jeteur de mauvais sort : ils faisaient bloc. Il en venait toujours, ils furent plus de cent. La place de l’église se trouvait trop étroite. Et il ne leur manquait plus maintenant qu’un chef, mais il leur en fallait bien un tout de même, parce que, sans cela, chacun tirant de son côté, ils n’aboutiraient qu’au désordre, et rien ne se fait sans un plan.
Il y eut bien du temps perdu, il faut le dire. Par bonheur, le grand Communier les dépassait tous de la tête. C’est ce qui fit qu’on s’adressa à lui. « Est-ce qu’on va ? » lui criait-on, « allons, décide-toi, c’est toi qui commande. » Les voix se couvraient l’une l’autre comme les tuiles sur un toit. « Dépêchons-nous ! sans quoi il va se sauver ! » Et le grand Communier, bien que pris au dépourvu, leva le bras ; tous se turent.
– On va d’abord aller voir s’il n’est pas chez lui. Les uns passeront par-devant, les autres par-derrière.
Cette fois tout s’ébranlait : une bande prit par la rue, l’autre par-derrière les maisons, et on vit bientôt paraître celle qu’on cherchait, qui était la bonne, qui n’avait jamais semblé si petite, mais jamais non plus si tranquille, ni si claire, ni si soignée.
Quel bouleversement c’était ! Il n’y avait pas que les hommes faits, et ceux dans la force de l’âge : même les trop vieux, les infirmes, même les femmes et les enfants, tout coulait dehors, criait aux fenêtres, appelait en haut des perrons. Il y avait aussi des filles presque amusées, comme il arrive à leur âge où on s’amuse de tout, et on les voyait au tournant des rues, qui couraient par bandes, de toutes leurs forces, tandis que leurs jupes troussées découvraient, sur leurs gros mollets, des bas de laine bien tendus.
Ce fut Communier qui s’avança et il heurta à la porte. Il dit : « Y a-t-il quelqu’un ? » Il avait un fusil, lui, il se mit à donner des coups de crosse dans le panneau de sapin, et il recommençait : « Ouvrez, si vous êtes là. » Il ne vint aucune réponse. Mais peut-être que Branchu faisait le sourd. Alors la chose ne traîna point.
Parce que maintenant, outre Communier, ils étaient deux ou trois à ébranler de coups la porte, et elle pliait sous le choc. Ils n’eurent qu’à cogner plus fort, on entendit un bruit d’éclatement. Et tous se précipitèrent. Ceux qui se tenaient devant la maison entrèrent les premiers, mais ceux qui étaient postés derrière survinrent presque en même temps ; il y eut une terrible poussée, sous la pression de laquelle la maison tout à coup parut se soulever. Bientôt les vitres volèrent en éclats. « Allez-y, criait-on, allez-y ! » On y alla. C’est ainsi qu’est la colère : plus on lui fournit d’aliments et plus il faut lui en fournir. On vit la belle enseigne, avec ses deux peintures, se mettre à pendre par un bout, et l’autre qui se balançait : puis elle se fendit en deux sur le pavé. Cependant quelqu’un avec une perche attaquait d’en dessous la toiture : les lourdes plaques d’ardoise dont elle était recouverte se soulevèrent en un point, dégringolèrent avec fracas ; un premier trou se fit, un deuxième, un troisième ; les chevrons se montrèrent à nu ; les meubles en même temps étaient jetés par les fenêtres, pêle-mêle avec les outils et du cuir à pleines brassées : à peine eut-on le temps de s’écarter que déjà les murs s’écroulaient.
A une des fenêtres d’une maison voisine, un petit vieux s’était montré ; il criait : « Malheureux ! malheureux ! savez-vous ce que vous faites ? » c’était le propriétaire, personne ne l’écoutait.
Il put crier tant qu’il voulut et jusqu’à ce que sa voix mourût d’épuisement, on ne se tournait même pas vers lui ; il y avait bien trop à voir. C’est que jamais ouvrage ne s’était fait si vite, on n’avait jamais vu de si bons ouvriers. Et ils ne se reposèrent point qu’ils n’eussent mené à bien leur tâche, quoique à bout de souffle et tout en sueur ; mais, ce tas de débris, encore il leur fallut le travailler, et ils se démenaient dessus, le piétinant comme des fous, acharnés au goût de détruire jusque dans la destruction.
Mais c’est qu’on est heureux, n’est-ce pas ? de sentir sa force. Jusqu’à présent, on s’est moqué de nous : montrons, une bonne fois, qui on est. Et ils retournaient à ces ruines, comme pour les ruiner encore, dispersant les décombres à coups de pied tout autour d’eux.
Puis il y eut retombement, parce qu’ils ne savaient plus que faire ; d’ailleurs la fatigue venait.
On résolut pourtant d’aller fouiller les bois au-dessus du village, où on pensait que l’homme s’était réfugié, mais ils n’étaient plus si nombreux, et l’élan manquait.
Ils s’engagèrent sur la pente qui domine le village, y cherchant des traces de pas. Ils n’en aperçurent aucune, bien qu’elles dussent être de très loin visibles, dans tout ce lisse et tout ce blanc. Et, sur les chemins où il y en avait, là il n’y en avait que trop, et trop embrouillées, pour qu’il fût possible de s’y reconnaître, outre que des mulets avaient passé par là et il y avait leurs salissures, couleur de rouille. Ils poursuivirent donc, les uns sur un des chemins, les autres sur l’autre, et arrivèrent presque en même temps à la forêt. A cet endroit, les chemins se perdirent. Et ils eurent beau battre les buissons, fouiller les recoins, aller regarder partout sous les arbres, nulle part ils ne découvrirent rien qui pût seulement indiquer que personne eût poussé si loin. De temps en temps, un gros oiseau, gris de plumage, montait lourdement vers le couvert des branches enchevêtrées formant toit, où il se heurtait, éperdu ; ils firent aussi lever un lièvre, qu’ils ne réussirent même pas à attraper. A part quoi, rien, mais rien du tout, et autour d’eux, plus ils montaient, plus s’accumulaient en masses carrées, qui allaient se superposant, comme pour leur fermer le passage, toutes ces raides formes blanches qui avaient été des troncs abattus, des buissons, des blocs de rocher. L’après-midi s’avançait, bientôt ils perdirent courage. Et quand la première forêt fut traversée, après quoi venait une sorte d’étage plat, occupé par des prés et où quelques fenils se voyaient, et qu’ils se furent rassemblés là, et se furent aussi comptés, afin de s’assurer que personne n’était resté en route, il devint évident qu’ils ne seraient jamais de force à aborder l’autre forêt qui se levait plus en arrière, plus raide celle-là, plus redoutable encore, et immédiatement adossée aux rochers.
Ils piétinèrent un moment sur place ; puis quelqu’un dit : « Si on veut être rentré avant la nuit, il ne nous faut pas tarder plus longtemps. »
3
Ils eurent cette honte de revenir comme ils étaient partis.
Du café chaud les attendait pourtant, on avait allumé des grands feux dans les cuisines ; et, assis devant, leur tasse à la main, une vapeur montait de leurs habits qui se séchaient.
Ils disaient :
– On a fait ce qu’on a pu.
On disait :
– C’est sûr, il y a un sort.
Et on se parlait à l’oreille, vu que c’étaient des choses dont on n’ose pas parler tout haut ; même des femmes se signaient.
Toutefois il y avait aussi des choses dont on osait parler ; c’est ainsi qu’on racontait que Joseph, quand on avait été le chercher, avait refusé de venir, et le bruit courait que personne n’avait vu Lhôte depuis que Branchu avait disparu.
Pour ce qui était de Lhôte, on disait vrai ; il n’était pas rentré chez lui de tout le jour et maintenant la vieille Marguerite sa mère se rongeait le cœur à l’attendre. D’ailleurs tout ce qui venait de se passer l’avait jetée dans un grand trouble, parce que, elle, elle avait été guérie par cet homme et elle était au seuil de la mort quand cet homme était venu, qui n’avait eu qu’à la prendre par la main pour la ramener à la vie : alors, c’est une dette de reconnaissance, quand même ; on donnerait tout ce qu’on a qu’on ne pourrait pas la payer : et voilà maintenant qu’ils disent que c’est un méchant, cet homme, et ils ont tout cassé chez lui et ils lui ont couru après.
Elle était seule, elle écoutait : des bruits venaient encore du village, bien qu’il fût déjà tard, mais personne ne semblait vouloir aller se coucher, ce soir-là, c’était comme une autre nuit de Noël, une fausse nuit de Noël. Minuit sonna, elle attendait toujours, des gens continuaient d’aller et de venir devant sa porte ; on entendait causer dans les maisons voisines ; et redressant péniblement sa tête (assise ainsi devant le feu, dans son vieux corsage noir plat et sa grosse jupe à beaucoup de plis), toutes les fois qu’un de ces bruits de pas ou une de ces voix se faisait entendre, elle se disait : « Est-ce lui ? »
Mais il ne venait pas, et c’est ainsi que peu à peu tout redescendit au silence, parce qu’1 heure avait sonné et 2 heures allaient sonner. Il ne viendrait plus ; elle devint toute triste. Et elle se décida enfin à aller se mettre au lit, ne pouvant quand même rien faire, et le feu brûlait inutilement.
Elle entra dans sa chambre et commença de se déshabiller. C’est alors qu’il lui sembla qu’une main tâtonnait au trou de la serrure, pourtant elle n’avait pas entendu marcher. Mais, prêtant mieux l’oreille, en effet quelqu’un avec une clef devait chercher à ouvrir, et c’était une très vieille serrure compliquée, avec un loquet à secret, et cette clef déjà pesait près d’une livre. Il y eut pourtant pour finir le craquement qu’elle attendait. Alors elle n’hésita plus ; à moitié déshabillée, elle courut à la cuisine. Juste au moment qu’elle y arrivait, la porte lentement s’ouvrit (et elle ne grinça point, la porte) et elle vit son fils entrer. Il ne fit aucun bruit, lui non plus, elle crut tout d’abord voir entrer un fantôme ; elle eut peur et se recula. Mais, lui, ayant levé la main, lui fit signe de se taire. Et elle vit alors que ses souliers étaient enveloppés de chiffons.
Il avait refermé la porte avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour l’ouvrir, il s’était avancé vers elle, et avant qu’elle eût eu le temps d’ouvrir la bouche :
– Mère (il parlait très bas et très vite), mère, prépare-moi du pain, du fromage, de la viande séchée et une bouteille de vin. Tu mettras le tout dans un panier. Et donne-moi aussi les couvertures, mère, les plus chaudes, tu sais, celles qui sont dans mon lit…
Elle ne fit attention qu’à sa dernière phrase, et elle dit :
– Et toi ?…
Mais il repartait déjà :
– Mère, s’il te plaît, dépêche-toi, parce qu’il est déjà très tard et la nuit sera bientôt passée…
Et, comme elle ne bougeait toujours point, il alla lui-même ouvrir le râtelier et prenait dedans les provisions mises de côté sur des assiettes…
– André ! dit-elle.
Il se retourna.
– André, tu es mon fils, dis-moi tout…
Il lui demanda :
– Quoi te dire ?
Elle dit :
– Me dire à qui tu portes tout ça.
Alors il répondit :
– Est-ce bien vrai, mère ? tu n’as pas encore compris ?
Il s’était redressé, et elle voyait ses beaux grands yeux noirs briller à la lueur de la chandelle. Elle voyait que c’était son fils et qu’il était grand et beau. Elle voyait que ses habits étaient tout trempés de neige fondue et il y avait à ses genoux deux larges ronds d’humidité. Des gouttes pendaient dans sa barbe.
Elle courut à lui, et, le prenant par le cou :
– André, rappelle-toi que je suis ta mère. On a toujours vécu ensemble, il fait froid dehors, tu seras malade : André, s’il te plaît, reste avec moi. On ne saura rien…
Elle reprit :
– Il ne saura rien…
Elle continua :
– Et puis ils disent que c’est un méchant homme.
Mais il l’avait durement repoussée et il avait haussé la voix :
– Et toi, aurais-tu oublié ? Quand ils t’avaient couchée sur cette table, rappelle-toi et qu’ils disaient : “Elle est perdue”, et moi j’étais venu me mettre à côté de toi, t’ayant appelée bien des fois sans que tu m’eusses répondu, alors je n’osais même plus te regarder… Ça n’est pas bien vieux, tout ça, mère, moi je ne l’ai pas oublié…
Elle avait laissé retomber ses bras, elle ne disait plus rien.
Et il recommença alors : « Faisons vite ! » A peine si elle se tenait debout. Il avait été prendre un gros panier : il y déposa tout ce qu’il fallait en fait de provisions, le pain, la viande, le fromage, plia dessus les couvertures, et elle, inutilement, pendant ce temps, s’agitait : ses mains étaient trop hésitantes, elle ne faisait que le gêner.
Il n’en était pas moins déjà prêt. Il se dirigea vers la porte. Et, comme il sortait, il reprit :
– Je reviendrai la nuit prochaine ; tâche que je n’aie pas besoin d’attendre cette fois.
Il était déjà loin, quand elle s’aperçut qu’il ne l’avait pas embrassée.
Il revint comme il avait dit. Il y eut trois nuits qui passèrent. Il y eut une quatrième nuit qu’il gelait plus fort que jamais et une grosse toux grinçait dans sa poitrine. Elle n’y put plus tenir, elle se disait : « C’est à cause de cet homme : peut-être qu’il va mourir à cause de cet homme. Et il est vrai que cet homme m’a guérie, mais s’il devait en être ainsi, il aurait mieux valu qu’il m’eût laissée mourir. » Peu à peu la haine se levait en elle, parce que la haine va avec l’amour. Plus l’amour croissait d’un côté, plus la haine croissait de l’autre. On ne partage pas son cœur en deux comme une pomme ; elle vit qu’il lui fallait le donner tout entier. Et c’est ainsi que cette quatrième nuit elle suivit son fils et connut le lieu où il se rendait, – marchant secrètement derrière lui au clair de lune.
Elle redescendit, et n’eut qu’à aller trouver Communier. Elle lui dit : « C’est seulement à la condition que, si mon fils était avec lui, vous ne lui fassiez pas de mal, parce qu’il n’a jamais eu de mauvaises intentions, lui, et cet homme l’a trompé. » Communier dit qu’il y consentait, alors elle raconta tout.
4
Le jour parut comme ils étaient déjà en route, et ils s’étaient partagés en deux troupes, dont l’une avait pris les devants, ayant à tourner par les bois, de manière à cerner l’endroit où l’homme s’était réfugié.
D’après ce que la vieille Marguerite avait dit, c’était dans une épaisse haie en haut d’un champ nommé les Moilles, à la corne d’un bois, du côté du levant ; et un peu au-dessous commence une côte rocheuse, qui dégringole presque à pic vers la vallée.
A mesure que le jour grandissait, ils voyaient mieux combien le brouillard était épais, mais ils n’avaient pas à s’en plaindre. A peine s’ils s’apercevaient d’un rang à l’autre et celui qui allait devant semblait pour celui qui allait derrière comme sa propre ombre qui le précédait. Seulement ils ne songeaient qu’à pouvoir s’approcher de l’homme sans avoir été découverts, et cette force de brouillard, quoique pas commode pour se diriger, les servait mieux que le plus beau soleil. Ils s’étaient entendus pour ne faire aucun bruit, c’est pourquoi ils ne parlaient pas. Et heureusement qu’il y avait aussi de la neige : on est dedans comme dans du coton, on est dans de la ouate, on est dans de la plume ; et, jusque parmi les rocailles, c’était silencieux sous eux et autour d’eux comme pour qui va tirer la perdrix (cette perdrix de chez nous qui est la rouge, qu’il faut surprendre). Ils avaient de nouveau leurs bâtons, leurs fourches, leurs manches de fourche : et ceux qui avaient des armes à feu, Communier leur avait dit : « Bien sûr que s’il se sauve, vous lui tirez dessus. »
Ils étaient cependant arrivés à la côte et ils l’avaient prise de flanc. De très loin, au-dessous d’eux, venait le bruit de la rivière ; par-ci par-là la neige n’avait point tenu ou s’était éboulée, en sorte qu’ils marchaient sur le sol gelé. Il fallait faire attention, vu l’escarpement de l’endroit et aussi le verglas qu’il y avait par places. Mais ils avaient le pied montagnard, puis ce n’était pas la première fois qu’ils couraient les pentes l’hiver : il faut bien aller faire le bois, plusieurs aussi étaient chasseurs, quelques-uns même chasseurs de chamois. Et, étant arrivés au-dessous du lieu, où, d’après ce qu’on leur avait dit, l’homme se tenait caché, ce champ nommé les Moilles, qu’ils n’apercevaient pas encore, parce que la crête le leur cachait, ils se mirent à grimper droit devant eux.
A ce moment, le vent commença à souffler. Il se fit tout à coup des cavernes dans le brouillard, qui s’illumina par en haut. Comme dans une construction qui semble faite d’un seul bloc, mais brusquement on distingue les pierres, parce qu’elles commencent à se déplacer, ainsi on sentait tout autour de soi jouer les masses l’une sur l’autre et silencieusement elles basculaient. Déjà, on voyait des sapins montrer leurs cimes en dents de scie ; par une déchirure ouverte à leur hauteur, l’autre versant de la montagne apparut, et, à un nouveau coup de vent, comme ils approchaient de la crête et qu’ils allaient y arriver, cette crête elle-même se dépouilla tout d’un coup.
Rien ne pouvait être plus contrariant pour eux, comme ils virent. Instinctivement, ils s’étaient baissés, et c’est en se baissant ainsi qu’ils franchirent ces derniers pas. En effet, tout à coup un grand rayon de soleil vint, qui les frappa sur le côté et on vit monter dans le ciel, comme d’un bond, sa boule rouge. Ils tendirent le cou et regardaient. Ils ne furent pas surpris de voir que le pré des Moilles tout entier s’offrait à la vue, et également les bois au-dessus, où il y avait seulement (restes du brouillard disparu) comme des coussins blancs posés de-ci de-là. Mais où leurs regards s’arrêtèrent surtout, ce fut sur la haie en face d’eux, une haute haie épineuse, qui s’allongeait tout au travers du champ. Elle s’adossait à un talus. C’était la hauteur même de ce talus qui la faisait paraître si haute. La neige dont elle était couverte avait recourbé les branches d’en haut qui surplombaient à la façon d’un toit : dedans il y avait des espèces de niches. Et, devant l’une d’elles, la neige était foulée et des traces de pas venaient y aboutir.
Ils surent tout de suite ce que cela signifiait, et se mirent à courir, se déployant en un grand demi-cercle, tandis que l’autre troupe apparaissait à la lisière de la forêt. Rien cependant ne bougea dans la haie, et c’est tout à leur aise qu’ils purent s’approcher. On distinguait nettement l’espèce de porte qu’il y avait. Deux ou trois des plus courageux s’avancèrent. Et, voilà, dans la haie, dont les branches entrelacées faisaient penser aux mailles d’un panier, et garnies de neige en dessus, il y avait comme une chambre dans la haie, et dans cette chambre Branchu qui dormait.
Il faisait envie, tant il était bien. Il était enroulé dans plusieurs couvertures, une autre pliée en quatre lui servait d’oreiller, et, outre qu’un épais matelas de feuilles mortes était disposé sous lui, on voyait, qui sortait à portée de sa main, de dedans un panier recouvert d’un linge bien blanc, le bout doré d’un pain et le cou d’une bouteille.
Point de Lhôte d’ailleurs, comme ils pensaient que ce serait le cas : l’homme était seul et il dormait. On ne peut rien imaginer de plus paisible, c’était la confiance de sommeil d’un enfant. L’homme avait la tête penchée de côté, les mains croisées sur la poitrine ; de sa bouche entrouverte sortait un faible ronflement.
L’occasion était trop belle. Ils se dirent vite : « On lui réglera son compte plus tard : contentons-nous pour le moment de l’empêcher de se défendre. » Trois hommes à la fois lui sautèrent dessus, l’un l’empoignant par le cou, l’autre par le bras, le troisième par les jambes ; on leur tendit des cordes, une bousculade se fit : déjà Branchu avait été tiré hors de sa cachette, et, tandis qu’un des hommes le maintenait sous son genou, les autres lui attachaient les mains et les pieds. Ainsi il fut solidement ligoté ; même un bout de la corde lui fut passé autour du cou, à quoi on fit un nœud coulant : au moindre mouvement il aurait été étranglé.
Mais il ne semblait nullement penser à s’enfuir, ni à se défendre : il ne s’était même point débattu ; et, couché maintenant sur le dos, dans la neige, les bras noués à la ceinture, il regardait autour de lui en souriant.
Pour eux, qui le tenaient, ils ne s’en inquiétaient guère. Qu’il sourît, ou non, qu’il eût cette figure-là, ou une autre, peu nous importe, l’important est qu’on l’ait pris. Une grosse gaieté leur venait tout à coup, comme il arrive, le péril une fois écarté ; ils se pressaient autour de l’homme, se moquant de lui bruyamment ; ils disaient : « Il faut que ce soit beau, on va lui faire cortège. Communier, tu n’es plus le chef, laisse-lui le commandement ! » Et voilà qu’ils se rangeaient déjà deux par deux sur le chemin, qui passait dans le bas du pré. Un vide fut laissé au milieu de la colonne, on apporta Branchu, voilà bien où était sa place, parce que, nous qui allons devant, nous sommes là pour l’annoncer, et ceux qui viennent derrière lui font escorte, comme à un Roi.
Roi de malheur, on t’a en notre pouvoir maintenant ! On l’apporta, ils éclataient de rire, on voyait ce paquet levé qu’on se passait à bout de bras, puis deux des plus forts l’assirent sur leurs épaules, vu qu’il ne pouvait plus marcher.
Il fut là comme sur un trône, qui est bien la place d’un Roi. Puis le cortège se mit en route. Ils allaient deux par deux sur le chemin pas encore battu, mais où, à cause de leur nombre, ils s’ouvraient sans peine passage ; au-dessus de leurs têtes, leurs bâtons se dressaient, et les canons de leurs fusils ; des cris, des rires montaient de la colonne ; des plaisanteries étaient envoyées, passaient de rang en rang, puis étaient renvoyées ; et tout autour d’eux, par l’espace, brillait en longs reflets le grand blanc de la neige, toute découlante d’un miel de soleil.
Même le soleil qui est de la fête et notre Roi est avec nous ! On le porte, parce que les Rois sont toujours portés et ils ne quittent pas leur trône ; on lui tressera une couronne, on lui mettra en main le bâton de commandement. Ils continuaient de parler beaucoup, ils n’en avançaient pas moins vite. Et bientôt le village fut en vue, qu’on découvrit soudain, du haut des pentes qui l’entourent, tout pelotonné dans son creux, comme un petit chat qui a froid.
Ils ne s’arrêtèrent que juste le temps qu’il fallut pour rétablir l’ordre dans la colonne et changer les deux porteurs.
A ce moment, d’ailleurs, le village se mit lui aussi à bouger, sans doute que d’en bas on avait vu venir le cortège ; beaucoup de gens accouraient déjà à sa rencontre, qui apparurent tous ensemble entre les premières maisons ; une vieille femme allait devant eux. Malgré la peine qu’elle avait, toute raidie par l’âge et voûtée et boiteuse, elle les avait tous devancés et, seule, s’arrêtant au milieu du chemin :
– Est-ce qu’il est avec vous ?
Ils s’avançaient toujours ; ils faisaient tant de bruit qu’on ne comprenait pas ce qu’elle disait. Mais ils avaient tout de suite reconnu la vieille Marguerite, et, qui elle réclamait, ils ne furent pas longs, non plus, à s’en douter.
– Non, crièrent-ils, on ne l’a pas vu.
Ils n’étaient plus qu’à quelques pas d’elle ; elle leva les bras : « Alors à quoi a-t-il servi ? » dit-elle, et elle secouait la tête, « à quoi a-t-il servi que j’aie trahi celui qui m’a guérie, si mon fils n’est pas retrouvé ? »
Puis changeant tout à coup de ton, et tendant ses mains devant elle : « Ah ! mon Dieu ! c’est lui qu’ils amènent ! » elle le regarda et le vit qui était porté. « Quel mal vous a-t-il fait ? quel mal vous a-t-il fait ? » cria-t-elle encore, et elle s’élança comme pour le leur arracher des mains.
Mais ils arrivaient maintenant sur elle, ils l’écartèrent sans plus s’occuper d’elle. On l’entendit qui sanglotait : ses sanglots furent étouffés. La foule en effet s’était rapidement accrue, des cris en venaient maintenant, et, en réponse, de la colonne, d’autres cris s’élevaient, avec toujours ces rires : « C’est notre Roi qu’on vous amène, honorez-le comme on doit à un Roi ! »
Une femme sortit de la foule, qui faisait la haie, et elle lui cracha au visage. Une autre femme vint.
Une troisième femme vint et elle lui cracha au visage. Et tous virent que c’était bien.
Et les porteurs le laissèrent descendre un peu, de façon qu’il fût à portée, et encore des femmes lui crachèrent au visage, néanmoins il ne disait rien.
Ainsi ils arrivèrent aux premières maisons, dont était celle de Joseph. Il sortit tout à coup, on fut étonné de le voir, il tenait à la main une branche d’épines, et, levant cette branche, il frappa l’homme en pleine face, tellement que le sang coula.
Ils entraient dans la rue qui tourne, ils passèrent devant la fontaine, ensuite ils montèrent un peu, là se trouvait la place, elle était couverte de monde. Il n’y avait plus de cortège, la foule l’ayant débordé ; on aurait dit, entre les toits, comme une rivière de têtes qui aurait coulé dans le mauvais sens. Et une rumeur s’en élevait qui était comme celle d’une eau violemment heurtée et contrariée, tandis qu’on voyait, au milieu, de même que quand un tronc se dresse hors du courant, sortir le haut du corps de l’homme avec son visage souillé, et ses yeux qui pleuraient du sang.
Et les gens qui étaient sur la place, le voyant venir, crièrent :
– Qu’est-ce que vous allez lui faire ?
La réponse fut :
– On va lui couper le cou.
Les gens qui étaient sur la place demandaient de nouveau :
– Et avant, qu’est-ce que vous allez lui faire ?
– On lui arrachera les ongles des mains et des pieds, on lui crèvera les yeux, on lui coupera la langue, on lui enfoncera un fer rouge dans les oreilles…
– Mais encore ? demanda quelqu’un.
Alors une voix dit :
– Et on le clouera par les mains et par les pieds à une porte de grange, comme un oiseau de nuit.
– C’est ça, clouons-le ! cria-t-on de tous côtés.
Il y avait des filles debout sur le banc qui entourait le tilleul et des gamins avaient grimpé jusqu’aux fenêtres de l’église, sur le rebord desquelles ils s’étaient installés, les pieds pendant contre le mur : les filles se prenaient la tête dans leurs mains, les gamins se penchaient en avant pour mieux voir. Un grand mouvement en rond se fit, au centre duquel était pris Branchu, qui parut tourner sur lui-même, après quoi il pencha, et puis se redressa, et puis bascula tout à fait, et on ne distingua plus rien. A ce moment, deux ou trois hommes fendirent la foule : l’un d’eux tenait un marteau à long manche (de ceux dont on se sert pour casser les cailloux) : « Attendez ! leur criait-on, puisqu’on va le clouer… » Ils n’attendirent pas, déjà le marteau s’abattait. Et un mouvement de recul se fit, après ce mouvement en rond ; ainsi un cercle se forma autour de la place où se trouvait l’homme, qui continuait d’être caché : et voilà qu’à présent ils étaient dix au moins qui se précipitaient sur lui, dont l’homme au marteau à long manche, un qui levait en l’air un fléau à battre le blé, un autre une pelle à fossoyer, – lequel marteau, lequel fléau, laquelle pelle montèrent ensemble, retombèrent ; l’homme ne poussa pas un cri.
Ce silence faisait qu’on avait peine à respirer, il grandit, il grandit encore, et ce fut du fond de sa profondeur que ce rire soudain monta.
Le fléau, le marteau, la pelle, tout resta suspendu à mi-course dans l’air ; le cercle s’élargit rapidement autour du point qu’occupait l’homme ; ceux qui étaient au premier rang se retournèrent, bousculant ceux qui étaient derrière eux ; et tout le monde s’enfuyait maintenant, avec des cris, de tous côtés, par tous les débouchés des rues, les filles ayant sauté du banc et les gamins d’en haut le mur. Quelques-uns agitaient les bras au-dessus de leur tête, d’autres se couvraient les yeux de leurs mains, d’autres, éperdus, ayant fait quelques pas dans un sens, revenaient sans qu’on sût pourquoi en arrière ; certains aussi avaient roulé à terre, et avaient été piétinés ; il ne fallut pourtant qu’une minute ou deux pour que la place fût entièrement vide, et toute la partie du village qui y attenait.
Cependant l’Homme était debout, ses liens gisaient à terre ; ils avaient glissé, on eût dit, d’eux-mêmes le long de son corps.
L’Homme était là, qui souriait toujours ; il n’y avait plus aucune trace de sang sur son visage, aucune trace des coups reçus, plus rien de la souillure d’avant ; une fraîcheur de teint, comme à quelqu’un qui sort de son lit, ornait ses joues et l’œil et le dessous des yeux ; ses vêtements de même n’avaient pas un pli, pas une éraflure ; et il souriait donc et regardait autour de lui.
Puis, tirant sa pipe de sa poche, il se mit tout tranquillement à la bourrer, comme il faisait volontiers quand il avait achevé son travail.
Mais quelqu’un arrivait en courant par la ruelle de derrière :
– J’ai tout vu de loin, alors je suis venu…
Et se prosternant devant l’homme :
– Ils t’ont craché à la face, ils t’ont battu d’épines ; maintenant je ne doute plus…
Et de plus en plus Lhôte baissait la voix :
– Et ils ont voulu te crucifier, comme ils ont déjà fait, mais ta puissance s’est révélée à eux, parce qu’il est écrit : “Il révélera sa puissance…”
L’Homme s’était mis à le regarder sans rien dire, soufflant par moments devant lui une bouffée de fumée bleue. Et celle qui devait venir eut le temps de venir aussi.
Parce qu’elle avait guetté son fils, n’étant point entrée avec le cortège dans le village, et l’avait aperçu qui descendait vers le village ; et maintenant elle arrivait :
– Fais de moi ce que tu veux ; je crois ce que tu crois, et j’aime qui tu aimes, seulement ne me quitte plus…
Elle l’appelait ainsi à distance, et vint, et elle aussi se jeta à genoux.
Mais Lhôte s’était redressé :
– Va-t’en ! je ne te connais plus.
Elle tomba, la face dans la neige.
Alors un ricanement se fit entendre, suivi d’un crachotement et d’une petite toux ; on vit que c’était Criblet, surnommé Serpent, qui fut le troisième et dernier.
Il n’allait pas droit, lui, parce qu’il n’allait jamais droit. Il avait perdu son chapeau.
– Que tu sois Jésus ou le Diable, ça m’est bien égal, disait-il, mais je sais qu’avec toi je serai mieux soigné qu’avec les autres : c’est pourquoi je viens, tu comprends.
Il voulut lever le bras, mais ne put, à cause qu’il serait tombé ; il toussa de nouveau, puis s’essuyant la bouche :
– Et tu m’as déjà fait gagner 100 francs ; alors… alors, je me suis dit que tu m’en ferais bien gagner 100 autres.
Il remonta son pantalon qui tombait.
(Fin de la deuxième livraison.)
CHAPITRE CINQUIÈME
1
A plusieurs jours de là, Adèle un matin appela sa fille (c’était, on s’en souvient, la femme de ce Lude, qui s’était sauvé) :
– Marie, dis-moi, est-ce que tu m’aimes ?
– Oh ! oui, maman, je t’aime bien.
– Tant que tu peux ?
– Tant que je peux.
– Alors écoute…
Mais elle se tut. On ne peut pas toujours dire ce qu’on veut, ni si vite qu’on le voudrait. Elle regardait devant elle. Quoiqu’elle n’eût pas trente-cinq ans, on aurait dit une vieille femme. Ses joues s’étaient creusées, son nez s’était pincé, il y avait un pli sous son menton comme si une ficelle lui était entrée dans la peau, et ses cheveux déjà, qui avaient été d’un beau noir, devenaient gris en arrière des tempes. C’est que le chagrin s’est logé chez nous. Elle ne dormait plus, elle ne mangeait plus. Et ce qu’elle avait maintenant à dire était bien difficile à dire, surtout à une petite fille qui n’a pas encore sa raison et qui ne vous comprendrait pas si on voulait lui expliquer les choses. De sorte qu’ayant réfléchi elle se décida d’aller droit où elle devait.
– Eh bien, Marie, puisque tu m’aimes, est-ce que tu viendrais avec moi ?
– Oui, maman, dit la petite.
– Mais je ne t’ai pas encore dit où on irait ; peut-être que tu n’y seras pas aussi bien qu’ici, et puis tu ne pourras plus aller à l’école, tu n’auras plus tes amies…
– Ça ne fait rien, maman, où que tu ailles j’irai, parce que tu es bien plus mon amie que toutes mes autres amies…
Et elle regarda sa mère, et elle avait des très beaux yeux. C’était une petite personne soignée. A cause de ses cheveux très tirés en arrière, son front était lisse et tendu. Elle était seulement un peu pâle de teint.
Et sa mère la prit contre elle, l’ayant assise sur ses genoux. Douce consolation, quand même ! On n’entendait plus rien qu’un craquement parfois comme si quelqu’un marchait sur le toit. C’était la neige qui commençait à fondre.
– Ecoute, ma petite Marie, puisque tu veux bien, sais-tu ce qu’on va faire ? Je ne peux plus rester ici… (elle s’arrêta un instant), non, j’aime mieux ne pas rester, et aussi à cause de toi ; alors j’ai pensé à notre petite maison d’en haut la montagne. Il n’y a qu’une chambre, mais c’est assez pour nous, et on y sera très seules, c’est vrai, mais quand je suis avec toi, je ne me sens jamais seule…
– Et moi non plus, maman, dit la petite Marie, quand je suis avec toi.
Alors Adèle l’embrassa longuement ; il semble qu’on ne va plus pouvoir ôter ses lèvres. Toujours ce bruit qui se faisait entendre sur le toit et un paquet de neige en tombait par moments.
Tout à coup la petite Marie demanda :
– Et papa, est-ce qu’il viendra avec nous ?
– Oh ! oui, dit Adèle, il viendra.
– Et quand est-ce qu’il viendra ?
– Pas encore, dit Adèle, parce qu’il est parti pour un grand voyage, mais bien sûr qu’il viendra quand même…
Et elle se détourna, prise d’une grande envie de pleurer.
Il faut pourtant se contenir, il faut même paraître gaie : là est le plus difficile et le plus dur. Mais elle tâchait de tout cacher à l’enfant, se disant : « C’est déjà bien assez que je souffre, sans qu’il y en ait une de plus à souffrir. » Il était arrivé ceci qu’après le départ de son mari la punition était tout entière retombée sur elle et c’était sur elle qu’on s’était vengé. On lui disait : « Et ton mari le voleur, tu n’as pas de ses nouvelles ? Il a bien raison de ne pas revenir. » Beaucoup de personnes ne la saluaient plus. Et d’autres, au contraire, prenaient en lui parlant un faux air de pitié, avec des mots mielleux, des façons de pencher la tête qui lui faisaient plus mal encore. Elle avait bientôt vu qu’elle ne pourrait plus y tenir.
Mais il n’y a point de vraie solitude pour le cœur, quand il s’est donné. Un trou se fait, l’amour le comble. Il répare à mesure les ruines, et remplit les vides à mesure ; un grand courage lui venait, parce qu’elle avait tout accepté.
Elle embrassa de nouveau sa fille. La petite Marie ne demandait plus rien. Est-ce que vraiment elle ne s’était pas doutée de quelque chose ? On lui avait dit que son père était parti pour un grand voyage, maintenant elles allaient partir, elles aussi, pourtant elle restait confiante ; c’est peut-être simplement que là aussi l’amour opère et le vrai miracle est l’amour.
Elles se turent, elles étaient bien. C’est étonnant le peu de bruit qu’il y a dans le village ; il semble vide, le village. Mais Adèle maintenant y vivait en étrangère : à peine savait-elle ce qui s’était passé.
Elles eurent vite fait de tout préparer pour le départ ; le lendemain au petit jour le mulet attendait déjà devant la porte.
Dans un sac de toile grise étaient leurs provisions, dans un autre sac leurs habits ; elles les fixèrent au moyen de cordes ; en haut du bât, les pieds en l’air, elles attachèrent la marmite, puis elles fermèrent la porte à clef.
Il faut bien regarder encore un peu notre maison : Dieu sait quand on y rentrera. Adèle avait les larmes aux yeux.
– Ne pleure pas, maman, dit Marie.
Adèle sortit son mouchoir, puis prit le mulet par le mors, et elles se mirent en route.
Elles avaient à traverser toute une bonne moitié du village ; elles ne rencontrèrent personne. C’était l’heure pourtant où les gens sortent de chez eux, étant pressés de sentir l’air ; personne dehors, ce matin-là. Elles allèrent. Elles furent vite dans les champs. Le chemin se mit à monter. Devant elles, se dressaient des bois, et le mulet allait sagement sous son bât, entre les haies lourdes de neige, d’où on voyait de temps en temps un drôle de gros oiseau, à tête rouge, s’envoler.
2
L’Homme avait été se loger à l’auberge, que Simon, sa femme et toute la famille avaient quittée en grande hâte rien qu’en le voyant s’approcher.
Il eut ainsi à sa disposition quatre chambres, outre la salle à boire, une grande cuisine et la cave, qui était pleine, vu que les achats annuels ne se font qu’après la vendange.
On comprenait assez Criblet. Le boire, maintenant, ne lui coûtait pas cher, le coucher guère plus, le manger pas davantage. Il y avait deux ou trois caisses de macaronis, un sac de riz, un tonneau de harengs : des saucisses et des jambons en quantité pendaient dans la cheminée ; ces sortes de choses d’ailleurs ne l’intéressaient qu’assez peu : où il avait été tout d’abord, c’était à la cave, et avait tapoté l’un après l’autre les tonneaux : alors il avait paru rassuré.
Ils menaient joyeuse vie, ils n’étaient encore que les trois. L’Homme, Lhôte et lui, ça allait très bien. L’Homme paraissait tout content, Lhôte ne disait pas grand-chose, lui était libre comme l’air. Il descendait avec son litre vide, il remontait avec son litre plein ; il allait s’installer près de la fenêtre, à une des tables : dix à douze verres ne nous font pas peur. Mais, de même que dans ces machines à musique, où on n’a qu’à mettre deux sous, le dernier surcroît d’un verre vidé provoquait chez lui un déclenchement, et une chanson commençait qui avait bien vingt-cinq couplets, qu’il chantait en branlant la tête. Des heures il restait sans bouger (sauf le mouvement de sa tête, et celui de lever son verre, qui est un mouvement plaisant ; oui, c’était une bonne vie). L’arrivée de Clinche gâta un peu les choses.
Car Clinche fut le premier qui arriva d’entre les gens du village, étant venu heurter un soir, et on l’avait fait entrer.
Il dit :
– Ma femme me rendait la vie intenable. J’ai bien essayé de la corriger, je m’y suis pris de toutes les façons, rien n’y a fait, elle est barrée. Alors je lui ai dit que je foutais le camp.
Et, humant l’air avec satisfaction :
– Il fait meilleur chez vous tout de même. Si ces messieurs le permettaient…
L’Homme dit simplement :
– Vous voyez, il y a de la place.
Et Clinche s’était installé, qui fut ainsi le quatrième, et il ne s’en repentit pas.
C’est qu’on sentait assez que l’Homme ferait désormais tout ce qu’il voudrait. L’apparence des rues frappait par leur complet abandon. Personne. On ne sortait plus de chez soi qu’on ne se fût premièrement assuré que le personnage n’était pas en vue : l’apercevait-on par hasard, on rentrait vite dans son trou. Heureusement qu’il ne quittait guère l’auberge. Alors on avait tout de même le temps de se glisser jusqu’à l’écurie ou de pousser jusqu’à la fontaine, mais rien de plus ; et on revenait en courant, et les portes toute la journée restaient fermées à clef, parce qu’on se disait : « Il pourrait vouloir s’installer chez nous, comme il a fait chez Simon. » Une étonnante existence commençait dont on n’a jamais vu d’exemple : une existence d’en dessous, une moitié d’existence. Et personne n’y comprenait rien, sauf qu’une peur pesait sur vous et comme une paralysie. Même les fumées sur les toits avaient l’air moins légères que d’habitude, traînant sur les pentes aux grosses ardoises, comme si elles n’eussent plus osé s’envoler. Un ralentissement venait en toute chose, et déjà s’annonçaient d’affreuses maladies, dont une s’abattit d’abord sur le bétail.
Il vint aux vaches un ramollissement de la tétine, et les pis, quand on tirait dessus, vous restaient entre les doigts.
Comme elles continuaient à avoir du lait et qu’il n’était plus possible de les traire, elles souffraient terriblement, et ne cessaient plus de meugler, s’appelant d’étable à étable.
Mais ce qui surprenait le plus, c’est que tous n’étaient pas également frappés : il y avait comme une justice à rebours : mieux on s’était toujours conduit, plus il semblait qu’on fût puni. Et là où, au contraire, régnaient les mauvaises passions : l’envie, l’avarice, la paresse, l’ivrognerie, ces maisons étaient épargnées : souvenez-vous quand l’Ange dans la Bible vient, et certaines portes sont frottées de sang et pas d’autres. Il y avait des étables où toutes les bêtes avaient crevé, d’autres où pas une n’était atteinte.
La vieille Marguerite avait maintenant perdu ses deux chèvres : elle n’avait plus rien à manger. Elle avait essayé d’aller trouver son fils : une nouvelle fois, il l’avait repoussée ; de nouveau il lui avait dit : « Allez-vous-en, je ne vous connais plus. » Et pareillement les gens du village, quand elle s’était adressée à eux, l’avaient repoussée, parce qu’ils disaient : « Pourquoi n’êtes-vous pas venue d’abord vers nous ? »
Elle revint s’asseoir devant son feu qui s’éteignait et vit qu’il n’y avait point de remède. Elle alla prendre un vieux châle dans l’armoire, s’en enveloppa la tête et sortit. Il neigeait.Elle prit du côté du couchant, où il y a une carrière, et vient ensuite un bois de pins. Tout chemin battu cessait là. Elle ne sut plus bien que faire. On vit qu’elle balançait entre continuer et revenir sur ses pas ; et elle s’était arrêtée, toute petite et toute mince, sous les gros flocons qui tombaient. Enfin elle se décida. Est-ce qu’il ne faut pas tout tenter, puisque j’ai mon fils et que peut-être une chance me reste ? puis le cœur vous faiblit quand même, lorsque ce grand vide se présente à vous. Encore essayer, on se dit : et ensuite on verra ce qu’il vous reste à faire. Elle s’en retourna donc au village, le soir commençait à tomber. Elle écouta, on chantait dans l’auberge. Elle leva les yeux et regarda vers les fenêtres, elle vit que les contrevents étaient fermés. Elle s’approcha de la porte et la secoua des deux mains : la clef était tournée dans la serrure. Elle se dit : « Je vais quand même l’appeler. » Elle appela, on ne répondit point. Elle appela une seconde fois, on ne répondait toujours pas. Alors elle secoua la tête, on n’avait plus besoin d’elle, sans doute. Elle secoua la tête, puis descendit dans le village. Mais les gens étaient tous rentrés. Quelques-uns, qui passaient encore, elle voulut aller à eux ; ils se hâtèrent davantage. Là non plus personne n’avait besoin d’elle. On entendit le grincement des derniers verrous qu’on tirait. Elle pensa à son foyer sans feu et à sa corbeille à pain vide : cette fois elle n’hésitait plus. Elle reprit le chemin. Et repassa sous la carrière. Et il y eut le bois de pins. Mais résolument maintenant elle s’avançait dans la neige ; il semblait que ses forces lui eussent été rendues. Elle pensait : « J’irai aussi longtemps que je pourrai ; quand je ne pourrai plus, c’est que ce sera là. » Il faisait tout à fait nuit, elle se cognait au tronc des arbres. Elle glissait aussi et faillit tomber bien des fois ; mais qu’importe que je tombe ou non, que j’aille droit ou non, que j’aille vite ou lentement ? le lieu où je me rends tous les chemins y mènent, tous les chemins sont bons. Une espèce de grande indifférence peu à peu descendait sur elle ; une seule chose la préoccupait encore : « Pourquoi m’a-t-il guérie, se disait-elle, puisqu’il devait en être ainsi ? » Et elle se répétait : « Mon Dieu, pourquoi m’a-t-il guérie ? » Et, longtemps encore, elle alla.
Mais la pente devenait de plus en plus escarpée, la neige de plus en plus épaisse, la nuit de plus en plus obscure, le froid de plus en plus grand ; ses jambes commencèrent à ne plus bien lui obéir, sa tête était tout engourdie ; il lui sembla être sortie du bois, mais elle ne savait pas bien ; elle fit un premier faux pas, un second : il y eut à ce moment comme un talus sur sa droite, elle dit : « Autant là qu’ailleurs. »
Elle n’eut qu’à se laisser aller de côté contre le talus, où elle se sentit entrer dans quelque chose de très mou ; elle se blottit dans cette épaisseur.
Comme les tout petits enfants dans le berceau, elle releva ses genoux, ramena ses pieds et ses mains, enfonça sa tête entre ses épaules, et ne bougea plus.
Il neigeait de plus en plus fort.
3
Il était venu des maladies aussi chez les hommes : c’étaient des maladies de la peau. Ils commençaient à se gratter ; et ne s’arrêtaient plus qu’ils ne se fussent mis le corps et le visage en sang. Puis on voyait se former des ulcères noirs, qui envahissaient peu à peu le front, les joues, la bouche, le menton ; et les visages ainsi semblaient couverts d’un masque, comme si on eût été en temps de carnaval.
Cette maladie-là s’attaquait surtout aux grandes personnes : ce qui arrivait aux enfants, c’est que leurs membres se nouaient. Même ceux qui avaient été les mieux portants jusqu’alors, les mieux nourris (particulièrement ceux-là), étaient pris de convulsions, et en sortaient tout tordus, le dos rond, les jambes en demi-cercle, la paume des mains tournée en dehors.
Ils ne cessaient plus de crier, et leurs cris se mêlaient aux meuglements qui sortaient des étables, aux gémissements des hommes, à des bêlements, à des grognements, tandis que les gens se fuyaient l’un l’autre, pris du même dégoût dont ils étaient l’objet, ou bien ils avaient peur de la contagion.
Ils comprirent que la vie devenait impossible. Ils avaient été chercher du secours dans les villages voisins, mais le bruit qu’il y avait des mauvaises maladies chez eux s’était répandu dans tout le pays ; personne ne voulut venir ; personne ne voulut même les recevoir.
Il ne leur restait plus qu’un secours, comme ils virent : et c’était le secours d’en haut. Ils eurent une réunion pour discuter de la chose. Ils n’osaient pas se regarder. Plusieurs avaient la tête enveloppée dans des linges, et, parce que le mal commençait d’envahir leurs mains, ils les tenaient cachées dans les manches de leurs habits. On décida de retourner chez le curé.
Ils nommèrent une espèce de délégation dont faisaient partie le grand Communier, le président et le plus âgé des habitants de la commune, un petit vieux nommé Jean-Pierre, qui était connu pour sa piété.
Ils firent un contour de façon à ne pas passer devant l’auberge. Ils trouvèrent le curé dans sa chambre, où il s’enfermait, lui aussi. Il y avait plus de désordre que jamais dans cette chambre un air plus malsain que jamais, et ils furent très mal accueillis. Car, se levant de dedans le fauteuil délabré où il se tenait, à peine les eut-il vus entrer, qu’il se mit à hausser la voix :
-Ah ! c’est vous, cria-t-il, je m’attendais à vous voir venir !
Il rit très fort.
– Mais vous venez trop tard, je vous l’avais bien dit. Et il faut maintenant laisser la punition se faire, parce qu’on ne va pas contre la punition.
Le grand Communier dit alors :
– C’est que nous voilà, monsieur le curé, dans une telle situation qu’on ne va pas pouvoir durer de la sorte plus longtemps… Cet homme ne nous lâche plus.
– Quel homme ?… Ah ! c’est vrai que vous y croyez ! (Le curé haussa les épaules.) Eh bien, s’il ne s’agit que de lui, laissez-moi faire. La cure n’est pas si loin de l’auberge, et j’ai la chance d’avoir un bon fusil…
Mais ils regardaient à terre, sans rien dire ; enfin le grand Communier sourdement :
– S’il pouvait mourir, monsieur le curé, il y a longtemps déjà qu’il serait mort… Mais il ne peut pas mourir…
Il soupira. Et on entendit alors le vieux Jean-Pierre qui disait (et il avait une toute petite claire voix d’enfant, seulement un peu tremblotée) :
– Non, c’est vrai, il ne peut pas mourir, parce qu’il n’est pas de notre espèce. Mais nous n’avons pas perdu confiance, attendu qu’il nous reste encore Quelqu’un… Alors, monsieur le curé, on voudrait vous demander que nous allions Le prier tous ensemble : il nous entendra mieux si c’est ensemble qu’on Le prie ; même si la punition est juste, elle ne peut pas durer toujours.
Le curé fut embarrassé ; comment se refuser à une proposition de ce genre ? Il finit par s’y rallier, et rendez-vous fut pris pour le dimanche suivant.
Il tarda terriblement à venir, ce dimanche, tellement on eut encore à souffrir. Il semble que la longueur des journées soit triplée, quand chaque minute qui vient vous apporte un nouveau tourment. Ils regardaient passer les heures, ils auraient voulu les hâter, comme on fait d’un troupeau, quand les bêtes s’attardent, et une tendant le cou va boire dans une seille, l’autre arrache une touffe d’herbe, et l’autre sans raison s’arrête, alors on lui donne un coup de bâton. Hélas ! le temps est une chose à quoi les coups ne peuvent rien, on n’a qu’à le subir, il faut de la patience. Et c’est à quoi tous s’appliquaient, avec pourtant tout au fond d’eux un peu d’espoir, se disant que bientôt peut-être leurs souffrances prendraient fin.
Cette idée d’une procession leur redonnait en effet confiance, et tous y vinrent, de ceux qui purent, en sorte que l’église se trouva pleine aux trois quarts. Isolément ou par petits groupes, ils se glissaient le long des ruelles pleines encore de nuit : et, tendant les mains devant eux, creusaient dans l’épaisseur comme dans un talus de suie. Mais par-dessus les toits, de place en place, le haut clocher s’apercevait, élevant sa croix dans le ciel : une ombre de croix sur ce ciel opaque, assez nette pourtant à l’œil pour qu’il fût possible de se diriger. Par-ci par-là le souffle rauque d’une bête s’entendait derrière une porte, ou bien venaient des cris d’enfant malade, ou bien le râle d’un mourant : nulle part et en aucune heure du jour ou de la nuit, il ne nous est donné d’oublier ce qui nous arrive, et les circonstances où nous sommes, à moins de se couler de la cire dans les oreilles et de se crever les yeux. Ils s’acheminaient donc avec le plus de hâte qu’ils pouvaient et furent ainsi bientôt réunis dans l’église, tandis qu’un peu de gris commençait à bouger derrière les hautes fenêtres à petits carreaux blancs et croisillons de plomb. Il y eut d’abord une messe. Il y eut l’orgue, les chants, il y eut la sonnette aussi. Les hauts murs étaient autour d’eux comme une protection visible, à quoi s’en ajoutait une autre, plus efficace encore, bien qu’elle ne fût pas pour les yeux. Mais le cœur en est fortifié, qui retrouve de l’assurance, et quand les dernières paroles eurent été prononcées, le dernier répons envoyé, quand le moment de sortir fut venu et qu’on commença de sortir, ils se sentaient tout à fait résolus, à cause qu’ils étaient ensemble.
Il avait été décidé qu’on sonnerait toutes les cloches. Etienne, fils d’Etienne, fils d’un troisième Etienne, était posté dans le clocher. Il n’était pas seul, ce jour-là. Car, outre le carillon dont il se chargeait d’ordinaire, il devait y avoir la grosse Marie-Madeleine, qui avait besoin de trois hommes, étant de taille, comme on voit, et une sorte de personne pas commode à contenter. Il vint premièrement une petite voix claire, une vive note d’argent, qui se trouva piquée en haut du ciel et y bougeait, comme l’alouette quand elle est montée ; on vit sortir la croix que portait un homme en surplis. C’est les hommes de « l’Habit blanc », ainsi qu’on les appelle ; puis il y aura les femmes et les filles de l’Habit blanc. La croix se montra un peu inclinée, vu le peu de hauteur du porche, mais elle se redressait déjà. Et, à ce moment, la petite note tremblotant au ciel parut éclater comme une capsule, quand la graine est mûre dedans : mille autres petites notes en jaillirent ; elles ruisselaient tout autour de vous, poudroyaient aux replis de l’air, furent apportées, emportées ; et outre le mouvement de haut en bas qu’elles avaient, elles cédaient à un mouvement de côté. La croix tourna l’angle du cimetière. Derrière, venaient les femmes de l’Habit blanc qu’on a vues. Derrière les femmes de l’Habit blanc, quatre jeunes filles en blanc, elles aussi, portaient une belle Vierge de cire en robe de soie ; et derrière encore, commençaient maintenant d’apparaître les hommes. Alors Marie-Madeleine sortit à son tour du clocher. Et toutes les autres petites notes semblèrent fuir, s’éparpiller, comme des oisillons surpris, tandis qu’au-dessus d’elles se mettait à planer, avec de temps en temps, seulement, un coup d’aile, l’autre gros oiseau, l’oiseau des hauteurs.
Ils s’étaient engagés sur la pente du calvaire. C’est, parmi des prés d’herbe pauvre, des petits étages rocheux. Le chemin va de l’un à l’autre, et les contourne. C’est gris et vert, dans la belle saison, sur le vide du ciel derrière ; ce jour-là c’était blanc et noir. Le noir venait d’un petit bois de sapins, qui faisait tout le tour du cône, un peu au-dessous du sommet, puis venait le sommet lui-même, et là rien que la croix dressée, qui était le lieu qu’il fallait gagner. Il venait Marie-Madeleine ; il venait la fine poussière des petites notes du carillon. Et, ce qui à présent venait aussi, c’était le chant, timide encore, mais qui croissait en assurance, de ceux qui montaient à la croix. Demandes, appels, supplications : ne sommes-nous pas trois cents ensemble ? il faudra bien qu’on soit écouté. C’est ce qu’ils se disaient et montèrent encore. Le dais à présent se voyait, sous lequel marchait le curé, et le reste des Habits blancs (c’étaient les hommes) ; puis venaient des femmes qui tenaient le livre et lisaient dedans, d’autres qui donnaient la main à des enfants, des très vieux aussi, des très vieilles, puis des infirmes, des malades, et ceux qui pouvaient à peine marcher, et ceux qui avaient la tête bandée, et ceux qui se cachaient les mains. Tous ceux qui avaient pu venir étaient venus ; il n’y a plus à avoir honte devant Dieu, même de nos plaies. Cela se déroulait sur un très grand espace, de contour en contour, de lacet en lacet ; cela montait de plus en plus, le chant s’éloignait peu à peu ; seule retentissait avec le même éclat Marie-Madeleine l’annonciatrice, pendant que, messagères et d’un vol plus rapide, couraient, la précédant, ou tournaient autour d’elle les voix de ses petites sœurs.
On monte cependant, on monte, on monte encore. Par-ci par-là la neige était glissante et la croix qui allait en tête semblait hésiter un instant. Mais d’un mouvement brusque elle se dégageait, reprenant sa marche en avant. Et tout le reste la suivait, comme entraîné. La force n’est point derrière nous, mais devant ; on a à lever les yeux, non à les tourner en arrière. C’est en avant et c’est plus haut que soi ; ainsi un pas après l’autre est franchi, un étage après un étage. Et voilà qu’à présent un grand soleil était venu.
Le ciel, resté longtemps couvert, se fendit tout à coup dans toute sa longueur, ainsi qu’une étoffe trop mûre ; et on vit paraître un bleu presque noir, tellement il était profond.
Il y eut au ciel comme un fleuve, dans quoi peu à peu s’effondraient les rives, et il augmentait de largeur.
Il gagna sur la droite, il gagna sur la gauche, il s’étendait déjà de l’une à l’autre chaîne, les dernières vapeurs glissaient, s’effilochant, et il ne resta plus dans l’incroyable azur qu’une boule de feu tournant sur elle-même et basse encore à l’horizon.
En même temps on s’élevait. Les espaces croissaient en nombre. D’un côté apparurent la rivière et les pentes montant vers les grands rochers gris ; de l’autre, la large vallée : et l’illumination de tout tendait vers eux. Tout flambait sous de l’or, du cuivre, de l’argent : partout où était un relief couraient dessus comme des flammes ; même du sein des grandes ombres qui étaient dans les dépressions, une lumière semblait sourdre ; et ces mille rayons, comme fondus ensemble, montaient dans un balancement. On dut d’abord fermer les yeux. Mais on avait beau les fermer, on voyait la lueur à travers ses paupières ; réponse déjà, pensaient-ils, parce que nous sommes trois cents.
Alors ils n’eurent plus qu’à se laisser porter et allèrent dans l’allégresse. Le dernier contour du chemin fut rapidement franchi, le petit bois pris en travers, et la croix qu’ils portaient vint se ranger sous la croix déjà en place, au pied de laquelle vint également se placer le dais, et, tous, ils firent cercle autour.
Ils regardèrent : ils virent qu’ils étaient seuls devant Dieu. Ils s’étaient tellement élevés que même les plus hautes cimes, en cercle à l’horizon, semblaient s’être abaissées ; et le pays des alentours, on aurait dit qu’il se fût englouti. A peine si on distinguait encore derrière soi le village, tellement ses pauvres petits toits rapprochés étaient aplatis contre le sol. Et, en avant de soi, là où s’ouvrait la gorge, la profondeur demeurait seule, pleine d’une confuse nuit. Mais d’autant plus était ouvert au-dessus d’eux et autour d’eux l’immense ciel remplissant tout, en face de quoi ils étaient, et il n’y avait plus rien d’autre, sauf Dieu qui est dedans, et son Fils et le Saint-Esprit, et les autres Saints, qui ont été hommes, et nous comprennent mieux à cause de cela.
Car il est vrai que nous avons péché, mais qui n’a pas péché, parmi les hommes ? Se souvenant de tout ce qu’ils avaient souffert, ils s’attendrissaient sur eux-mêmes. Ils s’étaient agenouillés et il y avait au-dessus d’eux les deux croix, la Vierge, les bannières ; il y avait le ciel au-dessus et au-dessous d’eux. Longtemps par la voix du prêtre et la leur, ou silencieusement dans leurs cœurs, les mains appliquées contre la poitrine, la tête penchée, les doigts joints, leurs genoux rapprochés sur le dur sol pierreux, longtemps ils prièrent ensemble, et était là tout le village. Sûrement qu’ils allaient être écoutés. Nous avons pu vous oublier, Seigneur, mais vous vous êtes rappelé à nous. Nous comprenons à présent pourquoi votre main s’est si lourdement abattue sur nous, c’est que nous l’avions mérité. Et nous vous en remercions, Seigneur, si de cette façon-là nous sommes ramenés au respect de votre Saint-Nom et de vos sacrés commandements. Les cloches, au loin, sonnaient toujours : le chant reprit ; ils se relevèrent : ils se mirent à redescendre le chemin qu’ils avaient monté. Mais ils ne se reconnaissaient pas eux-mêmes. Ils regardaient sans crainte le village se relever, comme si lui aussi s’était mis à genoux. Là-bas est notre ennemi commun ; il n’osera plus nous nuire. Et, à mesure qu’on se rapprochait, plus curieusement les yeux se tournaient vers l’auberge, qui se trouvait située de l’autre côté de la place qu’ils allaient traverser. Mais ils avaient auparavant à passer par le cimetière et y entrèrent par le bout. Ils purent voir alors combien il y avait de tombes nouvellement creusées : elles se touchaient toutes et faisaient, sous la neige, comme une seule vague avec seulement des hauts et des bas. Hélas ! ils le savaient assez : autant de places prises ici, autant de places vides à la maison, devant le feu, dans les grands lits, autour de la table aux repas, d’autant moins surtout de paires de bras, quoiqu’elles fissent bien besoin. Ils virent cela, ils sentirent encore cela : n’importe. On domine cela aussi maintenant ; on est au-dessus de cela. Ils s’avancèrent donc encore, ils sortirent du cimetière, ils se mirent à tourner l’église ; comme on était juste au pied du clocher, jamais les cloches n’avaient fait tant de bruit et la haute tour tremblait sur sa base comme un arbre dans le vent ; mais ils enflaient leurs voix, luttant avec celles en haut ; les voix d’en haut, les voix d’en bas venaient ensemble ; ils tournèrent encore ; la place s’ouvrit devant eux.
Alors c’est à peine s’ils purent retenir un cri de joie, ou plutôt leur chant fut un cri de joie, tandis qu’ils s’avançaient toujours, et la croix allait devant, puis venait la Vierge portée, puis les bannières, puis le dais.
C’est que la place était déserte et l’auberge restait fermée. Les petits rideaux des fenêtres se rejoignaient derrière les carreaux, aucune fumée ne bougeait sur le toit : on aurait dit une maison que personne n’habite plus.
L’Homme pourtant n’eut qu’à ouvrir sa porte ; probablement qu’il les guettait.
Il n’eut qu’à peser, comme il fit, tout doucement sur le loquet, et tirer à lui le battant et montrer un peu sa figure : aussitôt la croix se cassa en deux.
Et, comme il se montrait tout entier, maintenant, les bannières se déchirèrent, le dais s’affaissa, les cloches se turent, le grand mur de l’église se lézarda de haut en bas, et d’un nuage noir venu subitement au ciel un éclair rouge descendit, tandis que roulait le tonnerre, et que tous les pigeons, se laissant tomber du haut du clocher, prenaient leur vol vers la vallée.
CHAPITRE SIXIÈME
1
Beaucoup avaient cloué leurs portes, personne ne sortait plus de chez soi.
Il se trouva que, cette année-là, les premières chaleurs étaient survenues bien avant l’époque ordinaire, et la fonte des neiges se fit partout en même temps.
Jamais on ne vit un printemps pareil. Là où de petits ruisseaux, avant, se formaient, et gaiement couraient au bord des chemins, ou bien l’eau ruisselait en chevelures claires parmi les touffes reverdies, de vrais torrents renflaient l’échine. Sans arrêt, descendaient du haut des monts les avalanches. Un coup de vent passait d’abord, qui venait de l’air déplacé par l’énormité de la masse, puis la terre était secouée, et le sol même entrait en convulsions. Les grands bois au-dessus du village se montraient ravinés dans toute leur largeur : c’est quand il y a soudain le monstre qui s’avance, large poitrine en mouvement, espèce de chose qui rampe, ou bien prend le galop dès son point de départ, comme ferait un cheval emballé, et les plus gros sapins s’abattent pêle-mêle sans plus de résistance que devant la faucille la tige des épis. Il venait un grondement sourd, à quoi s’ajoutait tout à coup une rumeur d’arrachement, un crépitement de mitraille et on voyait des vapeurs blanches s’élever en tournoyant. Comme quand ils tirent avec leurs canons, et mettent des obus dedans, ainsi des fumées étaient projetées et ces détonations venaient. Les plus belles forêts furent mises à rien. Même elles ne furent point partout une protection suffisante et, quelques-unes percées de part en part, la dévastation se portait plus bas. Qu’est-ce que c’est alors que nos pauvres chalets ? moins que la balle du froment quand on souffle au creux de sa main. Qu’est-ce que c’est que nos pauvres petits champs ensemencés avec tant de peine ? cette étrille passe dessus, ils sont mis à nu jusqu’au roc. Nos petits étages de murs, voilà que la pente trop raide où on les avait établis est de nouveau lisse et à nu, et il n’y a plus de chemins qui tiennent, coupés qu’ils ont été en tronçons comme un cadavre de serpent.
Ravinements, éboulements, débordements, il fallait voir l’état dans lequel était le village. Le grand étang, qui sert à l’irrigation et qui se trouve plus en arrière, s’était déversé par les rues et il avait tout ravagé. Dans beaucoup de maisons on ne pouvait plus descendre à la cave, beaucoup de cuisines étaient pleines d’eau. De grosses pierres déchaussées se laissaient voir, faisant relief, au flanc de fossés tortueux, partout où la pente était assez forte ; là où le sol allait à plat, des petits lacs s’étaient formés. Certains des toits ne s’étaient pas trouvés assez solides, pour supporter le poids accru de la neige qui les couvrait, quand elle s’était mise à fondre ; ils penchaient bizarrement, ces toits-là. D’autres étaient percés comme des passoires. Des murs, glissant d’un seul bloc, y compris leurs fondations, avaient été transportés beaucoup plus loin, et ils gardaient leur aspect d’autrefois, mais ils ne servaient plus à rien. Le bassin de la fontaine, s’étant fendu, était à sec. Mais le plus étonnant encore, parmi cette désolation, était l’absence de tout être vivant ; pas même le petit chat qui se glisse, allongeant les pattes, sous la porte d’une grange, la poule qui penche la tête et sa crête lui pend sur l’œil, le maigre chien qui va furetant dans les tas d’ordures, – rien, pas un homme, pas une bête. On connaissait pourtant à certains signes que le village n’était pas abandonné ; de temps en temps une fumée montait, un rideau était écarté ; quand on prêtait l’oreille, on entendait toujours des soupirs et des plaintes venir de dedans les maisons, enfin devant les portes s’entassaient des débris de toutes sortes qu’on jetait et ils commençaient à sentir. Mais, ces choses mises à part, rien n’indiquait plus là, ni ailleurs, la vie. Ailleurs, c’est-à-dire dans les environs du village, et si vous étiez monté par exemple en haut du clocher, ce désert vous aurait fait peur. Toute neige maintenant avait disparu, mais ce qu’elle avait découvert en se retirant était plus morne encore, plus aride, plus désolé. Au lieu du revêtement vert et cette jolie peinture de banc de jardin qui se voit d’habitude de haut en bas les pentes, avec l’émaillage dessus des primevères en touffes, des crocus et des anémones, il y avait partout des traînées de gravier, la terre était fendue, retournée, crevassée (quelle charrue avait passé par là ?) et des arbres, les racines en l’air, semblaient faire la pièce droite. L’étang, à sec depuis peu (parce que les écluses avaient fini par céder), montrait son fond de vase craquelée, comme la faïence d’une vieille assiette qu’on a laissée trop longtemps sur le feu, tandis que grouillaient dans les flaques des milliers et des milliers de crapauds. Leur cri seul s’entendait parfois, avec le cri des corbeaux qui passaient et d’autres oiseaux d’espèce vorace, qu’avaient attirés les odeurs. Car çà et là on commençait de voir des cadavres ; fouillés par tous ces becs, revêtus de tant d’ailes, ils paraissaient bouger et où ils étaient le matin, rien ne subsistait plus le soir qu’un petit tas d’ossements que l’air blanchissait peu à peu. D’autres vols cependant s’abattaient plus loin, d’autres remontaient brusquement qu’un bruit sans doute effarouchait, et la grande lumière revenue, avec les chauds rayons d’avril (quand d’ordinaire aux buissons épineux les premières pousses vertes se montrent, comme si des griffes leur poussaient et les boutons à fleurs de l’églantier commencent à s’épanouir), plus lugubrement, la grande lumière accentuait l’horreur de tout. Et le vide de tout aussi. Non seulement celui des rues, mais aussi celui de ces champs, quoique si animés, comme on sait, en cette saison, qui est la saison des semailles, des barrières à réparer, des premiers blés qui sortent et qu’on va herser ou qu’on roule, saison des petites filles aussi qui s’en vont faire des bouquets, et les amoureux, le dimanche soir, commencent à sortir ensemble. Partout ça remue sur les pentes : on va, on se croit seul, une tête se lève derrière une haie : on pousse plus loin dans les bois, tout à coup un homme paraît, avec une charrette attelée d’une vache ; où qu’on aille, tout est au travail. Et maintenant plus rien du tout. Là-bas dans la plaine, à droite et à gauche, et en face de vous aussi, sur l’autre versant des montagnes, l’homme continuait d’être l’homme et la belle vie se poursuivait. Mais plus on s’approchait du village, plus le vide se faisait. Les chemins coupés, les prés ravinés, les forêts tombées indiquaient assez à l’œil les limites au-delà desquelles on ne s’aventurait pas. Et ces limites étaient celles de la commune, parce qu’une malédiction devait être sur elle, et on disait maintenant une peste ; et vainement, une nouvelle fois, des messagers avaient été envoyés pour demander du secours, et ils s’étaient mis à genoux : on ne leur avait pas permis d’approcher ; on leur avait dit : « Pas un pas de plus, ou bien on vous tire dessus ! » Seul, on ne sait comment, le curé avait réussi à s’enfuir.
Alors ç’avait été le complet silence, sauf ces cris d’oiseaux, qu’on a vus, quand le premier corbeau donne le signal et tous suivent : sauf ces rauques tristes cris d’oiseaux de proie, désormais seuls à se faire entendre, tous les oiseaux des haies ayant été mangés ; sauf aussi par moments des éclats de rire bizarres, des chansons, et des airs de danse qui passaient tout à coup dans l’air, particulièrement la nuit.
C’est qu’on s’amusait ferme à l’auberge, où ils étaient maintenant une douzaine et plus. Ils avaient à manger et à boire tant qu’ils voulaient ; ils avaient de l’or et des femmes. Qu’un tonneau fût vide, l’Homme n’avait qu’à le toucher et le tonneau était de nouveau plein. On vient de décrocher ce beau jambon de la cheminée, il n’en reste que le manche : l’Homme s’approche, étend la main et le jambon est plus dodu qu’avant. L’or, supposez que vous en demandiez, encore qu’il ne vous serve guère puisque vous avez tout pour rien, mais vous en demandez quand même, l’Homme dit : « Regarde ta bourse », elle était pleine de louis. Et quelques-uns, par un calcul, allaient vite enterrer cet or pour en réclamer à nouveau, on prétend que leur cachette, quand ils y retournaient, était pleine de cendre. Mais enfin avec nous la vie était bonne. Cet Homme qu’on appelait Branchu et que nous appelons à présent le Maître, il est bien le Maître, en effet, puisqu’il fait tout ce qu’il lui plaît et jusqu’aux choses lui obéissent. Il tire tout de rien, comme Dieu. Il nous donne tout ce dont on a besoin pour vivre, même plus que ce dont on a besoin. Et quant aux femmes, qui sont avec nous pour notre joie, c’est les plus jolies du village, qui sont venues vers lui tout de suite après la procession, parce qu’elles disaient : « On sent bien qu’on ne peut rien contre vous », et elles aimaient à s’amuser.
2
Cependant, de ceux du village, beaucoup ne se levaient plus. L’homme, la femme, les enfants étaient tous ensemble dans le même lit. A quoi bon se lever ? ce serait dépenser ses forces. Et il s’agit au contraire de les ménager le plus possible, puisque, bientôt, on ne va plus savoir comment se nourrir. C’est bien une pitié que les récoltes, l’année passée, aient été si belles, quand on se réjouissait tant, en songeant au gros tas de foin qu’on aurait : le foin est en train de pourrir, la farine s’est aigrie dans la huche, une moisissure s’attaque à tout et un ferment. Déjà toutes les bêtes, ou à peu près, sont crevées. « Catherine ! » (c’était Tronchet, le plus riche propriétaire de la commune), « Catherine, combien est-ce qu’on a déjà d’argent à la banque ? » « Cinquante mille francs ! » « Et dire que si ça continue, on va mourir de faim ! » Il regardait sa femme couchée à côté de lui sous la couverture, elle soulevait difficilement sa figure devenue grise, tâchant d’écarter de dessus ses yeux ses cheveux plus jamais peignés, et il lui venait une espèce de sourire comme aux folles, puis elle soupirait et laissait retomber sa tête : c’est que tout est inutile, n’est-ce pas ? Cinquante mille francs sont comme rien, autant posséder un tas de cailloux. Le vieux Jean-Pierre était assis dans sa cuisine devant un tout petit feu de débris, sa femme l’appelait : « Jean-Pierre ! » « Qu’est-ce qu’il y a ? » « Est-ce que tu crois que ça va durer encore longtemps ? » « On ne peut pas savoir… » Il y avait un court silence. « Jean-Pierre, pourquoi ne dis-tu plus rien ? j’ai peur, tu sais, je me tourmente et toi tu es là qui ne bouges plus… » Mais le vieux Jean-Pierre disait : « A quoi sert ? Ces choses-là ne dépendent pas de nous. Il faut attendre. » Il reprenait : « Il faut avoir confiance… » C’était un mot qu’il aimait. Et sa femme alors se mettait à sangloter, la tête dans ses mains, parce que ce n’était point si haut qu’elle mettait sa confiance, elle, et celui en qui elle croyait encore le plus, est-ce qu’elle existait seulement pour lui ?
On est dans la forêt des larmes. Il y avait la femme Clinche, que son mari avait quittée, elle et ses cinq enfants. « C’est intenable ici », avait-il dit et il avait tout cassé dans la cuisine. Jamais encore il ne l’avait tant battue, bien qu’elle commençât à s’y habituer. Mais quand elle l’avait vu ouvrir la porte, et qu’il s’était mis à lui dire : « Heureusement que là où je vais je serai mieux traité qu’ici », tout avait été oublié. Tout pourvu qu’il ne partît pas, et elle avait cherché à le retenir par le bras, mais il riait maintenant : « Ah ! c’est ça, lui disait-il, tu es jalouse ! tant mieux, ça t’apprendra. Allez ! crevez de faim, vous autres, où je vais on a de la viande tant qu’on veut… » Et, elle, alors, se traînant à genoux : « Oh ! s’il te plaît, s’il te plaît, pas là-bas… où tu voudras, mais pas là-bas, s’il te plaît, Clinche ! » Tout avait été inutile. Et maintenant elle se trouvait seule avec ses cinq enfants, et plus rien à manger. Le plus petit qui n’avait que deux ans venait justement de se réveiller, et appelait sa mère. Elle s’assit sur le lit (d’où elle aussi ne bougeait plus et elle avait couché tous ses enfants près d’elle pour tâcher de les réchauffer, car elle n’avait plus de bois) : « Mon petit, dit-elle, qu’est-ce qu’il y a ? » et elle le serrait contre sa poitrine, mais le petit dit : « Ai faim. » Elle se leva et, à tâtons, car elle n’avait plus d’huile non plus et rien pour mettre dans la lampe, alla ouvrir l’armoire de la cuisine. Elle sentit que tous les rayons étaient vides. Il ne lui restait plus qu’un demi-sac de farine gâtée qu’elle délayait dans de l’eau et en faisait une bouillie, mais le petit ne la supportait plus. Elle n’en mit pas moins un peu dans une tasse et vint. Le petit refusa de la prendre, il pleurait. Et les autres enfants dans le lit, ayant été tirés de leur sommeil, eux aussi réclamaient du pain. Alors elle se dit : « Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse ? Faut-il que j’aille me vendre, et faire comme mon mari ?… » Mais tout de suite, elle se répondit : « Non, j’aime mieux qu’ils meurent ! Je leur dirai de venir se mettre près de moi, je tiendrai leurs mains dans les miennes, je leur soufflerai mon souffle au visage, et ils s’en iront ainsi doucement ; mon Dieu ! si seulement ils pouvaient s’en aller doucement jusqu’à ce que je reste seule, et je me coucherais alors au milieu d’eux qui seraient morts, et bienheureuse serait la mort !… » Ainsi elle parlait, et à quelques maisons plus loin, il y avait Baptiste le chasseur, celui qui avait eu le pouce emporté ; la maladie, comme on a vu, lui était montée dans l’épaule : il pourrissait vivant. Des taches vertes se montraient sur son ventre : et lui il se mettait à rire, parce qu’il se disait : « Dieu sait pourtant si j’étais sûr de la maladie qui m’emporterait : eh bien, je mourrai d’une autre ! Tant pis pour la gangrène si elle est volée, mais la faim va plus vite qu’elle : elle n’aurait eu qu’à se dépêcher. » Ainsi encore une maison ; il y en avait une centaine d’autres. Ils rampaient dedans sur les mains, à cause que beaucoup ne pouvaient plus se tenir debout, et ils ouvraient leurs mâchoires comme des bêtes, tandis que la salive leur coulait sur le menton. Il y en avait qui mordaient dans des planches et, mettant le bois en sciure, ils tâchaient de s’en nourrir. On avait d’abord tué les chats, les chiens, jusqu’aux souris qu’on pouvait prendre ; comme le bois manquait, on les dévorait crus. Mais il n’y avait bientôt plus eu de bête d’aucune sorte, et celles dans les écuries depuis longtemps avaient crevé. Les corps enflés étaient restés sur la litière, et voilà à présent, c’était le tour des hommes. Rien d’autre devant eux, ça n’allait plus tarder, ils n’avaient qu’à compter les jours. Car, comme nourries d’elles-mêmes, les maladies redoublaient de violence, ulcères malins chez les grandes personnes, membres noués chez les enfants : pas de maison où on n’eût trouvé au moins un cadavre, parce qu’ils n’osaient plus aller les enterrer. Et ils restaient là, les cadavres, même cette sorte de cadavres-là. Quelques-uns s’en débarrassaient bien en les jetant par la fenêtre, mais, d’autres, le respect du mort ou la crainte de Dieu les en empêchait. Ils les étendaient dans la grange sur une botte de paille et les couvraient d’un drap. Pourtant certains étaient trop faibles pour porter ces corps, même à deux : ils les laissaient où ils se trouvaient. Ainsi notre père que nous aimions bien est couché dans un coin de la cuisine sur la terre nue ; tout ce qu’on a pu faire a été de lui mettre un coussin sous la tête et on se détourne, quand on passe, pour ne pas le voir. Il y a le petit Julien qui n’avait pas deux ans : on lui a fait un cercueil avec les planches d’une caisse. Son père a été prendre un pot de couleur, et il s’est mis à peindre en bleu le cercueil. Il cherche peut-être ainsi à tromper le temps ou bien il cherche à se tromper lui-même, mais pour peu qu’il y réfléchisse, il voit qu’il ne va pas tarder à suivre son fils, si ça continue, et pour lui il n’y aura peut-être même pas de planches assemblées, n’ayant plus rien à espérer que de crever, comme une bête qu’on prend et on la jette sur le fumier.
Cependant ces musiques se faisaient entendre et des gros rires venaient. C’est qu’il y en a qui s’amusent. Qu’est-ce qui nous empêcherait d’en faire autant ? On a beau penser à son âme, le corps est là, qui crie plus fort. On voit qu’il faudra finir par choisir ; plusieurs avaient déjà choisi. « Tant pis, se disaient-ils, peut-être qu’on sera punis dans l’autre vie, mais on profitera du moins de celle-ci. » Et, ayant attendu que la nuit fût là, parce que, travaillés malgré tout par la honte, ils entrouvraient leur porte et se laissaient couler dehors. Et s’avançant furtivement comme fait l’animal qui rampe, ils se dirigeaient vers la place, au-dessus de laquelle une grande lueur bougeait. Toutes les fenêtres de la cure maintenant étaient éclairées, comme on voit sur les abat-jour à découpures, et l’auberge pareillement. Collés derrière l’angle d’un mur, d’où ils ne laissaient sortir que leur tête, ils tendaient leurs regards vers là-bas, avidement, comme des mains. Et ils voyaient ces tables, avec du vin dessus, et des hommes assis à ces tables. Chaque fois que la porte s’ouvrait, une bouffée chaude venait, qui vous apportait un fumet de viandes et de toutes sortes de choses bonnes à manger. Ils se cramponnaient à la pierre, ils mordaient dedans ces odeurs. Mais bientôt ils n’y tenaient plus. Ils étaient pris par les épaules, ils étaient poussés en avant. Ils venaient, ils levaient les bras, et, se jetant contre la porte, comme elle cédait brusquement, ils roulaient jusque sous les tables.
Alors on criait : « Encore un ! » mais ils ne voyaient rien, ils n’entendaient rien ; la seule chose à laquelle ils fussent sensibles encore était quand on leur apportait à manger, ce qu’on faisait tout de suite ; et ils devaient se tenir des deux mains pour ne pas se jeter sur les plats, comme le chien affamé par la chasse, à qui on donne sa pâtée.
3
Il y eut grande fête à l’auberge, cette nuit-là. Après qu’ils eurent bu, ils voulurent danser, mais la salle à boire se trouva être trop petite, tellement ils étaient nombreux. Un des garçons, nommé Labre, avait sorti sa musique à bouche, et il y eut bien un petit air de danse ; seulement quand les couples voulurent se mettre à tourner, on vit qu’ils se cognaient aux tables.
On ne savait plus quelle heure il était ; la nuit, en tout cas, devait être très avancée. Ils ne faisaient plus de différence. Ils étaient comme les méchants ; ils dormaient le jour, ils vivaient la nuit. Ils faisaient de la nuit le jour. La lune qui se levait remplaçait pour eux le soleil, et, quand il n’y avait pas de lune, la lumière fausse des lampes était la seule qu’ils connussent. Notre plaisir est de telle sorte qu’on n’en jouit entièrement que lorsque les ténèbres sont sur nous comme des rideaux tirés, et ils nous suppriment le monde. C’est qu’on est à rebours du monde, on est rachetés à rebours. Ils voyaient que tout est permis, mais ce qu’ils chérissaient d’abord parmi tant de choses permises, c’étaient justement celles qui ne l’étaient pas autrefois : ainsi, habitués à se lever de bonne heure et à se coucher de bonne heure, ils se couchaient à l’heure qu’ils se levaient, ils se levaient à l’heure qu’ils se couchaient.
Et tous ces plaisirs, n’est-ce pas ? qui n’avaient été que l’exception, ils étaient devenus la règle : boire, danser, rire et les autres choses, ils ne s’occupaient qu’à cela, tandis que tout travail était mis de côté.
C’est ainsi qu’ayant mangé et bu (et ils n’avaient de plaisir à manger que quand ils mangeaient au-delà de leur faim, ils n’avaient de plaisir à boire que quand ils buvaient au-delà de leur soif), ils avaient songé à passer à d’autres divertissements, et s’étaient aperçus que la place allait leur manquer.
Mais quelqu’un eut une idée : « Si on allait à l’église ? » Bonne idée ! ils s’étonnèrent de ne pas l’avoir eue plus tôt : au moins ils seraient là-bas à leur aise, et puis, tout au fond d’eux-mêmes et sans qu’ils se l’expliquassent bien, ils sentaient que l’amusement y serait plus grand que partout ailleurs.
Ils n’eurent qu’à traverser la place. On voyait seulement dans l’ombre que le porche était grand ouvert et ils entrèrent, en se poussant l’un l’autre. Les filles pincées criaient. Quelqu’un dit : « Mais comment est-ce qu’on fera pour y voir clair ? » « Pardieu, répondit-on, on n’a qu’à allumer les cierges ! » Un des garçons monta tout debout sur l’autel, parce qu’ils étaient venus avec une lanterne, et, élevant cette lanterne, l’autel ainsi fut éclairé. On vit que le tabernacle gisait à terre et l’ostensoir gisait à terre, vide de son hostie, derrière le verre brisé.
Mais ils ne s’en sentirent que plus en train. Le garçon monté sur l’autel avait sorti des allumettes de sa poche et les frottait contre son pantalon. Une première petite flamme se mit à trembloter en haut de la hampe de cire couverte d’ornements dorés ; bientôt toute la herse fut en feu. Et ils voulurent allumer aussi la petite lampe de l’adoration perpétuelle, symbole de l’Esprit qui veille parmi nous ; elle pendait à une chaînette qui descendait du sommet de la voûte ; elle ne prit pas, quoi qu’ils fissent ; pourtant l’huile ne manquait point. Alors ils la lancèrent de toutes leurs forces contre les dalles et ils en piétinaient les morceaux.
– Ça va bien ! cria Criblet.
Il était là et regardait, appuyé à une colonne :
– Moi, dit-il, je suis désintéressé. Celui qui m’a mis au monde (et qui c’est, je ne sais pas trop, mais il faut bien que ce soit quelqu’un), ce quelqu’un-là a dit à l’un : “Toi tu seras jardinier”, à l’autre : “Tu seras empereur”, à un autre : “Tu seras mendiant” ; quand mon tour à moi est venu, il n’a pas su que me dire, il m’a dit : “Tu seras Criblet : les autres feront, tu regarderas.” Et pour que je ne m’ennuie pas il m’a donné une bouteille…
Tout de suite il la montra, cette bouteille, n’ayant eu pour cela qu’à glisser la main sous son habit, et, la levant en l’air, il renversa la tête. On entendit un bruit comme quand un bassin de fontaine se vide. Mais on avait déjà commencé à danser. Ils avaient jeté en tas les chaises dans une des chapelles, la place ne manquait plus. Tout allait bien, sauf que la musique à bouche de Labre ne faisait pas assez de bruit. C’est de ces petits instruments de poche, bons tout au plus à faire tourner un couple ou deux dans une cuisine (les soirs d’hiver, le dimanche après-midi, les jours que c’est fête, et garçons et filles se réunissent en cachette), mais dans cette grande nef, avec des voûtes d’une hauteur pareille, rien à faire : on n’entendait pas. On vit Gentizon se glisser dehors. « Plus fort ! » criait-on. Labre dit : « Je souffle à me crever les joues ! » On haussa les épaules, on ne dansait plus. Seulement Gentizon reparaissait déjà, et il fut accueilli par des cris de joie et des battements de mains, parce qu’il n’était pas seul. Il avait avec lui un petit vieux voûté qu’il tenait par le bras, on n’eut pas de peine à comprendre. « Voilà, dit Gentizon, le père Creux est avec nous. Je lui ai dit : “Prenez votre accordéon, je vous mène chez des amis, mais tâchez de vous distinguer…” » Et tout le monde éclata de rire, parce que le père Creux était aveugle et n’avait pas su où on le menait. Il se mit à branler drôlement la tête, tandis que sa lèvre mince en se relevant découvrait ses gencives nues, roses comme celles des petits enfants, et il disait : « Pas besoin de me recommander de m’appliquer, je suis trop content, voyez-vous… Tout va bien, puisqu’on redanse. » Et tout le monde l’entourait maintenant, sans qu’il se doutât de la foule que c’était, croyant être, comme toujours, dans une maison du village, les jours qu’on venait le chercher (et on lui donnait 50 centimes pour sa peine). On le vit empoigner son accordéon par les deux bouts, là où sont les touches de cuivre, et le milieu est un beau soufflet de cuir vert : crâ ! un accord partit, crâ ! un deuxième accord : « Est-ce qu’on est prêt ? » disait-il, avec un drôle de sourire dans une figure toute en plis, sous un vieux bonnet en peau de lapin. « C’est que ça me fait plaisir tout de même, depuis le temps que ça ne m’est pas arrivé ! »
On l’avait fait asseoir au pied d’une colonne, quelqu’un lui avait apporté à boire ; tout en la tournant de côté, il se mit à baisser la tête jusqu’à toucher son instrument, et l’oreille presque collée contre, ses vieux doigts maigres allaient si vite qu’à peine si on pouvait les suivre du regard. En même temps, il battait la mesure du pied, il dodelinait de la tête. Et il souriait, tout le temps, plus ou moins, selon le degré de difficulté du passage, sans que pour cela cessât d’aller un instant, s’allongeant, se raccourcissant, et puis se tordant sur lui-même, le beau soufflet de cuir plissé.
Cependant tout le monde était reparti. Il y avait à peu près autant de femmes que d’hommes et de filles que de garçons ; ils se tenaient serrés l’un contre l’autre. Ils devenaient rouges, ils respiraient avec difficulté. On ne sait pas pourquoi on rit de pareille façon, mais une fièvre vous emporte. Ça n’est plus notre vieille bonne danse tranquille, quand, tout au plus, à la fin de l’air, ou bien quand on arrive dans un coin sombre, on vole à sa danseuse un petit baiser, – et elle se défend. Maintenant, ils se tenaient si étroitement embrassés qu’ils semblaient ne jamais devoir se défaire l’un de l’autre, et tout de suite les bouches se cherchaient. Ils se tordaient comme dans la douleur ; à certains moments, ils perdaient le souffle ; ils ne le retrouvaient que pour le perdre de nouveau. Et le vieux Creux allait toujours, qui continuait de sourire. A peine un air fini (et le temps seulement de vider son verre d’un trait) qu’il repartait déjà ; c’est des polkas, des mazourques, c’est la valse où on tourne vite et les jambes sont emmêlées comme des branches dans le vent ; c’étaient de ces danses aussi où on se promène deux à deux en se donnant la main, mais celles-ci avaient moins de succès, ils criaient : « Une autre ! » et de temps en temps un cierge tombait. Un courant d’air venait parfois, à cause des vitres cassées et on voyait alors toutes les flammes se coucher. Et du côté qu’elles penchaient roulait une larme de cire. Mais crions et rions surtout. Soyons rauques, parce que c’est bien. « Eh ! Félicie, arrives-tu ? je t’attends depuis un quart d’heure. » « Louis, je viens, mais fais-moi tourner fort. » Moi, j’arrache mon col parce que j’ai trop chaud. Et moi c’est ma veste que j’ôte. Et moi, c’est mon gilet que j’ôte. Alors ils riaient de nouveau ; et, des fois, quelques-uns, tout à coup, s’arrêtaient, ouvraient leurs bras tout grands, et, se renversant en arrière, on ne savait plus chez ceux-là s’ils riaient ou s’ils sanglotaient.
Mais c’est qu’on est heureux enfin, on était esclaves, on est libres, on est comme l’oiseau qui vient de casser sa coquille et on voit que tout est permis. Qu’est-ce qui m’empêche, Félicie, de te prendre dans mes bras devant tout le monde, au lieu qu’avant je n’osais même pas m’arrêter avec toi, de peur que quelqu’un ne nous vît ? Qu’est-ce qui m’empêche, si je préfère, d’empoigner cette chaise par un pied et de la jeter dans les vitres ? Il leur venait par moments comme des besoins de détruire, et tout s’écroulait autour d’eux. Ou bien, comme si c’était eux-mêmes qu’ils eussent cherché à détruire, ils se démenaient tellement qu’ils tombaient à terre épuisés, hommes et femmes, deux par deux, et restaient étendus à terre. Et quelques-uns s’abattaient sur des chaises et ils se tenaient la poitrine, ouvrant la bouche, comme les mourants. Mais le mouvement reprenait déjà dans lequel ils étaient tout de suite entraînés, parce qu’ils s’embrassaient, parce qu’ils se frottaient, parce qu’ils se tenaient ensemble, et de l’eau leur coulait par la figure, cependant qu’ils criaient : « A boire, à boire ! » et on avait apporté un tonneau. Ils l’avaient roulé à travers la place, ils renversèrent un confessionnal, ils couchèrent le tonneau dessus ; puis ils vinrent tous et on plaça la boîte (qui est un robinet de bois). Il y a encore ce plaisir-là, quand on a soif et on ne se tient plus debout de fatigue, d’aller au vin frais qui vous rend vos forces. Et, ayant donc trinqué, tous faisaient cercle autour du tonneau, le verre à la main. Ils avaient amené avec eux le vieux Creux ; le vieux Creux lui aussi était assez parti. Il s’ennuyait déjà de son accordéon. Il dit tout à coup : « Avez-vous fini ? Je vais en jouer encore une, et ce sera la plus belle de toutes. » On le suivit : la fatigue était loin. Et voilà que comme on s’en revenait vers l’autel, où les cierges brûlaient encore, – mais ils avaient déjà beaucoup diminué –, une grosse fille à joues rouges, nommée Lucie, se mit à rire et se tenant là, les poings sur les hanches : « C’est triste quand même, disait-elle, le peu de variété qu’il y a !… Rien ne change. Tous les garçons qui sont là, j’ai dansé avec eux. Ils m’ont déjà tous embrassée. Est-ce qu’il va falloir recommencer ?… » Elle riait. C’était une bonne fille, gaie et dévouée, qui avait seulement trop le goût du plaisir. Où son corps lui disait d’aller, elle allait, et, ce que son corps lui disait de faire, sans penser plus loin, elle le faisait. C’est ainsi qu’elle était venue dans les premières à l’auberge et, plus qu’aucune autre, elle s’y était plu, les amusements y étant nombreux. On connaît que certaines gens sont à leur place, d’autres pas. Elle, elle était à sa place. Mais, parce que, plus on va, plus on devient exigeant, et les joies où on a goûté cessent déjà d’être des joies, jusque parmi les divertissements, des bâillements à présent lui venaient. Tout se répète, comment faire ? Et voilà que les garçons s’approchaient d’elle, parce qu’ils avaient envie d’elle, mais elle les repoussa tous : « Non pas toi… toi non plus !… » Et les yeux brillants, rouge, dépeignée, elle leva ses bras, qu’elle repliait lentement en ramenant ses mains à sa figure, et sa poitrine se haussait. Cependant Creux était reparti, le cercle s’était reformé, quelques couples tournaient déjà, et comme elle était seule à n’avoir pas bougé, les autres la frôlaient au passage, s’amusant à la bousculer. Puis soudain quelqu’un lui cria : « Sais-tu, puisque tu ne nous trouves pas assez bons pour toi, il y en aurait peut-être un… » Il montra quelque chose au mur. La proposition parut toute naturelle. N’est-ce pas ? une fille si fière, c’était bien là ce qu’il lui fallait, et puis ce serait du nouveau, et un danseur pas encore eu : et ils l’appelèrent : « Veux-tu ? » Elle tendit les bras en renversant la tête, et elle disait : « Voilà, j’ai trouvé. » Alors il y eut une terrible bousculade. C’était un grand christ pendu là. Jaune avec du rouge par places, la tête tombée sur l’épaule, le ventre creux, les côtes en avant, il ouvrait les bras sur sa croix, mais ils n’eurent qu’à le descendre et le déclouer de dessus sa croix. Ils tirèrent sur les bras et les pieds, où les clous avaient été enfoncés, et les pieds vinrent, puis les bras. Ensuite ils mirent le christ debout. Et, elle, elle s’approchait. Ils lui dirent : « Est-ce qu’il te va ? » Elle hocha la tête. Mais, en même temps, comme honteuse, elle se cachait les yeux sous sa manche : ainsi, dans l’amour, quand on voudrait tant, mais on n’ose pas encore. Elle n’en approchait pas moins. Ils crièrent à Creux : « Est-ce ta plus belle que tu joues ? » Et Creux ne répondit rien, mais jamais les petites notes claires n’avaient jailli en si grand nombre et ruisselé si vite sous ses doigts. Il y eut cet entraînement ; elle s’était décidée ; et, eux, qui avaient d’abord regardé, bientôt ils partirent à sa suite tous ensemble, en tourbillon, pendant que parmi tout cela les deux grands bras, raidement étendus, tournaient sur eux-mêmes, et eux étaient obligés de s’écarter précipitamment, sans quoi ils eussent reçu le coup…
Le jour venait, ils ne le virent pas venir. Ce fut brusquement, pour eux, qu’il fit clair, quand le soleil, entrant enfin, allongea un rayon à travers la haute fenêtre ; juste à la place où il s’était posé, on voyait Lucie étendue à terre, le christ de bois tombé par-dessus elle…
Vainement essayait-elle de se remettre debout ; comme si le poids eût été trop grand, ou bien ses jambes ne la portaient plus, à chaque mouvement en avant qu’elle tentait, quelque chose la faisait se rabattre en arrière, et, la bouche grande ouverte, toutes ses dents blanches montrées, son rire ne finissait plus.
Il fallut qu’ils vinssent la délivrer, et eux aussi se tenaient à peine debout, mais ils l’emmenèrent. C’est ce soleil qui les chassait. Il venait, tombant de partout, et on voyait mieux autour de soi quelle dévastation c’était. Rien de ce qui peut se briser ne restait debout dans l’église : les tableaux où étaient les Saints et ceux du chemin de croix, on se prenait les pieds dans ces toiles crevées ; on enfonçait par places jusqu’aux genoux dans les débris. Seuls les murs tenaient encore ; pourtant une grande lézarde se voyait dans celui qui était au levant. Mais pires encore étaient, offertes également aux yeux, les traces que laissait la fête : le tonneau qu’on avait défoncé pour finir s’était vidé de tout son contenu et on glissait dans les mares de vin.
Ils avaient pris Lucie et la portaient sur leurs épaules, à côté du christ qu’ils portaient aussi. Ils avaient fait, avec leurs épaules et leurs mains levées, comme une espèce de brancard où elle était, avec le christ. On a beau s’en aller, on ne renonce à rien. On montrera jusqu’à ce soleil, s’il le faut, quelle espèce de gens on est, et qu’on fait tout ce qu’il nous plaît de faire. Ils traversèrent l’église. Le porche ouvrait sa voûte, au bout ; à ce moment, arrivèrent encore deux ou trois personnes du village, qui dirent : « Donnez-nous d’abord à manger parce que nous avons faim. » On leur répondit : « Allez à l’auberge. » Et eux continuaient de s’avancer, portant leur double charge qu’ils présentèrent au grand jour.
Mais, brusquement, le soleil se voila. Un nuage noir descendit et il tombait partout comme une pluie de cendres. Ainsi fut préparée l’apparition qui se fit, et soudain, au milieu du ciel, un grand rideau fut écarté. On vit se relever les pans de l’étoffe. On vit s’enrouler en arrière ces nuées venues tout à coup, on découvrit les grands espaces, soustraits d’ordinaire aux regards. Et là une première troupe d’Anges parut. Ils tenaient des épées de feu, leurs grandes ailes battaient très vite : tendus en avant dans leur vol, leurs robes de fin lin flottant tout autour d’eux, ils se rapprochaient si rapidement qu’à peine s’étaient-ils montrés et ils étaient déjà deux fois plus grands qu’avant.
Et ceux qui portaient la grosse Lucie (portant cet autre en même temps) laissèrent choir leur double charge, parce qu’ils étaient frappés d’épouvante. Peut-être qu’ils allaient s’enfuir.
Ils n’en eurent pas le temps. Branchu parut :
– Voyons, disait-il, et il souriait, est-ce ça que vous appelez du courage ? N’ayez pas peur, ils ne descendront pas si bas…
En effet, les Anges, l’ayant aperçu, avaient rebroussé chemin d’un coup d’aile et, emportés par leur vitesse, un moment ils s’étaient avancés encore sur le flanc, mais ils avaient enfin réussi à se retourner. L’éclair de leurs épées en même temps s’était éteint. Ils n’étaient plus dans la distance qu’un nuage que le vent emporte, devenu déjà comme un flocon blanc, une touffe arrachée à la brebis qui passe par les ronces au bord du chemin, de la graine de pissenlit quand les enfants soufflent dessus.
Pourtant le ciel restait ouvert et voilà qu’une nouvelle troupe parut. C’est les Anges consolateurs, ceux qui ont mission de veiller sur les hommes. Eux se tenaient immobiles dans leurs longues robes à plis droits. Ramenant devant eux leurs grandes ailes de couleur, ils s’y enfouissaient le visage : ainsi, quand une petite fille a du chagrin, elle se cache derrière son bras pour pleurer. Et quelques-uns d’entre eux voulurent s’avancer quand même, n’ayant peut-être point perdu espoir, mais ils furent retenus. Et eux aussi alors ils baissèrent la tête et eux aussi pleuraient, sentant leur impuissance, mais l’homme s’est détaché de nous, dont nous étions le gardien, et l’homme doit s’aider soi-même. Cela fut encore un instant une couronne bleue sur fond gris noir, au ciel : cela s’y fondit peu à peu ; cela pâlit en vacillant, comme un reflet dépourvu de substance et bientôt il n’y eut plus rien de l’entrechoquement en tout sens des nuées qu’un vent qui s’était levé déplaçait.
Il fit de nouveau presque nuit :
– Vous voyez bien, disait Branchu, ça n’était pas si terrible.
Il cracha. On voyait l’église, mais un brouillard venait qui cachait le clocher.
4
Les réjouissances recommencèrent à l’auberge, tandis que les gémissements là-bas ne cessaient plus.
Agenouillés devant leurs crucifix, ils priaient, ceux du moins qui le pouvaient encore ; et bien que ce secours leur eût déjà fait défaut une fois, ils s’y obstinaient néanmoins, comme au seul sur quoi ils pussent compter. Ce que nous avons fait tous ensemble, peut-être y aura-t-il plus d’efficacité à le faire chacun pour soi, peut-être que la prière est mieux entendue qui n’est dite que par moi seul : c’est pourquoi tous les chapelets avaient été sortis et ils les égrenaient entre leurs doigts devenus longs, et comme noués à deux places.
Ainsi, et plus assidûment que tous, priait entre autres le vieux Jean-Pierre, agenouillé contre son lit, au chevet duquel était une image, et un petit bénitier d’étain où trempait un rameau de buis.
Dès le matin il était là et jusqu’au soir il était là, souvent même la nuit entière : et, jetant les mains en avant, toutes les prières qu’il savait venaient, et il recommençait lorsqu’il n’en savait plus. Et sa femme lui demandait à boire, mais il n’entendait même pas. Elle ne pouvait plus bouger, elle, étant déjà aux portes de la mort, et, le long corridor de nuit où il faut s’avancer quand même s’étant entrouvert devant elle, elle appelait avec un râle et ses ongles grinçaient sur le drap. Il n’en restait pas moins fermé à tout, sauf aux vains mots qui bougeaient sur ses lèvres. Elle mourut deux ou trois jours après : il n’y fit pas attention. Parce qu’il s’acharnait, se disant : « Peut-être qu’il faut seulement forcer. » Et les autres faisaient comme lui, dans les petites chambres noires où fermentait un mauvais air, tous, sauf Joseph, qui restait immobile, pensant : « Que m’importe à présent ? » Et on ne savait pas comment cela se faisait qu’il vécût encore.
Ils tombaient cependant toujours plus bas, comme le raconta un colporteur, venu d’en haut les cols chez eux, quand il descendit à la plaine, et il disait : « J’ai dû faire un détour, pourtant je ne savais rien. Mais je n’étais pas encore sorti des bois que déjà l’odeur venait. Ce n’est plus un village, je vous dis, c’est un cimetière, avec plein de corbeaux dessus et ces autres vilains oiseaux, qui aiment la viande gâtée. Faites seulement attention que le mal ne vienne pas chez vous. »
On faisait attention. Sur tous les chemins qui descendaient du village, des hommes avaient été postés, mais il ne se présentait plus personne. Alors on pensait : « Peut-être qu’ils sont tous morts. »
Ils n’étaient point tous morts. Il se passait quelque chose de pis, c’est qu’ils commençaient à faiblir. D’abord ils n’avaient été que quelques-uns à rejoindre ceux de l’auberge, et ils venaient isolément : à présent ils venaient par groupes. Comme le soleil sur un tas de neige, qui le travaille dans sa masse et le ruine par le dedans, ainsi la tentation sur eux, et en eux bougeaient leurs pensées et se déplaçaient leurs pensées. D’abord ils s’étaient dit : « Il faut rester fidèles à ce qui est notre Loi, même si elle devait nous coûter la vie ! » Maintenant ils se disaient : « La vie est peut-être quelque chose de plus précieux que la Loi. » Et après encore des prières et après s’être tournés vers Dieu, voilà qu’ils se tournaient vers cette autre Puissance, car ne se montrait-elle pas plus puissante que la Puissance même, puisque la croix n’avait rien pu contre elle ? Ils se rappelaient cette procession ; ils pensaient : « Peut-être que Dieu nous a abandonnés. » Vainement alors le supplieraient-ils, ils se décourageaient d’avance de le prier dans leurs prières. Et s’ils étaient abandonnés de Dieu, ne vaudrait-il pas mieux qu’au moins ils eussent un autre protecteur, sans quoi ils s’avanceraient seuls et condamnés à une affreuse mort ? Et chacun s’en allait ainsi dans ses pensées. L’avare se demandait à quoi lui servait son or. Le paresseux se disait qu’il n’aurait plus jamais besoin de travailler. Ceux qui aimaient les jouissances, d’en avoir été si longtemps sevrés, cette morsure en eux n’en était que plus douloureuse, et le gourmand voyait des viandes, et l’ivrogne aspirait au vin, et ceux que la chair tente davantage meuglaient après comme la vache qui sent l’herbe. Et il y avait aussi les colères, parce que ceux-là commençaient à accuser le Trône d’En Haut, levant le poing vers lui, avec des blasphèmes : « Il n’y a point de Dieu ou, s’il y en a un, il se montre injuste envers nous. » Il se levait ainsi partout une révolte : et d’autres maladies cependant étaient survenues, et des sortes de boules noires leur venaient maintenant au cou, qui finissaient par éclater, et il y avait toujours plus de morts, toujours plus de cadavres pas enterrés, toujours moins de farine dans les huches, le peu qui restait tellement gâté par l’humidité qu’on ne pouvait plus s’en servir.
Alors on entendait ces voix, c’étaient ceux qui chantaient en descendant la rue. Ils heurtaient aux portes, ils criaient : « Hé là-dedans, est-ce qu’on ne se décide pas ? Ça vous amuse donc de crever comme ça, tandis que vous n’auriez qu’à venir avec nous pour être plus heureux que vous ne l’avez jamais été dans votre ancienne vie ! On ne vous demandera pourtant pas grand-chose : un signe de croix à rebours. Vous venez, le Maître vous dit : “Faites ça”, et vous faites ça. Et vous voilà roses et gras comme nous. »
C’est vrai qu’ils avaient bonne mine. On écartait un rien les rideaux, et ils étaient tous là, hommes et femmes, bien habillés, avec des figures toutes rondes, des bouches à grosses lèvres grasses, des yeux brillants, le regard éveillé ; ils cognaient de nouveau à la porte et souvent elle restait fermée, mais d’autres fois elle s’ouvrait.
– Bravo, criaient-ils, encore un ! et ils emmenaient le nouveau venu.
Il y eut ainsi Amélie, elle entendait qu’on l’appelait, parce que c’étaient ses anciens danseurs et ils connaissaient sa maison.
– Eh ! Amélie, nous as-tu oubliés ? Pourtant on a souvent tourné ensemble. Pourquoi ne veux-tu plus de nous ? Va seulement, là-bas c’est bien plus beau. Et puis, tu sais, maintenant on fait ce qu’on veut, ça n’est plus comme dans le temps. Voyons, décide-toi, ne boude plus, sois bonne fille…
Couchée sur le plancher, elle levait la tête, et, appuyée sur le coude, écoutait. Son père et sa mère étaient dans la chambre, mais l’homme n’avait plus sa connaissance, à peine s’il respirait encore ; sa mère, elle non plus, n’avait pas fait un mouvement. Et Amélie, alors, pendant que cette voix venait, de plus en plus elle levait la tête, parce qu’elle se rappelait bien et que celui qui l’appelait, souvent en effet elle avait tourné avec lui, souvent même elle s’était promenée avec lui par les sentiers au clair de lune, souvent ils étaient descendus ensemble des chalets d’en haut, où on va danser, les dimanches soir. Et elle fut soudain remuée. Elle pensait : « Si j’y allais, comme il me dit de faire ? Il y a bien été, lui. » Et voilà, qu’il y fût allé, cela était un encouragement pour elle, en même temps qu’en y allant elle le retrouverait, et ce serait doux, comme elle sentait, et rien que la porte à ouvrir. Un court instant encore son cœur se balança, comme la pomme au bout de sa branche ; puis elle se mit sur ses genoux. Et, ayant jeté encore un regard du côté du lit, elle vit son père qui ne bougeait point et sa mère semblait endormie. Et dehors la voix appelait, et il faisait soleil dehors. Elle fit comme un bond, fut debout, regarda la porte, et maintenant elle était décidée, et voulut courir à la porte. Mais, parce qu’on est femme quand même, une pensée la retint en chemin, et elle alla d’abord se regarder dans son miroir. Elle fut effrayée de voir comme ses yeux étaient cernés : « Tant pis, se dit-elle, il comprendra », et refit seulement ses tresses, parce que la voix appelait toujours. Et à présent elle était prête. Alors elle n’eut plus qu’à se glisser jusqu’à la porte, ayant traversé la cuisine, mais il se trouva que la porte était fermée à double tour. Et c’est pendant qu’elle s’efforçait de l’ouvrir, ayant pris dans ses deux mains la grosse clef, qui s’était rouillée dans la serrure, pendant qu’elle était là, tout à coup, ce cri vint (après la voix qui appelait dehors, et cette voix s’était tue). Le cri vint et déchira l’air, le grand pesant silence qui était retombé, le silence des chambres où on meurt et c’est de faim qu’on meurt dedans, – le cri disait : « Va pas ! Va pas ! » monta encore, et de nouveau : « Va pas ! Va pas ! » et puis se tut, alors il y eut le bruit de deux pieds nus tombant ensemble sur le plancher. Elle ne fit que s’appliquer davantage à essayer d’ouvrir, la clef ne tournait toujours pas. Et ainsi sa mère eut le temps de la rejoindre.
Elle était en chemise et tellement maigre que, sur le devant de son cou, la peau pendait comme un rideau ; elle avait pris sa fille par les épaules :
– Amélie, s’il te plaît, tu sais bien qui t’attend là-bas. Et pense aux tourments de plus tard, quand il y aura les flammes et le soufre, et ils durent éternellement…
Elle continuait de chercher à ouvrir, on l’avait prise par le bras, tandis que les cris redoublaient :
– Et ton âme, Amélie, et ton âme !…
Mais d’un grand violent mouvement du corps, elle se défit de sa chaîne et ce lien fait de sa chair fut dénoué ; à ce moment la clef craqua dans la serrure. Et, pendant que sa mère roulait à terre devant elle, vivement elle fit glisser le pêne : mais alors elle sentit que c’étaient ses pieds qu’on tenait. Elle se retourna et de sa main fermée, elle frappa par deux fois ce visage tout recouvert de cheveux gris, parce qu’à présent la voix disait : « On a ouvert, c’est elle… viens vite, petite chérie ; tu verras comme on te soignera bien… » Et il n’y eut plus rien derrière la porte, restée entrouverte, que comme un paquet de loques jeté là…
La bande s’éloignait du côté de l’auberge : une autre, à ce même moment, passait dans une rue voisine : là un fils appelait sa mère, ou c’était un mari sa femme, et les sœurs, leurs sœurs, les frères, leurs frères ; ce fut ainsi qu’enfin toute une famille vint, le père, la mère et les cinq enfants, mais eux ne riaient point comme faisaient les autres ; ils venaient, la tête baissée, en se tenant par la main.
Ils s’approchèrent : l’homme se mit à parler tout bas :
– On a tenu tant qu’on a pu, mais ils sont trop petits pour mourir encore ; faites de nous ce que vous voudrez…
Ils furent amenés comme les autres à l’auberge, et on dit à l’homme : « Il te faut seulement te signer à rebours. » Il fit comme on lui disait de faire. Et pareillement sa femme. Puis ce fut le tour des enfants, qui, eux, ne surent pas bien : on dut leur montrer.
Seulement quelle joie quand on leur apporta à manger ! Ils eurent une bonne soupe, du macaroni, de la viande et toutes espèces de bonbons auxquels ils n’osaient pas toucher, n’en ayant jamais vu d’aussi beaux, ni de cette sorte. C’étaient des choses au chocolat, d’autres à la crème, d’autres avec, dessus, des étoiles faites avec des morceaux d’écorce de fruit et des amandes ; ils n’osaient pas d’abord ; on leur disait : « Allez seulement ! » alors ils tendaient les deux mains et leurs yeux brillaient de plaisir.
C’est qu’il fait bon être enfin sortis de ces chambres où l’air était tellement épais qu’il vous remplissait la bouche sans passer ; il fait bon sentir le soleil. Il fait bon pouvoir s’installer à son aise autour d’une grande table, parmi ces gens qui ont l’air si heureux. Il arrivait tout le temps des bouteilles ; à cause d’une musique à bouche, on ne manquait pas d’airs, non plus ; et les enfants, ayant mangé, regardaient avec des bonnes petites mines amusées tout ce monde et ce mouvement.
Criblet était installé dans un coin avec Clinche, les deux hommes ne s’entendaient pas très bien.
– Tiens-toi tranquille, disait Clinche, tu causes trop.
C’est que Clinche avait le vin assez triste. Criblet en revanche était toujours gai. Il disait : « Moi, je suis détaché. » Et se tournant vers Clinche : « Tandis que toi tu as femme et enfants, c’est ce qui te pèse ! »
– J’ai eu…, disait Clinche. A présent je suis comme toi.
Mais Criblet haussait les épaules, et de là venaient leurs querelles que Clinche prétendait ressembler à Criblet, tandis que Criblet, lui, le traitait en inférieur.
Clinche donna un coup de poing sur la table :
– Après tout, qu’est-ce que tu es ? Qu’est-ce que tu as jamais fait, pour dire ? Si on te pesait, toi aussi. Pas un sou, pas même un métier ! Vois-tu, mon vieux Criblet, tu n’as pas de quoi faire le fier…
Et il tâchait de rire, mais Criblet, calmement, car il gardait toujours son calme :
– C’est que tu juges du dehors. Moi, vois-tu, les maisons, ça n’est pas tellement les façades que j’examine que la façon dont les murs sont construits. Et puis si la base est solide. J’entre, je pèse et je mesure ; toi, ce qui t’intéresse, c’est si les contrevents sont repeints !…
– Les contrevents ! cria Clinche, tais-toi avec tes contrevents.
Il se leva tout rouge ; on crut qu’il allait se jeter sur Criblet. Mais l’Homme avait l’œil sur eux. Il savait maintenir l’ordre. Il n’eut qu’un geste à faire. Et il resta seulement qu’on était des gens réunis pour le plaisir de se trouver ensemble et que dehors un beau soleil brillait.
Il se mirait dans les assiettes, faisant jaune le fond des verres où l’étincelle du petit vin dort tant qu’on n’y touche pas ; on se racontait son histoire. Tout ce dont ils auraient eu honte autrefois, c’est maintenant de quoi ils se vantaient. De quoi ils se fussent vantés, c’est ce qu’à présent ils cachaient. J’ai volé mon père, j’ai trompé ma mère. Tel mettait de l’eau dans son lait. Tel fraudait sur le poids du foin, le meunier allongeait avec du plâtre sa farine. Ils s’inventaient des crimes quand ils n’en avaient pas commis, sans quoi on se fût moqué d’eux, mais ce qu’ils aimaient, c’est l’enflure. Et Trente-et-Quarante, lui aussi, était là (si on se souvient encore de lui), qui venait aussi avec son histoire :
– Il avait dix mois, et il m’a souri. C’est qu’à dix mois ils commencent à avoir leur connaissance. Il venait de téter, une de ses joues était toute rouge, l’autre toute blanche. Comme une pomme, sa figure. Je suis venu, il m’a souri. Mais moi je l’ai mis dans le sac que j’avais préparé exprès, un sac de forte toile, solidement cousu, et rien qu’une ouverture en haut que j’ai attachée avec une corde. A ce moment, il a crié. Je lui ai pris la tête sous le bras. Il a voulu donner des coups de pied, je n’ai eu qu’à les lui serrer. J’ai bien senti que ça craquait, mais il me fallait faire vite, et puis ça ne m’a pas empêché de courir. Le tout a été joliment construit, vous savez, et bien arrangé ; et on a visé juste au pont, on a poussé jusqu’au milieu, l’eau était belle sous la lune, ça a fait : clouc ! il y avait la pierre, j’ai vu encore un petit peu descendre par l’effet de la transparence (comme une bulle de haut en bas) le sac et le petit dedans, mais aussi remontaient à moi les 30 francs qu’il me coûtait par mois, outre l’ennui de cette femme, qui était sa mère… Dites, ai-je raison ? était-ce construit ?
Il vidait son verre d’un trait, tout le monde en faisait autant : c’est qu’on connaît la vraie ivresse.
Tout a une couleur étonnante à présent. Je vois bleu, je vois vert, je vois orange, je vois rouge ; il pend autour de moi des morceaux de soleil comme autant de fruits mûrs. Une table croula, entraînant avec elle les verres et les bouteilles dont elle était chargée ; le fracas en fut étouffé par les rires qui s’élevaient. A peine si on la vit tomber, tant il y avait de désordre.
Cependant, devant la maison, où l’ombre du tilleul faisait un rond mouillé, des hommes dormaient étendus, d’avoir trop bu ou trop mangé et les autres plaisirs également fatiguent : quelques-uns couchés sur le flanc, la tête sur leur bras, quelques-uns le derrière en l’air, et certains aussi sur le dos, leur chapeau tiré sur leurs yeux. Il y avait la grosse Félicie. Elle était toute débraillée. Et ainsi venait cette place jolie à voir et claire encore, mais quelques pas plus loin venait l’église et tout changeait. C’est qu’ici est le lieu des divertissements, et là-bas ce sépulcre ouvert. Déjà l’église faisait peur à voir, avec sa grande porte aux gonds arrachés, ses lézardes, et son haut clocher qui penchait, mais le village était plus effrayant encore, montrant partout ses toits crevés, le ravinement de ses rues, et, jetées au hasard, comme on jette l’ordure, d’informes choses qui gisaient.
Une troupe parut, qui venait par la rue en pente ; ils crièrent : « On en amène encore trois… » Et on vit qu’en effet ils en amenaient encore trois, deux hommes et une femme, qui ne pouvaient plus marcher, c’est pourquoi on les portait. Et ils furent amenés, eux aussi, à l’auberge, et celui qui y régnait en maître, et il avait comme un peuple d’esclaves autour de lui, ainsi les rois dans l’ancien temps, les reçut, leur fit faire, comme aux autres, le signe à rebours. Et, comme il ne se cachait plus, voici maintenant qu’il disait : « Savez-vous qui je suis ? » Il riait. « Il n’y a plus ni bien, ni mal. »
Il riait, il dit : « Il vous faut renoncer au ciel pour la terre », mais ils avaient tous, ceux qui étaient là, renoncé au ciel, et, lui, il riait.
« Il n’y a plus, ni bien, ni mal », recommençait-il, et tous rirent comme lui, parce que l’esclave imite le maître, sauf Lhôte, qui était assis à l’écart, et Lhôte depuis longtemps ne parlait plus. Il semblait étranger aux choses. Il était pâle. Ses yeux étaient devenus plus grands, sa barbe plus longue et plus noire.
Tout à coup, l’Homme l’appela :
– Et toi, Lhôte, qu’en penses-tu ?
Lhôte avait relevé la tête.
– Et qui penses-tu que je suis ?
Alors Lhôte gravement répondit :
– Je pense que tu es le Christ quand même, et tu te manifestes comme il te semble bon.
– Mon pauvre Lhôte, tu te trompes. Regarde. J’irrite le ciel quand je veux.
Il s’approcha de la fenêtre, il n’eut qu’à lever la main, et aussitôt, voilà, le gros nuage noir revint et Ceux à l’épée de feu, mais qui ne descendirent pas, cette fois, et ils planaient en rond au-dessus du village. Un coup de tonnerre se fit entendre ; une voix cria : « Malédiction ! »
– Tu vois, Lhôte, dit l’Homme.
Mais Lhôte secoua la tête :
– Je dis que tu es le Christ quand même, parce que les morts t’obéissent… Et tu as voulu m’éprouver…
(Fin de la troisième livraison.)
CHAPITRE SEPTIÈME
1
Le mois de juin était venu ; il y avait plus de cinq mois qu’elles vivaient ensemble dans leur petite maison d’en haut la montagne.
C’était la grande solitude. Tout près de là les pâturages commencent, qui font se suivre leurs croupes rondes, pour ne finir plus en arrière qu’à la muraille des rochers, et là sont des chalets où montent les troupeaux dans la belle saison, mais, le reste de l’année, nulle part l’homme n’est en vue ; on n’entend rien que le bruit du vent qui passe, on ne voit rien que les nuages, au-dessus, au-dessous de soi ; il n’y a rien que la longueur des jours, suivie de la longueur des nuits.
Le bas de la maison était construit en pierre, le haut en poutres de mélèze qui étaient devenues d’un beau rouge foncé ; au rez-de-chaussée était l’étable ; le premier (qui se trouvait être le rez-de-chaussée du côté de la pente, et ainsi le derrière de la maison était enterré), le premier comprenait une chambre et une cuisine ; sous le toit venait le fenil ; c’était tout, elles vivaient là.
Deux toutes petites fenêtres sur le devant qui vous regardent ; une toute petite chambre, avec, dans un coin, un cadre de bois qu’on garnit de paille, une cuisine à qui le toit sert de plafond, et la fumée sort par la porte, une pierre carrée en guise de foyer : elles n’avaient pas autre chose, malgré qu’il fasse très froid là-haut et jusque tard dans le printemps, mais elles ne se plaignaient pas, parce qu’elles s’aimaient et, de cette façon, étaient du moins à l’abri de la méchanceté des hommes, dont elles avaient eu tant à souffrir.
Pendant que sa mère tirait la chèvre, Marie allait chercher de l’eau à une source qui sortait d’un rocher, à dix minutes de là ; c’était une très belle eau fraîche.
Quant elle revenait, sa mère avait fini de traire ; il y avait alors la chambre à balayer.
Elles n’avaient point tellement d’ouvrage qu’elles en fussent fatiguées, assez pourtant pour ne pas connaître l’ennui ; et quand elles avaient fini, assises devant le feu, elles causaient ensemble, buvant leur lait, mangeant leur pain, et il leur restait encore du lard, deux jambons, des saucisses ; les femmes se contentent de peu, Adèle n’avait pas grand appétit.
Ce qu’elles aimaient plus que tout, c’étaient justement ces causettes, ou tout simplement d’être ensemble, et se taire ensemble. La petite Marie s’asseyait tout près de sa mère, et puis, laissant aller sa tête, bientôt sa tête avait trouvé le creux doux qu’elle cherchait. Une main qu’on tend, une autre qui la serre ; elles se sentaient bien, parmi ce bon silence, où de minute en minute quelque petit oiseau égaré poussait un cri aigu comme une note de sifflet.
Parfois la petite Marie demandait des nouvelles de son père :
– Comme il reste loin longtemps !
– Prends patience, disait Adèle, il reviendra.
– Où est-ce qu’il a été ? demandait la petite.
Ici Adèle hésitait à répondre, car, qu’il dût revenir un jour, elle pouvait l’assurer sans mentir, parce que, vraiment, elle le croyait, mais, où il avait été, elle ne pouvait le dire ; pourtant il ne fallait pas que Marie se doutât de rien.
– Il a été dans un pays où on gagne beaucoup d’argent, parce qu’il nous trouvait trop pauvres.
Alors Marie secouait la tête :
– Moi j’aurais mieux aimé qu’il reste avec nous.
Puis, ayant réfléchi :
– Est-ce qu’on est plus heureux, quand on est riches ?
– Il y en a qui le prétendent.
– C’est donc qu’il fallait qu’on fût très riches déjà, parce qu’on était très heureux.
Il n’y avait rien à répondre ; Adèle ne répondait point.
Ainsi était allé le temps, et elles avaient vu un jour la neige fondre. De l’endroit où elles étaient, on n’apercevait point le village ; elles n’avaient donc rien su de ce qui s’y passait. De temps en temps seulement, quand elles prêtaient l’oreille, venaient tout à coup jusqu’à elles comme les grondements d’un orage lointain, mais autour de la maison tout gardait son air ordinaire ; même le printemps s’annonçait très beau. Un grand soleil se mit à baigner dans le ciel, où un lait bleuâtre était répandu. Comme un vêtement se perce d’abord aux places où les os font relief, de même, partout où le sol présentait quelque aspérité, ce fut là qu’on vit paraître la terre, et cela fit des taches noires, dans le blanc qui fut moucheté. Le haut des talus se montra et le sommet des monticules autour de quoi la couche mince de la neige formait une croûte glacée où des gouttelettes brillaient. Les touffes des buissons, jusqu’alors ensevelies, levèrent comme des mains en l’air. Et, au-dessous, au ras du sol, se creusant des petits tunnels, dont le creux sonnait sous le pied, l’eau par filets courait déjà, avec une chanson, des plaintes, une petite voix d’écolière qui lit, ou comme des grelots aussi, quand elle tombait en cascade. Chansons en bas, chansons en haut : voilà que des oiseaux reviennent. Depuis la forêt d’en dessous, où ils ont passé l’hiver blottis sous les branches, on en voyait qui remontaient d’un vol encore maladroit, et ils cherchaient les endroits nus. Il faisait de plus en plus chaud ; de plus en plus la neige s’en allait. Et voilà que, ces endroits nus, au commencement d’un noir triste ou d’un gris vert de feutre usé, et tout luisants sous le soleil (et, quand on marchait dessus, l’eau jaillissait autour de la semelle), ils se mirent subitement à changer de couleur, ils verdirent, il semblait qu’on eût passé dessus le pinceau, et soudainement tout fut vert. Il vient un parfum qui se roule, comme la génisse lâchée dans le pré ; c’est doux et tiède dans tout l’air ; l’espace balayé s’entrouvre, tout éclate, et la voix des eaux monte encore, comme si la montagne se mettait à parler.
Et à présent les fleurs venaient. Tout allait si rapidement qu’on était comme les enfants quand on les mène dans la chambre où sont préparés leurs cadeaux : on saute d’un objet à l’autre. On voudrait tout voir à la fois : ceci, cela, cela encore, pas moyen, il faut tout lâcher ; et tandis qu’on revient où on avait été d’abord, derrière vous les choses se transforment, en sorte que, pour finir, on ne s’y reconnaît plus. Véritablement, on ne s’y reconnaissait plus ; même ce vert des prés semble avoir disparu : c’est tout blanc par places, c’est jaune à d’autres, c’est bleu là-bas, c’est violet : les crocus étaient sortis, les primevères étaient sorties, les myosotis étaient sortis, et aux pieds des buissons déjà engouttelés de bourgeons pas encore éclos, se voyait aussi la violette (celle des fleurs qui se cache le plus).
Marie revenait avec des bouquets qu’elle attachait avec une ficelle ; dans chacune des tasses, à la cuisine, il y en avait un mis à tremper ; alors sa mère lui disait : « Dans quoi est-ce qu’on boira notre café ce soir ? » Mais elle répondait : « C’est que c’est tellement joli, maman ; tu vois, il y en a de toutes les couleurs ! »
Puis, levant le doigt :
– Ecoute !
De très loin venait le chant du coucou.
On allait déjà pouvoir s’asseoir devant la maison dont le bas dégarni la faisait paraître plus haute, et le seuil sous les doigts avait une chaleur de petit animal. Là elles se tenaient quelquefois dans le milieu du jour, prenant plaisir à se laisser pénétrer à travers leurs vêtements et jusque sous la peau par cette tiédeur de soleil pas ressentie depuis tant de mois, et regardaient pour le plaisir (à cause de quoi il faut bien se taire), combien, en face d’elles, par-delà la vallée qu’elles ne pouvaient voir, combien de pointes étaient sorties, quelle belle dentelle de glace, une de ces belles dentelles qu’on vient de tremper dans le bleu, et il y a encore des taches bleues dessus.
On reprend courage, quand même, – tant de joie est autour de nous. Ils ont bien ouvert la fenêtre à la colombe, dans l’arche, après le déluge, pourtant ils n’osaient plus espérer. Le grand bateau de bois, avec un toit comme une maison, a été longtemps ballotté sur les vagues ; ils pensaient : « Jamais plus, on ne verra la terre ! » Pourtant, la colombe s’approche déjà, avec le rameau d’olivier.
Et d’autres, bien plus qu’elles, auraient eu besoin de la colombe, mais pour ceux-là la colombe ne venait toujours pas.
2
Ce fut vers le 10 juin, si on se rappelle bien, qu’Adèle tomba malade. Elle devait avoir pris froid.
Elle toussait, elle avait des frissons ; à peine si elle pouvait se tenir debout.
Elle n’en continuait pas moins à vouloir s’obstiner à faire le ménage, il fallut que la petite Marie la forçât à se coucher. Et Adèle ayant fini par lui obéir, parce que la petite, quand elle le voulait, avait sa tête, elle écoutait de dedans son lit le claquement des socques à semelles de bois aller et venir dans la maison, se disant : « Quelle douce chose c’est quand même que d’avoir une enfant soumise et travailleuse ! » Quelquefois, les pas s’éloignaient sur le sentier déjà sec et durci ; ce n’était jamais pour longtemps.
Le seau grinçait sur l’espèce de pierre carrée où on le déposait, à côté du foyer ; et une voix venait qui disait :
– Maman, je suis là, as-tu besoin de quelque chose ?
Non, elle n’avait besoin de rien.
– Eh bien, écoute, je vais vite donner à manger à la chèvre, et puis je reviendrai vers toi.
Un grand soleil brillait toujours. Pourtant, Adèle n’allait pas mieux ; même elle toussait toujours davantage, et une mauvaise toux creuse qui n’arrivait pas à mûrir.
Un matin donc, Marie lui dit :
– Ça ne peut pas continuer ainsi. Si tu ne te soignes pas, tu ne guériras jamais. Je vais descendre au village. Tu sais, ces tisanes que prépare la vieille Christine, il n’y a rien de meilleur pour la toux !… Elles font transpirer, je lui en demanderai un cornet.
– Non, dit Adèle, non, je ne veux pas.
Mais la petite hochait la tête : « Si ! disait-elle, il faut. » Et déjà elle avait été prendre son béguin de laine tricotée et un tablier propre, qu’elle mit.
Et vainement, à présent, Adèle recommençait : « Non, s’il te plaît, Marie, tu sais comme les gens ont été méchants avec nous, et le chemin est trop long pour toi ; je me tirerai bien d’affaire sans remède, il faut seulement savoir patienter. » Vainement se défendait-elle, Marie savait ce qu’elle avait à faire. Elle apporta un pot de lait qu’elle posa sur une table près du lit, avec un morceau de pain et une tasse, puis embrassant sa mère :
– Adieu, maman, je serai de retour avant la nuit. Et, tu verras, tu seras tout de suite guérie.
Elle s’éloignait déjà. Adèle poussa un soupir, croisa ses mains devant elle, ferma les yeux.
On compte deux bonnes heures de chemin, à la descente, mais, à la montée, il en faut quatre, au moins. Marie regardait devant elle les petits papillons jaunes battre des ailes au ras du gazon reverdi. Quelquefois, comme si un coup de vent venait, ils étaient chassés de côté, et ils basculaient drôlement dans l’air ; d’autres fois ils montaient tous ensemble ; elle pensait : « On dirait des feuilles mortes l’automne, des feuilles comme celles des trembles, qui ont juste cette couleur ! » Il y avait beaucoup de pensées dans sa petite tête, toutes sortes de pensées. Elle avait son tablier propre, en grosse toile quadrillée, qui lui venait au-dessous du genou ; sa jupe dépassait pourtant, on aurait dit une petite femme, petite femme aussi pour la raison. « Maman est bien toujours la même, continuait-elle, elle ne veut jamais se soigner. Si je ne m’en étais pas mêlée, elle aurait traîné son rhume tout l’été. Mais dès que je serai rentrée, je lui ferai prendre sa tisane et elle ne bougera pas de son lit qu’elle ne soit tout à fait bien. »
Elle vit qu’elle allait arriver au bois. Il est très raide, presque à pic, coupé par places de petites parois, et il tombe ainsi par étages, vers un nouveau palier de prés, semé de bouquets de mélèzes. Et, plus loin, la pente reprend. Et c’est de cet endroit-là seulement qu’on découvre le village.
De sorte qu’elle allait toujours et ne savait rien. Il y avait bien à sa droite une sorte de long couloir dégarni d’arbres, où une avalanche avait dû passer, mais la chose n’était pas pour surprendre. D’ailleurs, tout était tellement joli autour d’elle qu’elle ne pensait pas à porter ses regards si loin. De la mousse était arrangée en petites corbeilles au pied de chaque tronc ; au bout des branches qui se balançaient, des touffes d’aiguilles vert tendre avaient l’air de plumes qui se tiendraient droites ; des morceaux de ciel d’un bleu lisse pendaient après comme des fruits ; et voilà, tout à coup, le chemin, s’enfonçant, découvrait au contour une belle cascade.
Elle ne tombait pas d’un bloc, comme certaines, mais, répandue partout entre d’énormes pierres, bouillonnante et toute en écume, avait l’air d’une chevelure qu’on aurait dénouée au vent.
Sa voix venait, remplissant tout : elle s’assourdissait pourtant peu à peu ; alors un premier cri d’oiseau se faisait de nouveau entendre, auquel un autre cri plus lointain répondait ; et on voyait, debout contre le tronc d’un pin, un petit pic, gris de plumage, dont la tête seule bougeait.
Il lui fallut passer le ruisseau à gué, bien qu’il fût énormément grossi par les neiges qui fondaient encore dans la haute montagne, mais il ne manquait heureusement pas de pierres où poser le pied. Et, prudente et précautionneuse en cela comme en toute chose, ayant troussé sa jupe et le bras levé pour faire équilibre, elle arriva sur l’autre bord.
La pente, cependant, avait commencé à faiblir. Marie sortit de la forêt. Là venait ce palier qu’on a vu, et son premier étonnement fut de ne rencontrer personne. Pourtant, c’est un endroit assez fréquenté dans la belle saison, à cause que les gens du village viennent y faucher l’herbe, et même plusieurs y ont des fenils. N’importe, tout était désert, et les fenils étaient fermés. Tout à coup des cris se firent entendre ; elle leva la tête, une troupe de corbeaux parut. Ils allaient bien plus vite qu’elle… A peine le vol s’était-il montré qu’il parvenait déjà à l’autre bord du ciel, et, se laissant tomber à pic, il s’enfonça derrière les arbres. Elle se disait : « C’est drôle, c’est seulement l’hiver que les corbeaux viennent au village », et elle n’en avait jamais vu un si grand nombre à la fois. Ils avaient jeté une ombre en passant, comme aurait pu faire un nuage, et ils criaient tellement fort que, pendant un instant, tous les autres bruits s’étaient tus. Mais quelques pas plus loin sa surprise allait être plus grande encore : au lieu des nouveaux bois qu’elle pensait trouver, il n’y avait plus devant elle que comme quand on est venu avec toute une équipe d’hommes, des cordes, des scies, des haches ; plus un arbre n’était debout.
Les uns étaient tombés tout à fait ; d’autres penchaient tristement de côté et leurs racines, sortant de terre, avaient entraîné la motte avec elles ; quelques-uns avaient été brisés à quelque distance du sol ; mais tous également se montraient secs et roux, quelques-uns déjà dépourvus d’écorce : et leur hérissement faisait là comme une muraille, tandis que le sol raviné, où elle ne reposait que par places, laissait dessous comme des trous.
Mais Marie repartait déjà. Elle ne voyait qu’une chose qui était qu’il lui fallait arriver le plus vite possible au village ; elle se glissa par un de ces trous. Il n’y avait plus de chemin. Tantôt elle écartait les branches des deux mains, tantôt elle se mettait à quatre pattes, ou bien il lui fallait faire un détour ; l’essentiel était qu’elle avançât quand même, et elle avançait malgré tout. Elle parvint ainsi à un endroit où il y avait autrefois un moulin ; il n’en restait plus que les ruines ; la grosse roue moussue était tombée dans le torrent sans eau. Et, ne comprenant point, elle se demandait : « Est-ce un orage qu’il y a eu, une inondation qu’il y a eu ? ou bien si le meunier est mort et ses enfants n’ont pas voulu continuer le métier du père ? » Elle ne savait pas : elle ne savait rien que ce que lui montraient ses yeux. Et donc, tout ce qu’elle savait était l’épouvantable basculement de tout, comme si tout avait changé de place, et quel affreux désert c’était. Cependant elle avait retrouvé le chemin, étant sortie de l’épaisseur des arbres ; sans doute que le torrent qui faisait tourner le moulin l’avait dû choisir pour son nouveau lit, puis il avait été ailleurs ; ce n’était plus qu’une ravine, pleine de cailloux ronds qui roulaient sous vos pieds. Il tourna tout à coup : on arrivait ainsi en haut de la dernière pente au bas de laquelle était le village ; et ce qu’elle aperçut fit qu’elle eut peine alors à retenir un cri.
C’est ces choses qu’on a déjà vues, mais, elle, elle ne savait rien. Plus de haies, plus un brin d’herbe. Il y avait cette cuvette au fond de laquelle autrefois se trouvait l’étang, et on voyait dedans le ciel, toutes les pentes d’alentour. Il passait dedans des nuages blancs et c’était du blanc dans du bleu, avec d’un côté une bande verte, tandis que des petits buissons, frisottés comme quand on vous a mis dans les cheveux des papillotes, s’inclinaient dessus pour se regarder. Il n’y avait plus de buissons, plus d’étang, plus ce bleu dedans, plus ce vert ; il n’y avait plus rien que le jaune mat fendillé d’en bas et sur les pentes un gris partout pareil. Par places, le sol semblait avoir été miné, il y avait là comme des cassures ; ailleurs des crêtes, des arêtes qui étaient séparées par des fossés profonds ; et rien d’autre n’occupait l’œil que ce relief désordonné, parce que tout y était mort. Marie pensa à des passages de la Bible qu’on leur avait lus au catéchisme, lorsque les villes des méchants avaient été englouties, et, Sarah, pour s’être retournée, changée en statue de sel. De même le village, à présent, devant elle ; et la même odeur de soufre et de mort se faisait sentir. La seule différence était que le village restait debout, mais il n’en valait guère mieux : des toits serrés l’un contre l’autre pas un ne subsistait intact. Crevés, dégarnis d’en dessus, ou déchiquetés sur leurs bords, ou bien comme prêts à tomber, ils paraissaient ne plus avoir depuis bien longtemps abrité des hommes. Marie se tourna vers l’église : le clocher penchait tellement qu’on se demandait comment il était encore debout ; non loin de là, une maison brûlait. Mais, à part la fumée et aussi les corbeaux, rien ne bougeait au ciel, ni en bas sur la terre. Pas même les autres petites fumées, qui font plaisir celles-là, qu’on voit monter des cheminées quand midi approche (et on approchait de midi) ; pas un bruit d’eau, la moindre voix, et plus un oiseau dans les airs, et plus une bête sur terre. Elle eut quand même peur, la petite Marie : qui est-ce qui n’aurait pas eu peur ? Mais elle se raidit toute, serrant ses petits poings contre elle, qui devinrent blancs d’être ainsi serrés, et remontant le ressort de son cœur : « Il faut que j’aille quand même, se dit-elle, puisque maman compte sur moi. »
Ce fut tout, et déjà elle était repartie. Le soleil lourdement donnait et ses rayons brûlaient comme des plaques de métal. De temps en temps, l’air, déplacé par une bouffée qui venait, lui soufflait au visage une mauvaise haleine. Elle vit au pied d’une haie sans feuilles des traces de feu. Et tout à coup, comme elle descendait, quelque chose se mit à bouger devant elle, qui était des milliers de mouches, lesquelles s’envolèrent, quand elle s’approcha, avec un bruit sourd de cloche qu’on frôle, parce qu’il y avait là un cadavre de bête, et ce devait être un mulet, mais on ne savait plus bien, tellement il était gonflé, et la peau s’était crevée et par un large trou les entrailles coulaient. Elle avait détourné la tête, mais venait déjà un second cadavre, puis des ossements répandus ; un chien s’enfuit, elle crut du moins que c’était un chien ; ce n’était pas un chien, c’était un renard.
Elle s’approchait des premières maisons ; il y eut alors d’abord un chapeau ; à quelques pas de là, venaient des habits vides ; elle les poussa du pied, pensant que quelqu’un les avait perdus ; elle sentit dedans quelque chose de dur. C’étaient des os, entre autres un très long, celui de la jambe, et, glissant hors du pantalon, il se sépara du soulier.
Elle s’était rejetée en arrière. Elle voyait maintenant cette boule, qui était blanche avec des trous, et, sur ce reste de figure, comme elle regardait, devenue toute pâle, une espèce de sourire vint.
Elle poursuivit pourtant son chemin. Elle se disait : « J’irai vite chez Christine, je ne m’arrêterai pas. » Mais, pour arriver chez Christine, elle avait tout le village à traverser, et, à présent que la rue se montrait, elle distinguait mieux quel courage il lui faudrait encore avoir. Ce n’était plus en effet un cadavre, c’étaient des dizaines de cadavres qui étaient étendus là, quelques-uns étalés en travers de la rue, et on devait les enjamber. Des débris de toutes sortes formaient des tas de place en place ; des pierres étaient tombées des murs, des plaques d’ardoises des toits. On glissait dans des choses flasques et ailleurs on butait à des aspérités : outre les ravages de l’eau, là comme partout, et l’odeur, et toutes ces choses ensemble. Mais elle n’eut qu’à se dire : « Il faut que j’aille jusqu’au bout. » Et elle s’avançait maintenant sans hésiter, droit devant elle.
A ce moment, il lui sembla qu’on l’appelait. Elle s’était engagée dans la rue. D’un côté étaient des maisons, de l’autre des petits jardins ; dans le bout de ces jardins, venaient de nouvelles maisons : à une fenêtre qui lui faisait face, elle vit tout à coup les rideaux s’écarter. C’était la maison de sa tante. La fenêtre s’ouvrit, une tête parut :
– Marie !… Eh ! Marie !…
Cette fois elle s’était arrêtée, et elle regardait sans deviner qui lui parlait. Des cheveux gris pendaient devant une figure de la même couleur de cendre et tellement creusée que les os des pommettes faisaient des boules sous les yeux. Une main vint alors, avec des doigts aux ongles noirs, et elle écarta les cheveux. Une bouche parut, cette bouche s’ouvrit :
– Marie ! Marie ! où est-ce que tu vas ?
Elle reconnut la voix de sa tante, mais était-il possible qu’elle fût dans cet état-là, elle qui était encore jolie, ronde et fraîche avec des couleurs ? Et la voix manqua à Marie :
– Où je vais… je vais chez Christine… parce que maman n’est pas bien…
– Ne va pas ! ne va pas ! écoute !…
Et deux bras alors se levèrent :
– Ecoute, il y a un poison ! Tous ceux qui sont sortis sont morts, et il faut s’enfermer chez soi ou bien se vendre… Tu n’as pas vu en venant ? Retourne-t’en vite, Marie, sans quoi ta pauvre mère ne te reverra jamais plus !…
Mais Marie avait réfléchi :
– Ça ne fait rien, il faut que j’aille.
Et la voix cependant allait : « On a fait une procession, on a prié tant qu’on a pu ; comment veux-tu, toi qui es seule et une toute petite fille encore… » Ces mots venaient, et d’autres vinrent, ce fut en vain.
Et vainement d’autres fenêtres s’ouvraient, des portes étaient entrebâillées, on l’appelait de tous côtés, parce qu’on avait pitié d’elle : elle n’écoutait même plus.
3
Ils avaient porté des tables dehors et s’étaient installés pour boire sur la place. Toute la nuit, de nouveau, ils avaient bu, ri et dansé. C’est ces belles nuits d’été pleines d’étoiles, et il fait presque trop chaud dans les maisons. Eux surtout y auraient eu trop chaud à cause du mouvement qu’ils se donnaient. Le vieux Creux était toujours là et l’accordéon du vieux Creux. Il ne savait toujours point où il se trouvait ; par moments, il s’étonnait qu’on dansât tellement, on lui disait : « C’est que l’année est bonne et puis on a été privés. » Mais lui, tendant alors sa pauvre figure aux yeux vides à cette caresse de l’air qu’il sentait lui venir dessus : « Et comment se fait-il qu’on danse dehors maintenant ? » « C’est qu’on a changé de curé et le nouveau est plus commode. »
Il n’en demandait pas plus long : il avait trop le goût de sa musique. Déjà il lui venait des démangeaisons dans les doigts ; c’est quelque chose à quoi il ne résistait point, pas davantage que le chien qui sent l’odeur de la femelle. Ça commençait par un accord, un trémolo suivait, et puis une roulade ; mille petites notes se répandaient autour de lui comme un collier dont le fil a cassé : jusqu’au matin, il ne s’arrêtait plus.
Ils étaient tous là, Criblet, Clinche, Amélie, la grosse Lucie, le père, la mère et leurs cinq enfants, Trente-et-Quarante, Labre, Gentizon, Lhôte aussi (mais qui, lui, restait à l’écart), et tous ceux qui étaient venus, ils étaient plus d’une centaine, – et toute la nuit ils avaient dansé. Et ceux qui étaient trop vieux pour danser, ils faisaient cercle autour des autres. Un besoin de bruit les tenait et un besoin de mouvement, auxquels il leur fallait céder sans quoi ils n’auraient pas été vraiment heureux, et pour l’être ils se voulaient ivres, et pas seulement de vin. Il leur fallait d’abord éteindre en eux toute pensée, et le centre où est le reflet par quoi on se juge soi-même. C’est ainsi qu’ils se démenaient, comme on ferait pour oublier. Et peu à peu, sortant d’eux-mêmes, ils s’élevaient à un nouvel eux-mêmes, là où il n’y a plus de bien ni de mal, comme le maître leur avait dit. Ils étaient comme ceux pour qui les chaînes sont tombées (et l’esprit se perd d’aller en tout sens, mais c’est de quoi ils se sentaient heureux). Et ils tournaient ainsi s’arrêtant seulement pour boire, jusqu’à ce qu’enfin ils tombassent, et ils s’allongeaient dans la satiété.
Des bougies brûlaient sur les tables, bien qu’il fît maintenant grand jour. Ils dormaient pêle-mêle, comme on voit les tués sur les champs de bataille, et la pâleur de leurs visages était la pâleur de la mort. Par-ci par-là, un bras, qui dépassait, levait en l’air un poing crispé, ou une bouche était ouverte. Il y en avait qui rêvaient tout haut. Mais au ciel, insensiblement, la barre blanche s’élargissait, comme à un contrevent qui s’ouvre ; et le noir du ciel au-dessus, le noir de la montagne en bas, commençant déjà de pâlir, tournaient au gris et au bleu clair. On vit paraître le dessin des rochers, tachés de neige, et les petits nuages, rangés en ligne un peu plus haut, furent roses, puis furent dorés.
C’est généralement l’heure où, à la pointe du tilleul, l’oiseau qui est ami du jour, levant le bec, jette son chant ; il n’y eut point d’oiseau du tout, ce matin-là.
Ils dormaient pêle-mêle comme s’ils avaient été frappés tous ensemble, et un poing fût venu et les eût assommés.
Le soleil descendit sur eux. Sans sortir de leur sommeil, ils se tournaient sur le côté, ou bien ils déplaçaient la tête, fuyant la lumière jusque dans leurs rêves ; un mouvement confus passait de l’un à l’autre, avec des bâillements et des gestes de s’étirer. Mais leur pâleur semblait plus grande, outre ces plis bleuâtres qu’ils avaient sous les yeux.
Une des bougies tomba ; une autre qui était enfoncée dans le cou d’une bouteille, parce qu’elle avait brûlé tout entière, le verre éclata avec bruit ; et le vin répandu tombait goutte à goutte des tables.
Et les autres râlaient, là-bas, dans leurs maisons. On va, on tourne ce chemin ; on prend à droite, on prend à gauche : où que vous alliez, c’est pareil. Il y avait seulement un petit âne qui, ayant réussi à s’échapper de l’écurie, se roulait sur la terre sèche, le ventre en l’air. C’est que peu de chose suffit aux ânes, une touffe de pissenlit, une tige de chardon ; et il allait ainsi, n’ayant plus rien à faire de toute la journée, heureux de n’avoir rien à faire, et en même temps étonné. Parfois, découvrant ses longues dents jaunes, on le voyait tendre le cou vers une touffe d’herbe sèche qu’il découvrait au coin d’un mur ; d’autres fois, comme inquiet, il se mettait à braire, et seul, l’écho, très loin, dans le vide de l’air, lui renvoyait son cri.
La matinée, cependant, s’avançait ; c’était le moment où, comme on a vu, Marie venait d’arriver au-dessus du village, et elle n’avait pas compris du tout. Mais elle avait continué quand même. Et sa tante l’avait appelée, mais elle avait continué. Et d’autres personnes maintenant venaient, qui n’osaient point sortir, ni même ouvrir leur porte, mais entrebâillant leur croisée : « Eh ? Marie, tu es folle, qu’est-ce que tu fais ? »
Elle ne semblait pas entendre ; tout au plus, par moments, fermait-elle les yeux quand c’était trop horrible à voir, ou bien s’écartait brusquement, grimpant sur un tas de cailloux. Elle fut bientôt au bout de la rue. Le clocher qui penchait sortit entre les toits crevés. Et au tournant, la chose vint, qui était la place, les tables, et tous ces gens qui dormaient là.
Justement Labre s’éveillait ; ce fut lui qui la vit le premier.
– Eh ! cria-t-il, c’est la Marie. Est-ce que tu viens chercher ton papa ?
Il se mit lentement assis, s’appuyant des deux mains sur le pavé derrière lui, et sa tête au bout de son cou se balançait, mal attachée. Il avait les yeux rouges, le regard pas assuré. Comme il ouvrait la bouche, on vit ses dents, qui étaient gâtées. Et étant parvenu, pour finir, à s’asseoir, les bras ramenés sur ses jambes :
– Ah ! c’est quand même une bonne idée que tu as eue de t’amener, gamine, ça manquait de jeunesse ici !…
Gentizon lui aussi s’éveillait, parce que Labre parlait tout haut. Et les autres, tirés l’un après l’autre de leur sommeil par cette voix et puis le soleil qui donnait sur eux, les autres à leur tour se mirent à regarder, s’étonnèrent, disaient des choses, et tout en bâillant :
– Est-elle jolie tout de même !
Ils disaient vrai, elle était bien jolie, et ils ne voyaient que cela. Vers quoi ils regardaient, c’étaient ses yeux comme des sources, ses joues frottées par le grand air, son front qui sortait rond de dessous le béguin, c’était cette fraîcheur, c’était cette innocence, après lesquelles ils soupiraient, sans bien s’en rendre compte, et s’en irritaient à la fois ; ils ne faisaient attention ni à son calme, ni à sa fermeté, ni à l’air résolu qui se montrait dans son regard.
– Ecoute, dit Labre, et il s’était tout à fait levé, il faut d’abord que je t’embrasse.
– Et puis, dit Gentizon, tu viendras avec nous.
– Et on te mènera, dit un autre, vers le Maître, qu’il sache qui tu es et puis qu’il te connaisse, sans quoi il pourrait t’arriver malheur.
– Tu signeras seulement le traité, et il y aura de la viande. Aimes-tu mieux le vin, il y aura du vin. Il pendra partout des baisers pour toi, comme des prunes à un prunier. Et là où le corps est content, le cœur lui aussi est à l’aise…
Ils parlaient tous ainsi, se soulevant vers elle, et Labre, pas en ligne droite, ni d’un pas bien assuré, mais enfin ça allait quand même, Labre s’avançait à sa rencontre. Et il se mit à lui tendre les bras. Et il penchait la tête de côté.
– Allons, viens vite, ma petite, rien qu’un baiser, et on t’amène.
Elle fit signe qu’elle ne voulait pas, elle n’avait point reculé.
– Hein ? dit Labre.
Et les autres : « Qu’est-ce qu’elle a ? » et ils s’agitèrent, et il y eut une rumeur qui vint, comme quand dans les arbres le vent commence à se lever : « Est-ce qu’elle ferait la fière ? On va voir ça ! » Et ils se levaient tous. Mais à peine si elle avait eu un petit geste de côté, tout de suite contenu, et restait là, leur faisant face.
On vit Labre qui s’approchait.
– On est gentil, tu vois, qu’il disait avec des hoquets, mais tâche aussi d’être gentille…
Il se tenait à trois pas d’elle, ayant fait halte, parce qu’il pensait : « Rien ne presse… Que ça lui plaise ou non, elle ne nous échappera pas… »
Et il était très grand, et elle, toute petite. Et les autres, s’étant levés, s’étaient rapprochés à leur tour. Une odeur de vin se faisait sentir, et il y avait ces figures pâles ou bien des figures trop rouges ; on s’appuyait pour se tenir debout à l’épaule de son voisin, votre voisin à votre épaule ; des cous se tendaient, des poings s’agitaient ; il venait des toux, des hoquets, des râles ; elle, elle était là et les regardait.
– Qu’as-tu ? voyons, répéta Labre. Oui ou non, veux-tu venir avec nous ?
Alors elle dit :
– Laissez-moi passer !
– Te laisser passer ? et pour aller où ?
Elle dit :
– Laissez-moi passer, parce que maman est malade.
Ils rirent tant d’abord qu’ils furent désarmés.
– Où est-ce qu’elle est, ta mère ?
– En haut, à la montagne.
– Eh bien, amène-la, et elle sera guérie.
Ils recommençaient de rire, ils disaient :
– Et qu’est-ce que tu allais faire ?
– J’allais chercher de la tisane.
Les rires n’en finissaient plus. Labre dit : « Ça a trop duré… Si tu crois qu’on va te laisser partir, une jolie fille comme toi !… » Et il se balançait sur sa base. Mais, parce que son pied droit était parti tout seul, il n’eut qu’à suivre son pied droit ; il tendait déjà les lèvres. Ses bras se tendirent à leur tour. On pensait : « Elle va se sauver. »
Elle ne se sauva point, on vit Labre rouler par terre. Sans doute qu’il l’avait manquée. Ou bien… mais, voilà, Gentizon venait, il était plus solide, lui, n’étant point si avancé que Labre dans le vin ; il n’en chancela pas moins, puis tomba à la renverse. Elle, elle n’avait toujours pas bougé.
Alors ils commencèrent à s’étonner, en même temps qu’une colère leur venait, songeant : « Elle se moque de nous ! » et, tout en se reculant, ils criaient : « Il faut aller chercher le Maître. » Et se tournant vers elle : « Quant à toi, tu verras ! Bien d’autres y ont déjà passé, qui ne sont plus là pour le dire. » Et pendant qu’ils parlaient ainsi, des quantités de gens sortaient de la cure, d’autres de l’auberge, demandant : « Qu’est-ce qu’il y a ? » « C’est cette gamine, qui se moque de nous, alors on va chercher le Maître. » « Bien sûr, disaient-ils, naturellement ! »
Il y avait toute une foule : ça bougeait autour de Marie, comme plus haut, dans la montagne, les grands champs de rhododendrons. Des hommes couraient vers l’auberge, on les montrait de la main : « Attendez seulement », disait-on. Il y eut une bousculade. Une femme qui était tombée à terre criait, parce qu’on lui marchait dessus. Puis, soudainement, tout se tut, à part la chanson de Criblet, qu’on entendait venir par la fenêtre de l’auberge restée ouverte.
L’Homme paraissait, qui était le Maître et qu’ils avaient été chercher ; il venait, Lhôte le suivait. Il passa le pas de la porte on vit le soleil lui tomber dessus. Il riait un peu, la bouche tordue. On reconnaissait cet air qu’il avait, qui était un air de malice, avec sa moustache coupée, ses oreilles minces et pointues, son nez de travers, sa peau mal tendue ; il cligna un peu ses petits yeux gris ; on pensait : « Il ne va avoir qu’à se montrer à elle pour qu’elle cède, cette têtue, ou bien elle aussi y passera ! »
Alors, comme celui qu’ils appelaient leur Maître continuait de s’avancer, ils s’écartèrent de devant elle. La seule chose qu’elle vit, c’est que le passage était libre et tout de suite repartit. Elle s’avançait, l’Homme s’avançait ; ils allèrent ainsi à la rencontre l’un de l’autre. Elle semblait ne pas le voir, il avait toujours son même sourire. Elle ne se trouva bientôt plus qu’à quelques pas de lui. Alors elle leva la tête. On le vit s’arrêter : c’était lui qui ne bougeait plus.
Au lieu que ce fût elle qui cédât, ou tombât, comme on avait cru, c’était lui qui semblait frappé ; on vit ses traits se renverser et chavirer dans sa figure, sa peau se plissa plus encore, elle bougeait autour de lui ; ses vêtements aussi bougeaient, puis se mirent à glisser d’eux-mêmes, puis s’abattirent à ses pieds : sa peau suivait, qu’on vit se fendre ; et, parce qu’elle n’était qu’une trompeuse enseigne et, si on peut dire, un arrangement, comme à quelqu’un de costumé, voilà que la vraie personne en sortit, jusqu’alors secrète et cachée aux yeux, qui fut la Personne qu’on sait, qui eut une queue et des cornes au front, qui fit une horrible grimace, tourna deux ou trois fois sur elle-même, comme si on lui brûlait la plante des pieds, leva les bras, grinça des dents, puis d’un bond traversa la place et avait déjà disparu.
Et tous ceux qui s’étaient donnés à elle furent entraînés à sa suite comme ce qui est aspiré, et une limaille attirée quand on passe l’aimant devant : eux aussi traversèrent la place, comme un vol d’étourneaux quand le vent souffle fort : on les vit tourner les maisons, se précipiter sur la pente : et Marie resta seule, mais qui ne le fut pas longtemps.
Car une musique se faisait entendre, semblable à celle d’un grand orgue qui aurait joué dans le ciel ; le clocher de l’église, comme mu par un contrepoids, s’était aussitôt redressé ; les cloches se mirent à sonner toutes seules, le vol des pigeons revenait, qui s’abattirent avec des petits cris sur le rebord du toit où ils se caressaient les plumes ; et le grand espace d’en haut, dans un vacillement s’ouvrit.
D’abord vinrent Ceux qui tenaient l’épée ou la trompette, et ils soufflaient dedans, et le son était : « Rachetés ! » Puis il vint Ceux vêtus de bleu et dans des grandes robes bleues, de dessous lesquelles leurs pieds sortaient nus, se posant à plat sur la pente d’air.
Ils descendirent, ils entourèrent Marie ; ils disaient : « Petite amie de notre cœur, merci à toi, qui as eu la vraie foi, parce que la vraie foi n’attend pas pour agir et elle ne consulte personne. » Et ils disaient ces choses dans un chant, non sèchement, comme elles sont écrites ici ; mais venaient, entouraient Marie, lui posaient la main sur l’épaule, la serraient doucement contre eux, ainsi quand un grand frère est là, qui vous dépasse de la tête. Ils penchaient la tête vers elle, ils avaient des cheveux bouclés, des figures comme une lumière ; et continuellement il en venait d’autres, pareils à une eau qui ne tarit plus.
Alors on vit ce miracle se faire, qui fut qu’au bas de la pente de ciel le long de laquelle ils venaient, à l’endroit qu’elle touchait terre, sous chacun de leurs pieds posés une fleur maintenant s’ouvrait, qui furent cent, qui furent mille, et la pente du sol, l’instant d’avant rousse et aride, toute vêtue ainsi de gentianes bleues, continuait celle du ciel par sa couleur et son éclat. Le brûlant soleil s’était adouci, une haleine passa qui sentait la fraîcheur, et le chant cependant ne se taisait point qui disait : « Louanges à celle qui seule a eu la foi, car plus que les prières et les génuflexions, celui que nous servons aime qu’on s’oublie soi-même. »
Et les Anges toujours entouraient Marie et les cloches sonnaient toujours. Les pigeons au plumage luisant et veiné, comme un petit bloc de marbre, roucoulaient sur le toit de l’église. Il faisait doux dans l’air comme dans un grand lit. Et la belle musique d’orgue continuait à descendre du ciel, avec le bruit de la trompette : « Rachetés ! rachetés ! » tandis que les voix des Anges d’en bas, les doux Anges quotidiens, ceux qui se plaisent à se mêler aux hommes, montaient au ciel comme en réponse, et une échelle était jetée du ciel à la terre, de la terre au ciel. Est-ce que tout ne recommence pas, ce qui signifie commencer ? On ne tarda pas à le voir. La musique et les voix ne s’étaient pas élevées vainement, un bruit de portes qu’on ouvre et de serrures qui grincent se fit entendre dans le village : le village à son tour venait. Ils s’étaient levés d’entre les morts et venaient par toutes les rues. Ceux qui ne pouvaient pas marcher, on les portait. Quelques-uns s’étaient fait des béquilles avec des planches ; quelques-uns s’appuyaient sur des cannes ; quelques-uns s’avançaient sur les mains et sur les genoux. Mais tous venaient et tous avaient voulu venir, pour mieux marquer leur délivrance. Et déjà les maladies qui s’étaient abattues sur eux se dissipaient, et les signes inscrits par elles sur les visages : les dartres, les ulcères noirs, les plaies ouvertes et qui donnaient, tout était déjà effacé, pendant qu’ils levaient des yeux nettoyés et buvaient, avec la lumière, et, la face levée, ils allaient dans cette lumière, et ouvraient la bouche, et tendaient les mains.
Ainsi ils arrivèrent sur la place et les Anges allèrent à leur rencontre, et eux se mêlèrent aux Anges, et les trompettes au ciel répétaient : « Rachetés ! » Et tous, hommes et femmes, vieux et vieilles, filles et garçons, et jusqu’à des petits enfants se pressaient autour de Marie, lui disant : « C’est grâce à toi », et tombaient à genoux. Elle les écarta, elle dit simplement :
– Laissez-moi passer.
Ainsi elle avait déjà dit, quand les Anges étaient venus, mais plus la foule augmentait autour d’elle, plus aussi elle se défendait :
– S’il vous plaît, laissez-moi aller, je suis pressée, maman m’attend.
C’est la simplicité du cœur : et les Anges firent un signe. Ils voulaient faire entendre qu’on la laissât passer. Ainsi fit-on, et elle s’éloigna. Et ceux qui étaient là, joignant leurs voix à celles des Anges, remercièrent encore leurs Libérateurs par un chant ; sur quoi les Anges remontèrent, la foule peu à peu se dispersa, les cloches se turent, les pigeons, se laissant tomber du haut du toit de l’église, se remirent à chercher des grains entre les pavés.
Et, pendant ce temps, resté seul de tous ceux qui avaient été avec l’Homme, parce que, seul, pur d’intentions, Lhôte, assis dans un coin, la tête entre ses mains, pleurait.