Chapitre septième



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Il se trouvait que tous avaient choisi, et les uns s'étaient enfermés chez eux au village, les autres avaient suivi l'Homme, Adèle et Marie, sa femme et sa fille, étaient parties un jour avec le mulet pour leur petite maison d'en haut la montagne, - lui seul continuait d'errer, n'ayant ni abri, ni refuge, Jean Lude, comme on s'en souvient.
Parce qu'il avait déplacé ses bornes, et le remords le travaillait. Mais il tendait à un abri, il soupirait après un refuge. « Si seulement, pensait-il, elles pouvaient me pardonner ! » Et sans cesse il s'acheminait vers le lieu qu'il savait bien, puis une crainte lui venait à cause du sentiment de sa faute, et il s'arrêtait brusquement.
Une fois de plus, ce soir-là, il s'était mis en route ; il s'était coupé un bâton dans une haie, parce qu'il pouvait à peine se tenir debout.
Il ne savait plus l'heure qu'il était, il vivait en dehors du temps. Comme il traversait la forêt, peu à peu la nuit s'était faite, et il
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sortit de la forêt, et alors la nuit se défit comme quand on carde du crin, mais elle se refermait déjà, elle réépaississait déjà.
Il se mit à monter les pâturages, il était parvenu à l'endroit d'où on pouvait voir la maison : tant de fois il avait déjà poussé jusque-là, et n'avait pas poussé plus loin. Seulement, aujourd'hui, c'est autre chose ; j'irai et je heurterai à la porte ; elles diront : « Qui est-ce ? » Et moi : « Ouvrez, c'est moi ! »
En effet, il continuait d'avancer, et, ayant dépassé l'endroit, la maison était apparue. Toute petite maison que c'était parmi les grands espaces nus, dans l'ombre, elle-même couleur d'ombre à cause de ses murs de poutres devenus bruns avec le temps, il fallait pour la distinguer connaître la place, mais lui connaissait la place, et, avec quoi il la voyait, c'était avec les yeux du coeur.
Il se mit à trembler, il chancelait, pas ferme sur sa base, buttant aux mottes et aux troncs des gentianes poussant par touffes dans le gazon ras ; néanmoins, j'irai, et je heurterai, l'ayant décidé.
Et il vit s'approcher le toit et la porte, et, sous l'angle du toit, cette fenêtre comme un oeil.
Il fit tout doucement. Je heurterai trois coups, comme je faisais autrefois, le soir, quand je rentrais,
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voulant leur faire une surprise ; ah ! comme elles étaient contentes, comme elles riaient de me voir ! Et le coeur lui fendait à cette pensée.
Il n'en avançait pas moins, gagnant à pas étouffés vers la porte et, devant la porte, la marche de pierre mal d'aplomb, qui basculait, quand on mettait le pied dessus?
- Maman, on marche.
- Pas plus.
- Je te dis que oui. Ecoute, on a appelé?
- C'est le vent.
- Maman? On heurte !
Adèle haussa les épaules. Mais Marie s'était levée. Et, avant que sa mère eût pu l'en empêcher, elle avait été ouvrir. Il n'y avait que la nuit. Un carré de ciel parut, avec deux ou trois étoiles, et la grande montagne au loin, d'un bleu noir dans le noir du ciel.
Elle se pencha à droite et à gauche : personne. Et elle fit le tour de la maison : toujours personne. Personne et aucun bruit ; seulement, dans le grand silence, le bruit affaibli par l'éloignement d'une source tombant d'assez haut dans la mare, qui était comme quand on tambourine avec les doigts contre les vitres.
- Tu vois, dit Adèle quand Marie rentra, je te l'avais bien dit, mais tu as ta tête ! Et puis, même si c'était vrai qu'on eût heurté, est-ce qu'on va ouvrir comme ça ? Il faut d'abord savoir à qui on a
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affaire.
Marie ne répondit pas, mais elle réfléchissait.

2

L'hiver avait été très dur pour elles, ayant vécu ces six longs mois tout à fait en dehors des hommes, seules, les deux, en haut de la montagne, dans leur toute petite maison ; et des grands froids étaient venus, et une grosse neige était tombée, tellement de neige que, certains matins, quand on ouvrait la porte, on se trouvait comme devant un mur.
Personne pour venir veiller avec elles, personne pour leur tenir compagnie le soir, ces longs soirs, quand elles se chauffaient les mains devant le feu, personne non plus pour venir les soigner, si elles étaient tombées malades, et rien d'autre pour se nourrir que le lait de la chèvre, du fromage et un peu de viande séchée.
Dure vie, en vérité. Pourtant (se disait Adèle) mieux encore vivre ainsi que d'avoir à souffrir de la méchanceté des hommes, sachant trop bien, elle, ce que c'était, et pas Marie, peut-être, parce que trop petite, mais c'est à ceux qui ont l'escient de se conduire.
Ainsi elles avaient pris patience et l'hiver s'était écoulé. Un jour, de la forêt, le chant du coucou arriva ; on vit les branches des buissons, perçant
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la neige, lever en l'air comme des bras.
De même qu'un habit usé se troue aux places où les os font relief, pareillement d'abord les saillies du sol apparurent et l'arête vive des blocs de rocher épars sur les pentes, puis des plaques de gazon terreux par larges taches jaunes et noires, qui tout de suite changèrent de couleur.
Avant que la neige se fût en allée, tout de suite, à ces places-là, des fleurs, en effet, étaient apparues, tellement serrées qu'elles se touchaient, et ce fut bleu, ce fut violet, ce fut rose, à ces places-là, parmi la neige, même certaines, qui redevenaient blanches, se confondaient de nouveau avec la blancheur d'alentour. Et c'était en ce même temps que, comme il a été dit, toutes ces avalanches s'abattaient sur le village, mais Adèle et Marie, ne sachant rien de ce qui s'y passait, n'auraient pas pu s'en douter qu'à de sourds grondements lointains qu'on ne distinguait qu'en prêtant l'oreille, et ce qui s'entendait plutôt, remplissant maintenant tout l'air, avec le chant des oiseaux dans les bois, c'était la voix des eaux courantes, mille petits grelots vivement secoués, comme un troupeau de chèvres folles.
Voilà qu'elles pouvaient déjà venir s'asseoir sur la pierre devant la porte, et se tenaient là au milieu du jour, prenant plaisir à se laisser pénétrer à travers leurs vêtements et jusque sous la peau par cette bonne tiédeur pas ressentie depuis si longtemps.
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Et, à quoi elles prenaient plaisir aussi, à cause de quoi il faut bien se taire, c'était de voir, en face d'elles, par-delà la vallée dont le fond leur restait caché, combien de pointes étaient sorties, de belles montagnes toutes en glace, faisant dans le soleil une dentelle blanche avec des taches de bleu dessus.
Comment ne pas reprendre courage, à présent que le mauvais temps est passé ? Ceux de l'arche, après le déluge, ont bien ouvert à la colombe. Et d'autres, bien plus qu'elles[,] auraient eu besoin de la voir venir, mais pour eux la colombe ne venait toujours pas.
Est-ce qu'elle ne viendra jamais ? Déjà Marie recommençait à mener paître la chèvre ; il fallait seulement descendre, parce que, plus on est haut, plus l'herbe pousse tardivement. Il fallait encore aller chercher l'herbe, en attendant qu'elle vînt vous chercher.
Et Marie descendait ainsi chaque matin, pour ne remonter souvent qu'à midi, et Marie est un beau, doux nom, et elle avait une bonne douce figure confiante, avec un front lisse et bombé.
Donc, ayant attaché la longe autour du cou de Blanchette, elle se mettait en chemin. Des fois, Blanchette résistait ; d'autres fois, étant capricieuse, c'était elle qui partait la première, se lançant à grands bonds, droit devant elle, en bas la pente raide, et il fallait que Marie, pour ne pas être entraînée, se renversât tout entière en arrière, Blanchette s'étranglant
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avec un souffle rauque et une espèce de petite toux.
C'était dans ces combes d'en bas, recouvertes déjà d'un beau velours frisé, une belle peluche verte ; au fond de la combe, une source coulait. Il y avait par-ci par-là des buissons d'épine-vinette et des bouquets de mélèzes à troncs rouges ; on apercevait à quelque distance la lisière de la forêt. C'était dans ces espèces de petits valons, sur la pente nord de ces vallons ; là le soleil donnait et était déjà chaud ; là elle venait s'asseoir, et tricotait son bas, la corde de la chèvre attachée au poignet.
C'est un ouvrage machinal, qui n'empêche pas de penser. Ses doigts allaient parmi la laine et les aiguilles qui bougeaient, jetant des petits éclairs, mais, ce qui allait aussi, c'étaient les idées dans sa tête. Justement, quelques jours avant s'était passée la scène qu'on a vue ; elle pensait : « Sûrement c'était lui ; sûrement qu'il nous cherche. » Et, comment elle le savait, c'est ce qu'elle n'aurait pas pu expliquer, mais une voix en elle lui disait qu'elle ne se trompait pas.
Alors, continuant d'aller dans ses pensées : « Pourquoi est-ce qu'il n'entre pas ? pourquoi, quand j'ai ouvert, est-ce qu'il n'était plus là ? est-ce qu'il a peur de nous, est-ce qu'il nous en voudrait ? » Et elle se tourmentait, sans comprendre.
Pourtant une présence est là, c'est comme une ombre autour de moi, qui rôde. Voilà maintenant,
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quand elle rentrait, qu'il lui semblait qu'on la suivait ; quand elle était assise à tricoter son bas, il lui semblait voir bouger les buissons ; des fois même, c'était comme une voix qui l'appelait : elle écoutait, tout se taisait.
Elle laissait tomber son tricot au creux de sa jupe.
Mon Dieu ! peut-être qu'il est malheureux, peut-être qu'il a besoin de nous, peut-être qu'il a un secret, et il n'ose pas nous le dire (elle ne comprenait toujours pas bien, et imaginait seulement des choses) ; pourquoi alors est-ce qu'on est là sans rien faire ? pourquoi n'allons-nous pas vers lui ? Et on se tient cachées, et on ne sert à rien.
Ainsi elle fut préparée, et vint enfin ce certain jour. De nouveau, elle était dans une des combes d'en bas, assise à tricoter du côté du soleil ; il y avait en face d'elle comme des vagues de plus en plus basses, de plus en plus molles, qui allaient mourir à la lisière de la forêt, laquelle ensuite s'enfonçait brusquement.
A un moment donné, elle leva la tête ; elle le vit qui la regardait. Comment douter que ce ne fût lui, bien qu'il se fût aussitôt recaché ? Rien que l'éclair d'un coup d'oeil jeté par hasard dans cette direction, et déjà il n'y avait plus rien ; mais en elle durait l'image du pauvre homme qu'il y avait eu, déguenillé, terreux, la barbe et les cheveux trop longs, et l'air
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de supplication qu'il avait, comme un vagabond des routes, un mendiant qui demande un morceau de pain. Elle cria : « Père, est-ce toi ? » Elle cria de nouveau : « Père, pourquoi t'en vas-tu ? »
Point de réponse, rien qu'une branche du buisson qui bougeait. Mais elle ne balança point, à cause d'une grande douleur dans son coeur et quelque chose lui faisait trop mal. Ayant jeté un regard autour d'elle, elle aperçut une espèce de pieu, fiché en terre, reste sans doute d'une barrière démolie ; elle y passa la longe de la chèvre, puis elle partit en courant.
Derrière elle[,] Blanchette bêla, et deux ou trois fois encore vint cet appel trembloté comme un cri de vieille femme ; elle était arrivée au fond de la combe et déjà remontait l'autre versant. Et bientôt fut près du buisson qu'elle tourna, quand même les mains lui tremblaient et un bourdonnement était dans ses oreilles : celui qu'elle avait vu n'était plus derrière le buisson.
Il n'y avait rien devant elle que les prés déserts, et tout là-bas, du côté d'où elle venait, un point blanc : c'était Blanchette.
Pourtant elle ne se décourageait pas, au contraire, ; une fièvre l'avait prise : « Que j'aille au moins jusque dans le bois », se disait-elle. Il fallait qu'elle fît effort, mais en même temps elle était poussée.
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Un écureuil à queue rouge grimpa à un tronc, un petit oiseau s'envola, il y eut un coup de vent qui souleva le fin plumage vert des branches. Elle s'enfonça dans la forêt. Et ce fut seulement comme elle s'y était déjà pas mal enfoncée que dans un épais taillis, à distance? Alors : « Père, père, attends-moi !... » Et ces cris, ces appels encore, mais ils ne servirent de rien.
Elle se remit à courir et ressortit de la forêt. C'était dans un endroit où elle n'était jamais venue, il y avait une assez forte pente, et lui avait redisparu ; mais elle grimpait à la pente : « Quand je serai en haut, peut-être que je le verrai? »
Ce qu'elle vit, ce fut d'abord une grosse fumée au ciel, puis tout le pays s'ouvrit dessous elle. Et elle regardait, et, plus elle regardait, plus elle devenait immobile, et les bras lui étaient tombés le long du corps.
A peine s'y reconnaissait-elle. Voilà ces longues côtes qui descendaient de tous côtés, aboutissant au creux où était le village ; autrefois elles étaient boisées, ou couvertes de belle herbe et de petits carrés de champs, plus bas, entre des murs : les forêts, l'herbe, les murs[,] tout avait été enlevé comme si la charrue eût passé par là, mais quelle charrue ? Elle
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pensait à des passages de la Bible qu'elle avait lus au catéchisme quand Sodome et Gomorrhe avaient été détruites et Sarah changée en statue de sel. Pareillement tout le pays fumait et une pareille couleur de soufre et de lave était étendue dessus. Mais où vint le grand coup pour elle, ce fut quand elle distingua mieux le village, la fumée qui le recouvrait s'étant peu à peu dissipée, car là où étaient les toits bleus, bleus et doux à voir dans le jour, rangés l'un à côté de l'autre, posés soigneusement l'un à côté de l'autre, faisant penser à des oeufs dans un nid, là plus que partout ailleurs avait sévi la destruction : plus un qui fût intact, crevés, ruinés, croulés, ces toits, et, au milieu d'eux, le clocher penchait à croire qu'il allait tomber.
La fumée fut rabattue, elle s'écarta de nouveau ; et Marie, elle, était là, cherchant à ne plus voir, mais ne pouvant pas ne pas voir, clouée à sa place par un poids dans ses pieds, comme s'ils eussent été de plomb, - et à présent venait une terrible odeur, comme quand on brûle du drap et comme de la chair qu'on brûle.
Il y eut cette vue, il y eut cette odeur ; enfin (mais savait-elle bien encore, et est-ce qu'elle entendait ou bien si elle inventait [ ?]), il y eut que des cris venaient, des lamentations, des appels.
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Et comme elle était là, et malgré tout demeurait là, avec un grand froid dans son corps et une chaleur dans sa tête, voilà qu'il parut de nouveau (ou, du moins, elle l'aperçut), il descendait vers le village. Et il s'arrêta soudain, il se retourna, il se tenait tourné vers elle, et il lui semblait qu'il tendait les bras : « Marie[,] pourquoi ne viens-tu pas, j'aurais tant besoin que tu viennes !... Et eux aussi, reprenait-il, parce qu'un sort commun nous lie, ayant fait ensemble le mal? »
Elle s'était retrouvée dans la combe, ayant couru ; et détacha Blanchette de son piquet.
- Comme tu es tard ! dit Adèle.
Puis :
- Qu'est-ce que tu as ? Tu es toute pâle.
Mais Marie :
- Je n'ai rien.
Et elle se taisait, et jusqu'au soir se tut, ayant travaillé comme de coutume.
Et vint enfin le soir, et elles allumèrent le feu, et Adèle fit bouillir le lait, et Marie pendant ce temps mettait la table, ayant chacune son ouvrage, et le lait fut bu, et le pain mangé.
Après quoi, comme il faisait frais encore, le soir, même souvent il faisait presque froid, elles vinrent toutes deux s'asseoir devant le foyer.
Elles étaient assises sur des tabourets, les
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mains croisées sur les genoux, et n'avaient encore rien dit. Quand on vit de la même vie et qu'on est tout le temps ensemble, on n'a rien à se raconter. Le besoin en vous vient de se rapprocher par des mots que quand quelque chose vous sépare. Il leur arrivait souvent d'aller se coucher sans avoir seulement ouvert la bouche. Et donc Adèle fut bien étonnée quand elle entendit Marie l'appeler.
- Maman.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Un silence, Marie hésitait. Pourtant elle s'était préparée. Mais au moment de partir, un doute lui était venu. Peut-être bien que sa mère allait refuser de la croire. Et c'est ainsi qu'ayant songé d'abord à lui raconter ce qu'elle avait vu, elle revenait en arrière ; pas cela, c'était impossible ; alors, plutôt cette autre chose, d'ailleurs bien la plus importante, puisque la plus près de son coeur.
Et elle commença : « Quand est-ce que papa reviendra ? » Question déjà souvent posée, et Adèle comme souvent déjà : « Je ne sais pas. »
Mais ce n'était qu'une préparation, et tout à coup Marie :
- Maman? pourquoi est-ce qu'il est parti ?
Adèle s'était détournée, elle baissa la tête. Puis, quelque effort qu'elle fît, serrant les dents, retenant sa
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poitrine, un gros soupir lui échappa.
Et alors Marie vit qu'elle ne s'était pas trompée, elle n'osa pas poser de nouveau sa question. Et une pitié lui venait, un besoin de tout arranger :
- Ecoute, maman ; il reviendra.
Elle savait qu'elle disait vrai, c'est ce qui l'enhardissait, et comme Adèle secouait la tête et poussait un nouveau soupir :
- Mère, peut-être qu'il voudrait bien.
Elle n'eut pas l'air de comprendre ; faut-il aller plus loin, essayons ; et Marie, encore :
- Seulement il faudrait l'aider.
Mais Adèle, cette fois, avait haussé les épaules, voulant signifier sans doute que c'était là une de ces idées de petite fille qui passent, et il vaut mieux n'y pas faire attention.
Et Marie baissa la voix :
- Peut-être qu'il a besoin de nous.
On vit Adèle se retourner, elle allait répondre, elle n'en eut pas le temps ; un violent coup de poing fut donné dans la porte. Est-ce le vent encore ? mais il n'y avait pas de vent.
Elle se mit debout, elle était toute blanche.
- Va pas ouvrir ! je te défends.
L'une et l'autre écoutaient, tout avait fait silence. Et Marie n'alla pas ouvrir, mais maintenant elle était décidée.
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Adèle fut longue à s'endormir. Des heures et des heures, Marie l'entendit se retourner à côté d'elle dans le grand lit de planches, qui craquait ; déjà la nuit penchait vers le matin, quand enfin elle s'assoupit. Et Marie, elle, ne dormait pas non plus, mais c'est qu'elle avait son idée.
Elle n'avait pas fait un mouvement, sûrement que sa mère avait dû la croire depuis longtemps endormie.
Tout allait bien ; elle n'avait plus qu'à attendre, ce qu'elle fit, puis se laissa glisser sur le plancher.
Et elle avait déjà gagné la porte de la cuisine, qu'elle ouvrit sans bruit, qu'elle referma, puis prêta l'oreille (et rien n'avait bougé dans la chambre à côté).
Sa robe, son châle et son tablier étaient tout prêts sur une chaise, et, sous la chaise, ses souliers.
Pas un bruit à cette heure dans la petite maison, sauf le tic-tac de montre des vers qui percent les poutres et travaillent au coeur des poutres, ne connaissant ni jour ni nuit, mais c'est un bruit qui ne s'entend que dans les moments de grand silence.
Justement un de ces grands silences était venu, parce que c'est un peu avant le lever du jour que le silence est le plus grand, - et, elle, elle écoutait
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toujours, mais à présent elle était habillée.
Le difficile était ce verrou à tirer. C'était un gros verrou massif et tout rouillé. Il jeta un cri grinçant. Elle ne bougeait plus. Du temps passa encore. Puis, ayant ouvert la porte, la grande pâleur du jour qui se levait entra.
Et la grande fraîcheur de l'air aussi entra, qui la fit frissonner, mais comme étaient libres les prés, et beaux ouverts et vides devant elle, tout givrés de rosée, cette fine poudre de verre dessus.
Seulement le geste encore de s'envelopper dans son châle et de le nouer derrière son dos : « J'irai, se disait-elle, et il faudra bien que je le trouve, et il faudra bien aussi que je sache ce qu'ils ont. »
Elle tira la porte à elle, mais voilà que la porte ne se refermait pas. Brusquement quelque chose l'empêchait de venir, la porte, tandis qu'elle tirait dessus, et, s'étant retournée, elle vit que c'était sa mère.
Pieds nus et en chemise, elle avançait sa main dans l'entrebâillement et en même temps venait son visage où une grande inquiétude et une grande surprise étaient écrites ; et elle disait :
- Qu'est-ce que tu fais ?
Et Marie d'abord ne trouva rien à dire ; puis : « Il faut que j'aille. »
- Où est-ce qu'il faut que tu ailles [?]
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Elle dit :
- Chez nous.
- Chez nous, c'est ici.
Mais Marie secoua la tête :
- Mère, laisse-moi aller, parce qu'ils ont besoin de nous.
- Ils ne nous ont jamais fait que du mal.
Une colère la tenait, et elle luttait encore contre elle, mais déjà elle s'y laissait aller, et, comme Marie reprenait : « Lui aussi a besoin de nous », alors la pire chose vint :
- Lui aussi nous a fait du mal.
Et élevant soudain la voix :
- Et c'est vers lui que tu vas, et moi qui n'ai jamais voulu que ton bien, moi, tu me laisses seule !...
- Maman, s'il te plaît?
- Non ! disait-elle, parce que c'est injuste.
- Maman, je reviendrai.
- Non, tu ne reviendras pas.
Un grand frisson lui courut dans le dos, elle tendit le bras comme pour menacer, puis, ramenant ses mains, elle se prenait le visage et le serrait entre ses mains.
Et Marie se mit à la regarder, et elle restait immobile, comme quand, dans la balance, sur chacun des deux plateaux, un poids égal a été mis ; mais ce ne fut encore qu'un court instant, parce qu'un des poids augmentait et l'autre allait diminuant.
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Et tout à coup, de nouveau :
- Il faut, mère !...
Un cri l'interrompit qui monta droit en l'air, mais elle n'écoutait plus, et, à ce second cri qui vint, elle s'était déjà éloignée. Et alors la voix changea (ce qui fut le plus dur pour elle), la voix s'était brisée, comme, dans un coup de vent, la tige même de l'arbre et le tronc :
- Marie, ma petite Marie, j'ai eu tort, pardonne-moi.
Et encore :
- J'ai été méchante ; je te promets, je ne recommencerai pas. Seulement ne me laisse pas seule. C'est que j'ai peur pour toi, vois-tu ?
Quelque chose lui fit mal dans les genoux et se dénouait dans ses genoux comme s'ils allaient se refuser à la porter ; elle sentit que si seulement elle se retournait, c'était fini, elle serait tombée. Un grand dernier effort, elle ne se retourna pas.
Il y avait un quartier de roc derrière lequel le sentier tournait ; déjà la maison avait disparu.
Et plus rien maintenant ne venait que, sourdement, au-dedans d'elle, mais comme si c'était dans la profondeur de la terre, et cela montait le long de ses jambes jusqu'à ses oreilles à travers son corps, les coups répétés de son coeur.
Mais, en même temps, une force, une confiance,
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un élan (comme à qui a fait ce qu'il devait faire), qui la poussaient en avant.
Il faisait un temps gris, il faisait un ciel bas et lourd ; une pesanteur d'air régnait de plus en plus à mesure qu'elle descendait, au lieu de la clarté d'en haut et la belle fraîcheur de l'aube ; elle respirait difficilement à cause de ce mauvais air et, dès l'entrée de la forêt, l'horrible ruine de tout avait commencé à se faire voir ; mais elle ne s'était laissé arrêter par rien, sa résolution étant prise. Et quand, parfois, elle hésitait, parce qu'elle avait de la peine à passer et en bien des endroits le sentier avait disparu, il suffisait alors qu'il se montrât, comme il faisait, tantôt la précédant, tantôt allant à sa hauteur, mais toujours à distance et sans se laisser approcher, comme s'il la fuyait et la cherchait tout ensemble.

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Cependant, sur la place, ils avaient ri, bu et dansé. Les hommes étaient avec les femmes. Qu'est-ce que ça me fait à qui est cette bouche ? L'affaire est seulement que j'ai besoin d'un goût, j'ai besoin d'un goût et d'une saveur. Je te tiens dans mes bras, et j'ai mis ma main sous ta nuque, sans quoi tu tomberais en arrière et je tomberais avec toi. Un besoin est en nous, qui fait que toute notre chair s'étire, afin de se rapprocher de vous. Ils avaient tourné, ils avaient bu, ils avaient ri ; ils pouvaient se tenir dehors, parce que les nuits étaient devenues tièdes. Le
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vieux Creux était toujours là et l'accordéon du vieux Creux. Il ne savait toujours point où il se trouvait ; par moment, il s'étonnait qu'on dansât tellement, on lui disait : « C'est que l'année est bonne et puis on a été privés. » Mais lui, tendant alors sa pauvre figure aux yeux vides à cette caresse de l'air qu'il sentait lui venir dessus : « Et comment se fait-il qu'on danse dehors maintenant ? » « C'est qu'on a changé de curé et le nouveau est plus commode. »
Il n'en demandait pas plus long : il avait trop le goût de sa musique. Déjà il lui venait des démangeaisons dans les doigts ; c'est quelque chose à quoi il ne résistait point, pas davantage que le chien qui sent l'odeur de la femelle. Ça commençait par un accord, un trémolo suivait, et puis une roulade ; mille petites notes se répandaient autour de lui comme un collier dont le fil a cassé.
Ils étaient tous là, Criblet, Clinche, Amélie, la grosse Lucie, le père, la mère et leurs cinq enfants, Trente-et-Quarante, Labre, Gentizon, Lhôte aussi (mais qui, lui, restait à l'écart), et tous ceux qui étaient venus, ils étaient plus d'une centaine, - et toute la nuit ils avaient dansé. Et ceux qui étaient trop vieux pour danser, ils faisaient cercle autour des autres. Un besoin de bruit les tenait et un besoin de mouvement, auxquels il leur fallait céder sans quoi ils n'auraient pas été vraiment heureux, et pour l'être ils se voulaient ivres, et pas seulement de vin. Il leur fallait d'abord éteindre en eux toute pensée, et le centre où est le reflet par quoi on se juge soi-même. C'est ainsi qu'ils se démenaient, comme on ferait pour oublier. Et peu à peu, sortant d'eux-mêmes, ils s'élevaient à un nouvel eux-mêmes, là où il n'y a plus de bien ni de mal, comme le maître leur avait dit. Ils étaient comme ceux pour qui les chaînes sont tombées (et l'esprit se perd d'aller en tout sens, mais c'est de quoi ils se sentaient heureux). Et ils tournaient ainsi s'arrêtant seulement pour boire, jusqu'à ce qu'enfin ils tombassent, et ils s'allongeaient dans la satiété.
Des bougies brûlaient sur les tables, bien qu'il fît maintenant grand jour. Ils dormaient pêle-mêle, comme on voit les tués sur les champs de bataille, et la pâleur de leurs visages était la pâleur de la mort. Par-ci par-là, un bras, qui dépassait, levait en l'air un poing crispé, ou une bouche était ouverte. Il y en avait qui rêvaient tout haut.
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Et ceux qui dormaient le moins profondément, pour ceux-là[,] même la pauvre lumière de ce jour gris était une gêne, la lumière leur était une gêne jusque dans leurs rêves, alors ils s'agitaient, ramenant un bras sur leurs yeux, ou se tournaient le visage contre terre, après quoi ils ne bougeaient plus et semblaient morts.
Hélas ! où ne sont pas les morts ? Au village aussi tous sont morts. Lâchement ils se sont enfermés et lâchement ont tiré le verrou, chacun pour soi, chacun chez soi, et ne sortent plus, parce qu'ils ont peur. Et, ce qu'ils font seulement, c'est d'attendre, mais ne savent même pas quoi. Et quelques-uns prient bien encore, mais c'est machinalement qu'ils prient, faisant entendre un vain bruit, comme la girouette qui grince ou la fontaine qui raconte interminablement une histoire toujours la même, sans comprendre ce qu'elle dit. Il n'y avait plus qu'un tout petit âne, car peu de chose suffit aux ânes, et il rôdait autour du village, heureux de n'avoir rien à faire, et il se roulait sur le dos, ou bien, découvrant ses dents jaunes, poussait son long appel, à quoi l'écho seul répondait.
Justement il venait d'appeler, quand le nommé Labre s'éveilla.
Difficilement il se dégagea, ayant le bras pris sous le dos, une de ses jambes sous une jambe, et, s'appuyant des deux mains derrière lui sur le pavé,
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il s'assit.
Il riait sans savoir pourquoi. Il avait les yeux rouges, la bouche sèche. Sa tête, à tout moment, penchait sur son épaule, ou tombait en avant. Il bâilla, on voyait qu'il avait les dents gâtées. Puis il se mit à rire de nouveau.
Cette fois il savait peut-être mieux pourquoi ; - voilà qu'il secouait le nommé Gentizon, qui était couché à côté de lui :
- Eh ! Gentizon.
Gentizon ouvrit les yeux.
- Debout ! Gentizon, on va rire.
Et, comme Gentizon, non moins péniblement, avait enfin réussi à s'asseoir, il lui montra du doigt quelque chose qu'on voyait s'approcher, entre les toits, sur le chemin.
Tous deux regardaient, maintenant, qui se tenaient accotés l'un à l'autre et qui se soutenaient l'un l'autre, mettant une main sur leurs yeux, à cause qu'ils leur faisaient mal.
Au-dessus d'eux, le grand tilleul, veuf d'oiseaux et de chants d'oiseaux, trempait dans le ciel ses branches restées nues, les feuilles n'ayant pas osé y venir, - et eux donc regardaient, et ils rirent encore une fois. Puis Gentizon : « Elle a l'air toute jeune ! » Et Labre : « Parbleu, sans quoi je ne t'aurais pas dérangé. »
A ce moment, celle qui venait s'arrêta, étant maintenant arrivée à la hauteur des premières
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maisons du village, et elle se tint un instant immobile, comme si on lui parl[ait]. Puis, comme quelqu'un qui ne veut pas, elle secoua la tête. Et déjà elle repartait, et les maisons la cachèrent.
Ils se dirent (Labre et Gentizon) : « Pourvu qu'elle vienne de notre côté », mais ils se rassurèrent vite, parce que toutes les rues du village aboutissaient à la place ; « et puis, disait Labre, elle viendra bien, puisqu'on est là ».
Il disait vrai, elle venait. Bientôt elle parut au tournant de la rue, entre deux pans de murs croulés qui fermaient presque le passage ; elle s'était, de nouveau, arrêtée.
Il faut dire qu'il y avait de quoi. Ces tables dehors, ces bouteilles, ces bougies qui brûlaient encore, plantées dans le cou des bouteilles, ces deux hommes assis parmi les autres couchés par terre et qui la regardaient venir en ricanant : toute autre qu'elle se fût sauvée ; elle, elle ne se sauva point.
Elle cherchait seulement à comprendre. Comme on a vu, elle était descendue ; comme on a vu, il allait devant elle, il se montrait, puis il se recachait ; et elle, de plus en plus, son coeur s'affermissait, se disant : « Il m'a appelée. » A l'entrée du village, il avait disparu derrière l'angle d'une maison. Et elle avait continué, mais elle n'avait plus compris, parce que des fenêtres alors s'étaient entrouvertes (elles ne s'étaient
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pas ouvertes, elles s'étaient seulement entrouvertes), et on lui criait : « Ne va pas !... ne va pas plus loin, ou tu es perdue !... »
Ils n'avaient donc pas besoin d'elle, sinon ils seraient sortis. Mais maintenant ceux-là venaient, qui n'avaient pas l'air non plus d'avoir besoin d'elle, puisqu'ils dormaient, et ils avaient eu de quoi boire et ils avaient eu de quoi manger. Et ces deux qui la regardaient semblaient parfaitement heureux. Elle se sentit d'abord toute troublée ; puis brusquement l'idée revint : le retrouver, et peut-être qu'eux l'avaient vu. Et tout le reste disparut.
Gentizon venait de pousser Labre du coude :
- Charrette ! c'est qu'elle est jolie.
Et Labre, lui, haussant la voix :
- Eh ! vous autres, on va s'amuser. La fête n'est pas finie.
Et on s'éveillait sur la place, tous ces corps l'un après l'autre tâchant à se redresser, des bras s'étirant avec des soupirs et des bâillements ; et là où était l'homme était aussi la femme, alors les bouches se cherchaient. Parce que la satiété trompe, et on ne veut pas céder à la satiété. Ils obéissaient à une habitude, à un besoin de se tromper soi-même ; jusqu'à la grosse Lucie, toujours gaie, elle, toujours rieuse, qui venait de se laisser faire, et elle disait, s'essuyant les lèvres :
- Tu n'as pas bon goût !
On vit Marie s'avancer ; Labre et Gentizon lui
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tendirent les bras.
- Bravo ! crièrent-ils, la voilà qui vient, est-elle gentille !
Et Labre, l'ayant encore considérée :
- Pas possible ! mais c'est Marie, c'est Marie Lude, elle vient chercher son papa? N'aie pas peur, il se cache bien.
Mais elle n'avait fait attention qu'au commencement de la phrase :
- Dites, l'avez-vous vu ? S'il vous plaît, parce que je le cherche.
Ils se levaient l'un et l'autre, ils étaient à deux pas d'elle.
Et ils furent assez longs à se lever. Ils s'étaient mis d'abord sur les genoux ; un grand moment, ils restèrent sur les genoux. Ils chancelaient comme des arbres qu'on scie au pied, ils durent se prendre l'un l'autre à bras le corps.
Pourtant ils s'étaient tournés vers Marie. Et Labre, avec un gros rire :
- On ne va pas te dire ça comme ça. Un baiser par mot, veux-tu ?
Et Gentizon :
- Et un par mot aussi pour moi.
Mais Labre lui donna un coup d'épaule, si bien que Gentizon faillit rouler à terre :
- Moi d'abord ; toi, on verra ensuite.
Tout sur la place regardait. Il y avait des figu-
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res pâles ou bien des figures trop rouges ; il y avait des gens debout, il y en avait des couchés, il y en avait des assis ; certains avaient été se percher jusque sur les fenêtres de l'église, comme l'autre fois déjà (et là étaient les cinq enfants, de l'homme et de la femme qu'on a vu qui étaient venus) - tous s'amusaient beaucoup, on se disait : « Qui l'aura ? »
Elle n'avait pas reculé, elle n'avait plus rien dit ; « Vas-y, Gentizon ! criait-on, vas-y[,] Labre ! » Et Labre à Marie : « Ça te va-t-il, le marché ? Un baiser et demi par mot. Tu seras renseignée. »
Tout le monde se mit à rire ; elle, elle ne bougeait toujours pas. Elle s'était contentée de secouer la tête. Et Labre, alors : « Tu ne veux pas me les donner ? eh bien, on ira les chercher. »
Il n'avait plus qu'un pas à faire, et il n'était pas, certes, très solide, mais on le vit qui prenait son élan. Un grand cri s'éleva, soudainement tout se tut : Labre était tombé en avant.
Il devait l'avoir manquée. Seulement Gentizon, profitant de l'occasion, s'était avancé à son tour ; tout se tut de nouveau. Puis un grand cri, de nouveau : Gentizon était tombé à la renverse.
Elle ne fit pas attention à eux ; tout ce qu'elle avait vu, c'est que le passage était libre, et fit encore quelques pas. Mais on se fâchait maintenant, à cause d'une force qu'on sentait être en elle, et le courage qu'elle montrait et ce calme qu'elle montrait ; on lui barrait le chemin. « Allez chercher le Maître, et que ça finisse !
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Elle se moque de nous ! »
Et la rumeur s'enflait, tandis qu'on se pressait autour de Marie, mais on n'osait pas la toucher.
Lui, pourtant, ne paraissait point. Ce fut Criblet qui parut à sa place. On vit sa tête s'avancer à une des fenêtres du rez-de-chaussée : « Respect pour toi, petite, cria-t-il, ça c'est crâne ! » Et, se tournant vers l'intérieur : « Patron, c'est vous que ça regarde ; moi, je suis désintéressé. »
Et tout le monde l'appelait maintenant, en sorte qu'il fallut bien qu'il vînt ; ainsi va la force des choses. Voilà que la porte s'était ouverte, et il se tenait sur le seuil. Puis fit un pas, puis un deuxième. On voyait qu'il cherchait à sourire, mais il souriait de travers. La peau se plissait autour de sa bouche ; on reconnaissait cet air qu'il avait, qui était un air de malice, sa moustache coupée court, ses oreilles minces et pointues, ses petits yeux gris, qui clignaient. Il s'approchait pourtant de Marie, on lui faisait place. Et [Lhôte] à ce moment sortit lui aussi de l'auberge, ne quittant plus celui qu'il avait pris pour Maître, mais dans l'innocence de son coeur.
Sûrement que Marie allait s'enfuir (se disait-on) ou bien qu'elle allait se soumettre, comme tous ils avaient fait, - et tous d'avance tenaient les yeux baissés, n'osant point regarder en face celui qui détenait le droit de vie et de mort.
Seule, Marie n'avait point baissé les yeux ; elle, son visage n'avait pas changé, gardant ses joues
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roses, sa fraîcheur de joues, son joli front lisse et bombé ; c'était son visage, à lui, qui changeait.
Il montrait à présent une figure tellement ridée et plissée que c'était comme si la peau ne tenait plus dessus et allait tomber, comme si la peau eût été dessus un vêtement mal coupé et mal cousu ; il eut une sorte de ricanement, il faisait peur, par sa douceur même. Mais Marie ne semblait pas avoir peur.
- Bonjour, dit-il, bonjour, ma petite.
Elle le regardait en face ; lui, il regardait à terre :
- C'est bien toi, Marie ? Oh ! je te connais bien, et puis je sais bien qui tu cherches? Mais tu seras récompensée, parce que tu as été courageuse. Viens avec moi, on te l'amènera. Il te faudra seulement faire le signe pour nous prouver que tu es avec nous?
Est-ce qu'elle fut avertie, elle qui ne savait rien, mais, pour la seconde fois, elle secoua la tête.
Et ceux qui étaient là auraient tremblé pour elle, s'ils n'eussent pas été vendus, parce qu'ils pensaient : « Elle est perdue » ; mais ils se réjouissaient plutôt de penser qu'elle était perdue, parce qu'ils étaient vendus.
Elle ne tomba point, pourtant. L'amour, sans doute, l'avait instruite, étant le véritable amour et l'innocence aussi vous enseigne ce qu'il faut faire. Simplement le geste de lever la main, et elle se mit à faire le Signe (pas celui que l'Homme voulait).
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Le ciel avait noirci, il se fendit en deux dans un immense craquement. Et, ce qu'elle vit (ou crut voir) fut un grand feu qui descendait, comme des entrailles de feu de dedans le ciel entrouvert, et celui qu'on sait s'enflammer : alors ses vêtements tombèrent. Et cet autre vêtement trompeur qu'était son apparence humaine tomba aussi, sa vraie nature se montrant enfin, si bien qu'il était nu, et elle crut le voir, tout rouge, avec des cornes, qui tournait sur lui-même parmi ce tourbillon de feu, puis s'enfuit en levant les bras.
Et, la flamme courant de l'un à l'autre maintenant, tous ceux qui étaient sur la place le suivirent. Comme on voit des étourneaux, dans un grand vent, ou des feuilles mortes, ils étaient chassés à sa suite en grande troupe par les prés, vers la gorge du Calvaire ; et là, les grands bras de la croix se dressant au-dessus d'eux, l'Homme d'abord (ou celui qu'on nommait ainsi), puis tous ceux qui venaient derrière lui, l'un après l'autre, ils se précipitèrent.

5

Et elle, qui n'était qu'une petite fille, demeurait là, ne sachant plus. A peine le temps de bien voir, ce tourbillon de feu était venu, avait passé ; et un grand soleil rebrillait dans le ciel redevenu bleu, et une douceur d'air régnait, et une voix tombant d'en haut : « Rachetés ! » disait la voix. Puis d'autres et mille autres encore,
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lesquelles s'unirent en un chant, en même temps qu'une musique comme celle d'un orgue se faisait entendre dans les profondeurs du ciel.
Où la désolation d'avant ? jamais plus belle lumière. Redressé le clocher, les maisons remises debout, repeint le village et lavé de frais, tout endimanché de toits neufs, avec des chemins bien unis et le tilleul ayant ses feuilles et l'église dans sa blancheur. Voyez que tout est bleu et pur sur la terre comme dans le ciel. On ne sait plus où celui-ci finit et où celle-là commence, il y a comme un pont jeté de la terre au ciel.
Et là Ceux aux robes bleues (qui est bien la couleur) venaient, venaient, venaient toujours, comme une eau qui ne tarit plus, et ils se serraient autour de Marie, et les Autres dans le ciel continuaient de chanter.
Elle, elle regardait, et n'osait pas croire. Ils la prenaient, ils l'entouraient de leurs bras, alors elle fermait les yeux. Mais à travers ses paupières, encore, la belle lumière durait, et elle continuait de voir ; et d'Autres cependant avaient été chercher les cinq petits enfants et les avaient pris par la main, d'Autres frappaient de porte en porte, d'Autres étaient montés au clocher, et, pour la première fois depuis longtemps, les cloches sonnaient.
Levez-vous, maintenant, et venez, vous qui vous cachiez. Ils avaient entendu, ils ouvrirent leurs
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portes. Ils s'étaient levés d'entre les morts, et ils venaient. Ceux qui ne pouvaient pas marcher, on les portait ; quelques-uns s'appuyaient sur des cannes, quelques-uns s'étaient fait des béquilles avec des planches, quelques-uns se traînaient sur les mains et sur les genoux, mais tous avaient voulu venir. Et les maladies qui s'étaient abattues sur eux se dissipaient, déjà ceux qui étaient voûtés se redressaient, ceux qui étaient tordus avaient cessé de l'être, et les signes inscrits sur les visages, les dartres, les ulcères noirs, les plaies ouvertes et qui donnaient, tout cela était effacé, tandis qu'ils levaient des yeux nettoyés et buvaient, avec, la lumière.
Eux aussi donc étaient venus, eux aussi maintenant se press[aient] autour de Marie, voulant la voir et la toucher ; quelques-uns baisaient le bas de sa robe ; elle les écarta, elle disait : « Je ne veux pas. »
Et à Ceux qui étaient près d'elle et la saluaient par son nom, pareillement elle résistait, et disait : « Je ne suis pas digne. »
Cette fois, elle baissait les yeux, et, heureuse à la fois et malheureuse, sentant en elle comme un vide, cherchant pourquoi, ne trouvant point, - tout à coup, ayant trouvé : « Laissez-moi aller (de nouveau), s'il vous plaît[,] laissez-moi aller ! »
Mais Eux avaient déjà compris, et ils n'eurent
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pas à aller bien loin, parce que lui aussi venait, quoique le dernier et le plus honteux.
A peine s'il se laissait faire, mais elle, le voyant : « Père[,] est-ce toi ? est-ce bien toi ? » et elle courut au-devant de lui.
Il était tombé à genoux. Elle voulut le relever, elle l'appelait : « Père ! père ! » mais lui, comme si ce nom ne pouvait plus être le sien, comme s'il ne le méritait plus, il ne paraissait pas entendre ; il fallut qu'elle se penchât, et puis qu'elle le relevât.
Alors il dit : « Est-ce vrai que tu me pardonnes ? »
Il pleurait, elle le prit par la main.
- Il y en a une qui nous attend. Dépêchons-nous[,] parce qu'elle se tourmente. Elle ne sait rien encore.
Mais des voix : « Elle sait déjà ! »
Et, comme elle se mettait en route, tous Ceux qui étaient là et tout le village avec eux pareillement s'acheminèrent, les uns la précédant, les autres marchant derrière elle, en une immense procession qui s'avançait dans le soleil, parmi les cloches et les chants.


Il ne fut trouvé que beaucoup plus tard au fond d'un taillis où il s'était pendu aux basses branches d'un mélèze. Les corbeaux lui avaient rongé le visage ; on ne le reconnut qu'à sa soutane.
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Il ne restait pour l'instant sur la place que les deux corps de Labre et de Gentizon, ouverts et noirs ; à la fenêtre de l'auberge, Criblet était toujours accoudé, seulement il ne bougeait plus.
Et il y avait encore à l'écart un pauvre homme qui était [Lhôte], seul épargné parmi ceux qu'on a vus, parce que seul pur d'intentions ; il s'était laissé tomber sur un tas de pierres et il pleurait, la tête dans ses mains.
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