Travail dans les gravières

I

Il s'était laissé tomber tout de son long dans le haut de la grande falaise descendant à pic vers l'eau bleue qui luisait dans le bas. La forêt de sapins ne se termine qu'à l'extrême bord de la falaise. Il s'était laissé tomber dans la mousse et, ramenant ses jambes, il les avait croisées l'une par-dessus l'autre. Quand il levait le pied, son pied lui cachait les montagnes. Jour chaud du commencement de juillet; il pensa: «Ça y est; autant ici qu'ailleurs. [»] Un tronc lui servait d'oreiller et, ayant mis ses mains à plat sous sa nuque, il pouvait aussi bien voir les choses d'au-dessus que celles d'au-dessous de lui; ayant examiné, ayant vu, ayant encore regardé, [et vu encore]; et que celles d'au-dedans de lui. Tour à tour, celles-là, celles-ci. Encore des wagons, encore des changements de lieu, encore des déplacements. Il avait suivi une route, passé un pont; là il s'était accoudé, voyant venir un pêcheur de truites à la jambe raide qui remontait la rivière. Il lui avait demandé son chemin...
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Il levait encore son pied; la montagne s'en alla, elle revint: c'était une montagne pointue, qui occupait à peu près le milieu de la chaîne, qu'on voit pendre sur l'autre rive entre deux ciels. Au bout d'un moment, un renversement se fait. On ne sait plus si c'est en haut ou en bas qu'on regarde. On peut imaginer que le lac est au-dessus de la montagne[.] L'image des rochers se retourne dans l'eau comme pour mieux vous tromper... Il avait demandé son chemin au pêcheur; celui-ci lui avait dit: « La Fleur-de-Lys? c'est là-bas. On voit le toit. [»] Une fleur de lys faite en tuiles rouges se voyait dessus. La route alors avait flotté un moment encore à flanc de ravin comme un ruban qui aurait essayé de s'envoler et n'aurait pas pu. Il y avait parmi les bancs de sable
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des touffes de mélilot. C'était plein de ces sauterelles grises qui deviennent bleues et rouges quand elles s'élèvent dans l'air. Il avait vu ces étages de gris et de vert se peindre devant lui; ils diminuèrent vite, ils descendirent. Ainsi on va dans la vie. Il était venu. Il avait demandé une chambre.

Ah! Comment est-ce qu'on est fait?
Qu'est-ce qui est vrai? Il leva son pied, il ôtait de nouveau la montagne de devant lui. Un papillon jaune était monté depuis ces fonds et se mit à trembloter à hauteur de ses yeux comme une feuille encore attachée à sa branche, mais tellement grand et important qu'une voile là-
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bas était sans importance. Un papillon jaune bougeait dans le bleu, occupant une grande place. Il n'y avait de mesure à rien. C'est ce qui semble le plus solide qui l'est le moins. Toute la falaise elle-même bouge. Ah! qui est-on? qu'est ce qu'on est? Il tendait sa main: est-elle seulement bien à moi? Il ouvrit cinq doigts immenses et noirs entre lesquels des étendues entières d'air, de roche, de terre, d'eau, s'aperçurent taillées en pointe: et voilà qu'il nous semble un instant qu'on commande à tout, et on est à la source et à l'origine de tout: n'ayant qu'à ouvrir les yeux pour faire exister, n'ayant qu'à les fermer pour [tout détruire].
Puis, tout à coup et inversement: ah! mais aussi comme on est commandé! Une autre image vous vient de vous et de l'action de tout sur vous, et soi-même sans action sur rien, parce qu'on est parmi les hommes. J'ôte cette montagne de devant moi et la retourne à volonté; je la découpe à volonté, je taille dedans à volonté;
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mais eux, m'ôtant le pain de devant la bouche et le boire de devant la bouche, m'obligent à les leur mendier. Qui est-ce qu'on est? qu'est ce qu'on est? Il se cherchait une dimension et des proportions, une mesure. Il se cherchait une mesure, ce qui est la grande recherche. Même les choses s'en cherchent une. Lui parmi les choses, elles parmi lui: ah! il y a tout le temps cette question qui monte: qui est-ce que je suis? Tout ce pays-ci à présent demandait, ayant trouvé un homme à travers qui crier: «Ah! comment est-ce qu'on est fait et qu'est-ce qu'on cherche [?] Ah! ces changements à travers l'espace et ces autres du dedans [!] Ces montées, ces poussées, puis ces renversements. Ce continuel construire et détruire.[»] Il tira un couteau de sa poche, en ouvrit la grÁande lame. Il tira de sa poche un carnet couvert en toile cirée. Sur une page, il y avait: Octobre, Marseille. Sur une autre: Février, Lyon. Puis: Briqueteries de Saint-Albin. Ayant écrit ces courtes indications au crayon, avec d'autres noms de lieux et d'autres dates, qui vinrent de nouveau à lui, et furent relues, avec les choses qu'elles étaient.
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Il avait pris le train. Les ponts tombaient dans les rivières. Le contrôleur à casquette galonnée s'approchait de lui et lui demandait son billet. Il voyait monter aux portières des maisons qui redescendaient comme quand un bateau passe par-dessus une vague. Des pans de collines sont soulevés à deux mains. Les fils du télégraphe s'abaissent brusquement dans leur milieu comme s'ils ployaient sous un poids. Un petit vieux était assis en face de lui; il disait qu'il n'avait jamais eu qu'un seul ami dans sa vie, et il en montrait la photographie. On va. Pendant ce temps les choses d'ici étaient-elles ou n'étaient-elles pas? Fatigué d'être couché sur le dos, il s'était tourné sur le ventre, et il creusait dans la terre molle avec son couteau. Comme d'une veine tranchée, des fourmis rouges avec leurs oeufs coulèrent dehors. Il y avait des racines fines comme des cheveux. Il y a encore cet autre monde. Il creusait toujours comme pour trouver un fond à ça et il ne le trouvait pas. Il fit un trou, puis il fut fatigué. Il se remit sur le dos. Il leva de nouveau son pied. Il détruisait d'un seul coup même la grande barque à pierre toute proche avec ses hautes voiles entrecroisées [et toute l'eau qui la supportait était ôtée.] Tout, rien. On veut tout ou on ne veut rien. Et on passe de tout à rien: et il n'y a pas de milieu.
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On erre, on cherche, on va. On cherche l'ordre. On cherche des explications. On cherche une place où se mettre, on se cherche une mesure. On est ici, puis on est là. Et quand on a quelque chose, c'est comme si on ne l'avait pas. La chose qu'on a est aussitôt tenue pour rien parce qu'on l'a. Ce sont celles qu'on n'a pas qui sont tout, jusqu'au moment où on les a. Et celles qu'on ne pourra jamais avoir, alors?... Il lève encore son pied, le promenant devant lui de droite et de gauche. A présent, on est ici; eh bien, va pour ici! Autant ici qu'ailleurs. Laisser faire, se laisser faire. Les ponts tombent dans les rivières. Les collines se soulèvent comme un chat qui fait le gros dos. On voyait les vignerons dans les vignes commencer à sulfater, s'entourant au-dessus des murs d'un petit brouillard vert pâle. La garde-barrière se tient à côté de sa barrière baissée avec son cornet de cuivre et son drapeau rouge roulé. On lui avait dit: «Allez voir à la gravière, ils cherchent des ouvriers.» Et à la gravière on lui avait dit: «Allez voir à la Fleur-de-Lys; ils vous loueront bien une chambre.» Voyez-vous que les choses en somme se font sans nous: alors pourquoi
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vouloir tellement s'appliquer. Seulement suivre encore cette route, descendre cette route, remonter avec cette route; encore ce grand vallon sablonneux à traverser, un pont à passer.

Il avait repris son couteau de poche.
L'écorce du sapin saigna tout de suite étant en pleine sève; elle se détachait facilement.
L'aubier luisait dessous et était humide et frais sous les doigts. C'est pour montrer qu'on a passé par là, sans quoi on ne se le rappellerait pas soi-même...
Comme il rentrait, la tenancière de l'auberge l'appela. Elle tenait un papier à la main. C'était la feuille de police. Il s'installa dans la salle à boire et là, sur le bout d'une des tables de sapin peintes en brun, il s'occupa de la remplir. Diverses questions y étaient imprimées. Nom et prénoms... Il écrivit: Dubouloz, Maurice-André. Soulignez le prénom usuel. Il souligna Maurice. Age...: vingt-six ans. Profession. Il réfléchissait. Quelle profession? Il finit par mettre: manoeuvre.
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