[XI]

Le vendredi déjà les préparatifs commencèrent, la fête devant avoir lieu le dimanche[.]
Les filles du village voisin arrivèrent vers le soir avec les premières corbeilles, pleines de guirlandes de mousse piquées de roses en papier[.]
Cinq ou six filles ensemble, dans le soir qui venait, portant les corbeilles par l'anse; et des garçons étaient avec elles, d'autres, sur le pont de danse étaient déjà en train de planter des clous.
Ils montaient sur les échelles avec un marteau[.]
Le pont de danse, c'est seulement au-dessus d'un plancher surélevé un grand toit de tuiles à deux pans, soutenu par des troncs de sapin comme ceux dont on fait les poteaux de télégraphe avec[,] au fond, une tribune pour les musiciens.
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C'est rien de plus. Et c'est nu. Il faut donc bien qu'on vienne, qu'on bouche, qu'on garnisse, qu'on fasse joli, - comme justement on faisait.
Et tout le samedi encore, puis le soir vint; et on continuait. Et alors, lui, voilà, lui, à présent rôdant autour de ça.
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Désoeuvrement. On ne sait pas que faire, ni où aller. Pas moyen de rester seul, mais pas moyen non plus d'être avec tout ce monde, venir, et être là, et parler, et quand on vous parle répondre; pas moyen, - alors il tournait en rond dans l'ombre.
Et ce n'est pas qu'on vienne la chercher; non! ce n'est pas ça! On regarde seulement de loin parce qu'il y a beaucoup de choses à voir, et c'est une distraction. Jusqu'aux messieurs et dames pensionnaires qui étaient venus s'aider pour finir, parce qu'on était en retard, et tout ça s'agitait sous les lampes électriques. Les garçons grimpaient aux échelles.
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D'une main, ils tenaient le bout de la guirlande; dans l'autre, un marteau. Une fille, au-dessous d'eux, soulevait des deux bras le feston, à cause de son poids et qu'il pourrait casser n'étant qu'une ficelle sous les roses et la mousse. Le garçon prenait un clou. De tous les côtés, [on entendait] le bruit des marteaux. Un monsieur à pantalon de flanelle blanche était là. Le peintre était là. Jotterand était là. Elle avait été là. Elle ne fut plus là.
Et ce n'est pas qu'on soit venu la chercher! Simplement que c'est amusant, et puis c'est de l'occupation; et puis d'ailleurs elle n'est pas là; - mais que oui, tout à coup, elle revenait avec un panier;
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il voyait qu'on prenait les choses qu'il y avait dans le panier; c'est des lampions; elle n'avait pas l'air d'entendre[,] puis elle regarda autre part et plus loin, elle regarda encore[,] elle regardait tout autour d'elle; son regard vint sans qu'elle le sût jusqu'à lui[.]
«Comme si c'était sa faute quand même!»
Et alors Jotterand s'est assis sur le mur; il commence à jouer. On vit le monsieur à pantalon blanc s'approcher d'elle pour l'inviter. Elle a secoué la tête...
Sous les lampes, ah! quand même, comme elle est belle sous les lampes, quand elle passe, avec cet air absent qu'elle a, grande, fière, - pas comme avec moi!
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Ne voyant personne, n'entendant personne. Quelques couples déjà qui tournent, ça leur démange. Et elle avec personne, car personne ne compte plus. Il vit Frête venir encore[,] [parce que tout le monde en veut.] Eh bien, non: même pas Frête. Elle a secoué la tête[.]
Il a haussé les épaules, il enfonce les mains dans ses poches, il s'en va. Même lui. Elle ne veut pas.
Et Jotterand toujours sur son mur, levant et amenant à lui son instrument et l'appliquant contre sa joue; et on vient encore vers elle; et c'est non[.]
On l'invite, elle dit non.
Un essai. Un commencement. De quoi se mettre en train pour demain.
Ah! quand même!
Et puis tout à coup:«Georgette!...» parce qu'il la voit qui vient, et d'abord sa voix n'a pas osé sortir, c'est en dedans qu'il appelle; puis tout haut:«Georgette!... Georgette...!» comme elle passait non loin de lui, dans l'ombre, et on ne pouvait pas la voir, ni le voir, et elle ne l'avait pas vu lui non plus[.]
Alors quoi? Un essai qu'on fait? comme pour essayer de la retrouver, comme pour essayer encore[;]
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et tout de suite elle vient: elle a dit:«Est-ce toi?» [;] elle a dit:«Est-ce vrai que c'est toi? où étais-tu?...» Tout de suite venue, toute docile; et lui:
- Viens-tu un petit bout avec moi [?]
Ah! comme elle dit à présent oui tout de suite, et elle dit oui tout entière à tout et elle est prête à tout, comme il voit, quand c'est lui.
«Quand c'est moi.»
Et flatté alors peut-être et avec du contentement peut-être, trompé encore une fois sur lui-même. Mais qui est venue tout de suite, qui est là; qui a bien voulu, qui veut bien; et en effet elle vient et le suit[.]
Elle marche à côté de lui, il n'a rien dit, puis il a dit: «C'est qu'il y avait trop de monde.» Et elle: «Oh! oui.» Tellement changée! Alors c'est à cause de moi, quand même; et il faut penser à ça encore, pourquoi tout en allant il se tait de nouveau[.]
Il continuait de faire très chaud[.] Il y avait dans l'air comme un petit peu de lait bleu qui permettait
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de voir, mais pas très bien[.]
C'est ainsi qu'on ne se voit pas très bien non plus soi-même[.] C'est un essai qu'on fait. On ne se comprenait plus bien. A présent, on est là; on est là ensemble, je l'ai appelée, elle est venue tout de suite. Et tout à coup: «Pauvre petite!» Des sautes ainsi, des hauts, des bas, des non, des oui: qu'est-ce qu'on cherche, qu'est-ce qu'on veut? mais une tendresse vous vient comme quand le temps change, et un de ces vents chauds se lève, alors le talus penche et toute la profondeur de la terre subit.
Et il alla avec son bras, il le leva un peu, il cherchait avec son bras.
On n'y voyait plus. C'était dans le bois[.] Il la cherche avec le bras et la main; il l'a trouvée, parce qu'elle est restée fidèle à être là. On voyait seulement devant soi la couture blanche du chemin[,] mais il n'y a pas besoin à présent
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qu'on voie plus loin, ni davantage.«Ah! pauvre petite, vois-tu, qu'est-ce qu'on y peut? toi? moi? On ne t'accuse pas. On est un homme [et une femme...»] Alors l'oiseau de nuit s'est envolé sans autre bruit que celui des feuilles qu'il dérange; elle s'est serrée contre lui.«Reste là. Bouge plus, reste là! C'est ça[.]» Il s'est arrêté[.] Et, s'étant arrêté, il a pris cette tête contre lui[.]«Bouge plus! c'est ça[.] Qu'est-ce qu'il y a? Georgette? dis, qu'est-ce qu'il y a?» Tellement elle pleure, elle pleure, elle pleure. «Oui, je sais bien... Voyons!»
Et puis, au-dedans de lui, quelque chose encore qui fond et plie, au moment justement qu'elle se met elle aussi à plier comme inerte sur ses jambes et à pendre. Alors trahison ou
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quoi? et qu'on est donc trahi, et on se trahit soi-même? ou bien pour un essai nouveau, parce qu'on n'a peut-être pas su, et il faut essayer encore; - l'ayant prise, vite, avant qu'elle tombe, l'ayant prise, l'ayant soulevée; on est vaincu, on se renie soi-même; et on est quelqu'un et puis quelqu'un et puis encore quelqu'un...
Et [:] «Georgette!...»
Puis le mot étouffé, parce qu'il s'est penché, penché encore, tandis qu'il bute contre une racine parmi les feuilles mortes; et il y a l'odeur de la mousse écorchée, la forte grande odeur de la mousse et du terreau noir[.]
[Et quand il revit les étoiles, il y en eut deux, il y en eut trois, il y en eut quatre entre les branches dans du noir.] Mais aussi quelle distance! Elles semblaient moins en avant du ciel[.] C'était comme si par des trous on avait vu briller quelque chose. Moins comme des objets que comme un peu de la lueur qu'il y aurait eu de l'autre côté. A quelle distance, de l'autre côté, par ces toutes petites fenêtres? et au-delà de cette croûte, au-delà d'une écorce, comme si des fourmis l'avaient percé à jour[?] Une lumière là-bas, mais
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de l'autre côté; et on ne pourra jamais l'atteindre. A cause de cette [croûte], de cette écorce qu'il y a. Une chose de nouveau n'a pas été atteinte. Et il sent cette tête qui pèse sur son bras. Tout à coup il a retiré son bras. Inutile! tu sais[.] On a voulu essayer encore une fois[.] De nouveau, une chose n'a pas été atteinte. Comment dire? on n'a pas trouvé. Comme si c'était cette lumière qu'il y a derrière le ciel, qu'il vous aurait fallu; et là se tient la vérité, mais c'est seulement par les trous et hors de portée qu'on l'aperçoit, et elle se moque de vous, vous disant: «Non, tu ne peux pas; tu es là-bas, reste là-bas: tous les deux restez là-bas. Et séparés. Encore plus séparés l'un de l'autre que tu n'es de moi[.]» Alors il retire son bras.
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Alors il s'est assis:
- Viens-tu?
Et de nouveau de la dureté dans sa voix:
- Il te faut venir, puisque c'est fini.
Et plus rien; mais il se leva. Il tend les mains, cherchant à reconnaître où il était et quels obstacles il y aurait; il sentit des feuilles douces au bout de branches qu'il écarta; il les tenait écartées:
- Est-ce que tu viens?
On ne répondit rien. On n'avait toujours rien répondu, mais à présent
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[on] se levait.
Il dit: «C'est par ici. Attention. Il y a une grosse racine.»
On ne disait rien, mais on venait[.]
Il tint un instant encore la branche écartée, il la laissa aller. Le chemin parut écrit dans le noir. Il baissait la tête. On venait, on ne disait rien. On s'était mis à suivre sans rien dire. Et tout à coup ce fut comme un poids terrible [qu'il y a,] et c'est sans doute ce silence et en même temps cette présence et pas de présence, qu'elle soit là et qu'elle ne soit plus là; mais un grand poids[,] un toujours plus grand poids - et il avait à traîner ça, traînait ça sur le chemin derrière lui comme un corps sans vie. Comme s'il tenait ça par les cheveux et ça pendait derrière lui[,] ça traînait et c'était mort et ça pendait sur le chemin, s'accrochant aux cailloux, se râpant à la terre dure. Cette chose ne va plus pouvoir durer, on en a assez, quand est-ce qu'on en verra le bout? Quand? et quelle longueur encore de bois et de vie à avoir ça, à traîner ça, des arbres, du temps, des heures, et des arbres: ah! si on pouvait ouvrir sa main, seulement[.]
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Que ça demeure là derrière vous, que ça ne suive plus, qu'on s'en défasse enfin[,] qu'on en soit déchargé; - et regardant sa main: ah! vide enfin! vide et libre[,] vide et nue! cependant il fallait encore aller, comme il fit, et on ne peut plus.
Mais tout à coup vint de nouveau le bruit des marteaux. L'accordéon aussi venait dans l'épaisseur de la voûte des arbres, une ouverture arrondie dans le haut se montra. Il voyait qu'il allait sortir et le monde allait être retrouvé. Il s'est arrêté; il se retourne. Dans le poudroiement des étoiles, il l'aperçut toute proche de lui. Dans un petit peu de poussière bleue toute voisine et trop réelle. Et il dit, comme ça, s'étant donc arrêté:
- Vous avez cru peut-être qu'on allait vous épouser?... Eh bien, vous vous êtes trompée!...
Il n'y eut rien d'abord. Et puis tout à coup:
- Allez-vous-en!
Et ça revint [:]
- Allez-vous-en! allez-vous-en!
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