[VII]

Mme Chambaz se tenait devant son grand fourneau rempli de boulets d'anthracite[.] Sous les platanes du jardin, c'était plein de gens attablés. Août était venu et craquait comme quand le plafond prend feu. On voyait pendre entre les branches des parties de ciel qui cassaient, faisant penser à des poutres enflammées[.] Toutes les chambres sont occupées. La machine à distiller vient d'arriver.
Commencement d'août à peu près, et vers le 10 ou le 12; et nombreux ce soir-là
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dans cette arrière-cuisine, à cause des hommes qui étaient avec la machine. Un grand désordre dans la maison; il se communiquait à vous. Alors il semble que ce désordre se communique, dans ces moments de désordre matériel où il y a ces désordres d'une autre espèce. L'odeur aussi de la machine était terriblement forte jusque dans les chambres. La machine avait été installée tout contre une remise qui servait de garage; là ils entretenaient le feu jour et nuit. Le liquide chaud et fort tombait à fil dans un récipient de fer battu qui vous brûle les doigts quand on le vide. Après le repas, on était venu. Toutes les cerises mises au tonneau avaient été apportées et c'est les petites noires, pas bonnes à manger à la main, mais riches d'esprit.
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On devenait soûl rien que par l'odeur. On glissait dans les tas de noyaux. Après chaque panier, ils les jetaient n'importe où quitte à vous y faire brûler le cuir de vos souliers, si on ne faisait pas attention. Puis remise en train, départ. Et, à mesure qu'on avançait dans la soirée, les amateurs devenaient plus nombreux, vu qu'on buvait à crédit et on buvait tiède dans un pot qu'on se passait.
Il y eut ça deux soirs de suite. Il y avait des gens qu'on ne connaissait pas. Il y avait des dames pensionnaires; il y avait des messieurs pensionnaires qui venaient aussi; et un moment ils étaient là. Lin, M. Chambaz, le petit domestique suisse allemand étaient là. Il fut là. Georgette fut là. Tard encore dans la soirée, de dessous les platanes, un bruit d'assiettes qui venait, à la suite de quoi un ténor chante un air; c'était une société.
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Il se tenait debout contre le mur, à peu de distance du banc sur lequel Lin était assis; à un moment donné on vint se mettre à côté de lui.
L'éclairage qui sortait par le cul de la chaudière faisait une flaque par terre, qui obligeait la nuit à encore plus d'obscurité. Cependant on sait bien quand même que c'est toi. Pas besoin de se voir. Pas besoin de rien se dire. Viens seulement, approche-toi.
Elle vint. Elle lui prit la main. Ils se tenaient là. Le grand bruit des voix durait. On se mit à chanter de nouveau sous les platanes[.] Une dispute, des cris, des rires. Rien que l'odeur déjà qui soûle;
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et puis il y a cette chaleur. On ne sait pas si c'est hors de vous ou au-dedans de vous qu'elle se tient. Une lourdeur dans la tête; dans le coeur une lourdeur. On levait le bras il semblait qu'on eût à son bras quelque chose qui le tirait en bas. Il ne bougeait point, ni elle. Le pot de terre continuait à circuler. Les hommes buvaient à même le pot. L'homme de la chaudière prenait une pelle; il jetait du charbon dans le foyer. Ah! quand tout bouge comme ça, tout vacille, et il semble que tout va tomber, n'est-ce pas? bon et précieux qu'elle soit là! Oh! oui, bon et précieux! Qu'il y ait de nouveau ce point fixe à côté de nous, sinon on risquerait bien d'être entraîné. Et c'est ce qu'il pensa encore; puis voilà qu'il y eut que Lin s'était levé, n'ayant rien dit de toute la soirée; s'était levé de dessus son banc; et la suite, ce soir-là, ce premier soir, fut que Lin se leva. Vaguement on le vit qui secouait la tête, il dit:
- C'est peut-être bien pour aujourd'hui.
Quelqu'un se mit à rire.
Il dit:
- Ne ris pas! toi!
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Et brusquement tout le monde se tut, alors il y eut de nouveau la voix de Lin; et, comme s'il avait réfléchi:
- Non, ce ne sera pas pour aujourd'hui...
Il s'en allait[.] Ce Lin qui ne parlait jamais, sauf quand il vous parlait de ça!
- Qu'est-ce que vous voulez[,] dit quelqu'un, c'est une manie, une maladie!...
Et puis, comme plusieurs ne savaient pas de quoi il s'agissait:
- Depuis le temps qu'il vous annonce qu'il va se pendre[.]
(Ce gros Lin avec son cou rouge et une figure tout abîmée par les alcools.)
- Seulement ce n'est jamais pour le jour même, c'est toujours pour le lendemain!...
Rires. Et on reprenait:
- Et puis, après tout, qu'il aille se pendre! Santé!
- Santé!
Et ils rebuvaient tous, ayant pris soif à boire, tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, ce soir-là...
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