[XII]
Alors dès les 9 heures le lendemain matin elle fut partout, elle était partout. Sur la porte, sur le pont de danse, aux fenêtres, dans le jardin. Appelant les gens qui venaient, faisant des signes à tout le monde, vous parlant, s'interrompant, s'en allant, revenant; comme extrême- ment occupée, gaie, rieuse, plaisantant, et déjà toute prête et déjà habillée, avec une belle robe de mousseline blanche; vive, le regard vif, le teint vif, un beau sang rouge sous sa peau brune, le cou nu, ah! une figure si simple, rien que deux yeux, un nez, une bouche, comme la lune: et appelant ainsi le monde, puis se sauvant.
Vers les 10 heures Jotterand arriva. Elle l'appela par la fenêtre.
Il n'avait pas eu le temps de se débarrasser de son accordéon, comme il faisait toujours premièrement en le posant sur une table, et il était en train de lever sa main vers la courroie, lever la main
Alors dès les 9 heures le lendemain matin elle fut partout, elle était partout. Sur la porte, sur le pont de danse, aux fenêtres, dans le jardin. Appelant les gens qui venaient, faisant des signes à tout le monde, vous parlant, s'interrompant, s'en allant, revenant; comme extrême- ment occupée, gaie, rieuse, plaisantant, et déjà toute prête et déjà habillée, avec une belle robe de mousseline blanche; vive, le regard vif, le teint vif, un beau sang rouge sous sa peau brune, le cou nu, ah! une figure si simple, rien que deux yeux, un nez, une bouche, comme la lune: et appelant ainsi le monde, puis se sauvant.
Vers les 10 heures Jotterand arriva. Elle l'appela par la fenêtre.
Il n'avait pas eu le temps de se débarrasser de son accordéon, comme il faisait toujours premièrement en le posant sur une table, et il était en train de lever sa main vers la courroie, lever la main
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vers son épaule gauche, sur laquelle était passée la courroie, quand il fut appelé: alors il laissa retomber sa main...
- ...Oh! tu sais, moi!...
- Ça ne fait rien, disait-elle. Aujourd'hui même les boiteux dansent. Gardez-moi une polka!
Et elle n'était déjà plus à la fenêtre; puis voilà qu'elle s'y remontrait:
- Dites donc, Jotterand, vous n'avez pas vu Frête...
- Non.
- Eh bien, si vous le voyez, dites-lui bien qu'on compte sur lui...[,]
disant ces choses à voix très haute; et Jotterand fit le salut militaire, les talons joints; et:
- A vos ordres.
Les gens de la fête se montraient déjà. D'abord ceux qui vendent dans ces fêtes et ils ont des petits commerces, alors ils viennent de bonne heure[,] ayant leurs échoppes à dresser, leurs marchandises à déballer; un marchand de jouets à 2 sous, un autre, une marchande de pains d'épices, une vieille qui vendait des glaces; et ils tiraient leurs petites voitures qu'ils amenèrent devant le pont de danse et les rangeaient là de chaque côté
- ...Oh! tu sais, moi!...
- Ça ne fait rien, disait-elle. Aujourd'hui même les boiteux dansent. Gardez-moi une polka!
Et elle n'était déjà plus à la fenêtre; puis voilà qu'elle s'y remontrait:
- Dites donc, Jotterand, vous n'avez pas vu Frête...
- Non.
- Eh bien, si vous le voyez, dites-lui bien qu'on compte sur lui...[,]
disant ces choses à voix très haute; et Jotterand fit le salut militaire, les talons joints; et:
- A vos ordres.
Les gens de la fête se montraient déjà. D'abord ceux qui vendent dans ces fêtes et ils ont des petits commerces, alors ils viennent de bonne heure[,] ayant leurs échoppes à dresser, leurs marchandises à déballer; un marchand de jouets à 2 sous, un autre, une marchande de pains d'épices, une vieille qui vendait des glaces; et ils tiraient leurs petites voitures qu'ils amenèrent devant le pont de danse et les rangeaient là de chaque côté
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de l'entrée, au bas de ces quatre ou cinq marches qui y mènent, le premier arrivé prenant la meilleure place.
Puis des voitures de provisions, celle du boucher, celle du boulanger, une qui amenait des bouteilles de bière; puis les chars à bancs aussi commencèrent, et un homme sans jambes fut descendu de [l'un d'eux], le corps monté sur deux bascules et tenant à la main les espèces de supports, grâce auxquels il avançait. Il fallut le prendre dans les bras comme un tout petit enfant. Il avait avec lui un oiseau vert dans une cage. Sur un tapis qu'il étalait étaient des enveloppes de toutes les couleurs. Ça coûte 2 sous, il ouvrait la cage. L'oiseau prenait une des enveloppes dans son bec, comme s'il piquait dans du grain. Là ton avenir est écrit, là est écrit qui tu es et qui tu seras.
Il alla pendre à l'espagnolette de la fenêtre un petit miroir qu'il avait[.]
- Comment? lui avait dit Mme Chambaz, pas possible! vous partez!
Puis des voitures de provisions, celle du boucher, celle du boulanger, une qui amenait des bouteilles de bière; puis les chars à bancs aussi commencèrent, et un homme sans jambes fut descendu de [l'un d'eux], le corps monté sur deux bascules et tenant à la main les espèces de supports, grâce auxquels il avançait. Il fallut le prendre dans les bras comme un tout petit enfant. Il avait avec lui un oiseau vert dans une cage. Sur un tapis qu'il étalait étaient des enveloppes de toutes les couleurs. Ça coûte 2 sous, il ouvrait la cage. L'oiseau prenait une des enveloppes dans son bec, comme s'il piquait dans du grain. Là ton avenir est écrit, là est écrit qui tu es et qui tu seras.
Il alla pendre à l'espagnolette de la fenêtre un petit miroir qu'il avait[.]
- Comment? lui avait dit Mme Chambaz, pas possible! vous partez!
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- Oui, et je suis venu vous payer ce que je vous dois[.]
Il avait payé.
Il s'avança vers le miroir et en même temps il s'avançait vers le jour.
Là au moins est une promesse qui est tenue, tandis qu'il s'avançait de l'obscur vers le moins obscur. Il avait pendu le miroir à l'espagnolette et s'y voyait venant. Il s'y voyait se rapprochant, avec une grande figure, une toujours plus grande figure. Il s'étonna de voir comme sa barbe avait poussé. D'abord, il ne se reconnut pas. Ah! on change sans s'en douter; ça se fait en dehors de vous et contre vous; mais maintenant on vient et on va faire à son tour. On va venir et on va faire de son côté. Il avait tout ce qu'il fallait; commencer, - recommencer. Un blaireau, un morceau de savon, un cuir à rasoir, un rasoir. Il passait lentement le rasoir sur le cuir. D'un côté d'abord, puis de l'autre, comme on doit à cause du fil et, le tout lentement, tranquillement, soigneusement; faisant à présent lever la mousse du savon dans la cuvette, revenant alors avec sa figure, mais on va la faire changer. Revenant vers le jour et là était cette vieille image de lui, mais elle ne va plus y être pour longtemps. Il frottait, elle fut cachée. Il frottait, il frottait: il faisait se lever toute une construction de mousse et quelque chose
Il avait payé.
Il s'avança vers le miroir et en même temps il s'avançait vers le jour.
Là au moins est une promesse qui est tenue, tandis qu'il s'avançait de l'obscur vers le moins obscur. Il avait pendu le miroir à l'espagnolette et s'y voyait venant. Il s'y voyait se rapprochant, avec une grande figure, une toujours plus grande figure. Il s'étonna de voir comme sa barbe avait poussé. D'abord, il ne se reconnut pas. Ah! on change sans s'en douter; ça se fait en dehors de vous et contre vous; mais maintenant on vient et on va faire à son tour. On va venir et on va faire de son côté. Il avait tout ce qu'il fallait; commencer, - recommencer. Un blaireau, un morceau de savon, un cuir à rasoir, un rasoir. Il passait lentement le rasoir sur le cuir. D'un côté d'abord, puis de l'autre, comme on doit à cause du fil et, le tout lentement, tranquillement, soigneusement; faisant à présent lever la mousse du savon dans la cuvette, revenant alors avec sa figure, mais on va la faire changer. Revenant vers le jour et là était cette vieille image de lui, mais elle ne va plus y être pour longtemps. Il frottait, elle fut cachée. Il frottait, il frottait: il faisait se lever toute une construction de mousse et quelque chose
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disparaissait dessous, et s'en allait. Changement, mais annonce d'un autre bien plus grand, parce qu'on va sortir de là neuf, refait à neuf. Et surtout ne pas t'attacher! Parmi l'air et les feuilles et les branches des arbres avec des ronds de ciel comme des fruits dedans, - et encore de côté contre ces murs de la remise, il voit quelque chose, c'est une table, et l'homme à la blouse bleue déteinte y est assis. «T'attache pas, t'attache pas!» - frottant toujours. C'est ça qui est vrai. T'attache pas.
Il voit la blouse bleue déteinte dans l'après-midi à une table avec la pipe d'un côté, le tabac de l'autre côté; et ça, ça pend encore là un moment contre le mur de la remise et parmi les arbres, quand ça redit la chose[.] Et on voit à présent que c'était la vérité. Et on va se refaire à la ressemblance de ce qui est vrai. Sortir, tirer de soi une nouvelle apparence de soi, - frottant, puis venant avec le plat de la lame, - et puis on s'en ira. Les temps sont posés l'un à côté de l'autre et les lieux sont posés l'un à côté de l'autre, comme les perles d'un collier. Sans chercher à comprendre. Il n'y a point de centre. Il ôtait la mousse blanche. Il sortait neuf de lui[.] Il se passa la main sur les joues et le menton; et tout un nouveau visage venait qu'il s'était fait, qu'il s'était refait[.]
Il voit la blouse bleue déteinte dans l'après-midi à une table avec la pipe d'un côté, le tabac de l'autre côté; et ça, ça pend encore là un moment contre le mur de la remise et parmi les arbres, quand ça redit la chose[.] Et on voit à présent que c'était la vérité. Et on va se refaire à la ressemblance de ce qui est vrai. Sortir, tirer de soi une nouvelle apparence de soi, - frottant, puis venant avec le plat de la lame, - et puis on s'en ira. Les temps sont posés l'un à côté de l'autre et les lieux sont posés l'un à côté de l'autre, comme les perles d'un collier. Sans chercher à comprendre. Il n'y a point de centre. Il ôtait la mousse blanche. Il sortait neuf de lui[.] Il se passa la main sur les joues et le menton; et tout un nouveau visage venait qu'il s'était fait, qu'il s'était refait[.]
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Simple, grave, tranquille, décidé, parce que ça y est! et on a été et on va encore aller. On commençait à entendre les premières trompettes de carton dans lesquelles des enfants soufflent. Il se lava à grande eau. Il frottait des deux mains, et avec le linge rugueux, sa figure, son cou, - parce qu'il faut être prêt. Puis il changea de chemise. Il alla prendre dans le placard sa valise et il en sortit ses habits du dimanche, les déplia, les étendit sur le lit. Et les vieux, ceux d'avant, ceux dans lesquels elle m'a connu, fini! Il avait trouvé dans la valise un col empesé et une cravate. Il mit son col, il noua la cravate. C'était une cravate verte rayée de noir, il s'appliqua à bien faire le noeud. Il se regarda: on tire tout le temps un homme nouveau de soi. On est un homme riche d'hommes. On va changer; on va leur montrer. Il avait passé son pantalon neuf et son gilet. Il avait une brosse, il les brossa. Il avait ciré ses souliers. Comme d'autres font pour se rendre auprès de quelqu'un: moi c'est pour me rendre auprès de qui je suis et de moi.
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Ayant passé sa veste, et puis voilà. Et il se regarda encore, regarda encore autour de lui dans la chambre; recueillit les derniers petits objets qui traînaient, mit sa montre dans sa poche, referma le miroir, le glissa dans la valise. Elle était de fort carton recouvert de toile brune et garnie en dedans de papier gris à lignes rouges qui faisaient penser à des portées à musique: il pesa de toutes ses forces sur le contenu pour le faire entrer, parce qu'elle était très pleine; puis la ferma. Et tout ce qu'on possède est là. Alors liberté! On part; on prend tout ce qu'on a avec soi. Tout ce qu'on possède au monde on le met sur son dos; et rien de vous ne reste aux endroits où on a été.
Avisant son bâton dans le coin[.] Revenant avec son bâton[.]
Midi sonnait, il descendit manger.
C'était déjà la fête. Personne ne fit attention à lui. La salle à boire, la cuisine, les corridors, l'arrière-cuisine étaient pleins d'inconnus dans la grande chaleur. Il y avait une drôle de couleur dans l'air, comme quand on regarde le soleil à travers un verre fumé; laquelle couleur
Avisant son bâton dans le coin[.] Revenant avec son bâton[.]
Midi sonnait, il descendit manger.
C'était déjà la fête. Personne ne fit attention à lui. La salle à boire, la cuisine, les corridors, l'arrière-cuisine étaient pleins d'inconnus dans la grande chaleur. Il y avait une drôle de couleur dans l'air, comme quand on regarde le soleil à travers un verre fumé; laquelle couleur
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s'y bousculait. Il se servit lui-même comme il put; il mangea sur un coin de table. Il avait faim. Il mangea et il but. Tout le temps, des automobiles arrivaient, qu'on entendait corner, puis elles grelottaient sur place comme une vitre mal fixée. Des grelottières aussi étaient secouées faisant penser à des rires d'enfants. C'est les choses qu'on va quitter, alors elles viennent plus près de vous, elles s'enroulent autour de vos jambes, [elles vous entrent], elles vous viennent sur le coeur, elles s'y marquent, elles s'y impriment, elles vous font mal avec leurs épines comme quand on s'est pris dans des ronces, et pour s'en défaire on tire dessus. Mais tirer seulement! Il n'y a qu'à tirer quand même. Il avait fini, il se leva; il tirait
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sur ce qui lui faisait mal pour avoir un peu plus mal encore, et puis ce sera fini. Il ôta de lui cette arrière-cuisine encore, la cuisine où il était entré pour dire adieu, ces corridors; son bâton l'avait attendu. Il le prit, il prit la valise. Il ôta ces murs d'autour de lui. Il ôta également quelqu'un d'autour de lui, ayant passé son bâton dans la poignée de cuir, puis il donna un grand mouvement jusque par-dessus son épaule vers en arrière. Le poids vint alors sur son dos. Il ferma les yeux; il les rouvrit. Il ôta ce quelqu'un; ferma les yeux puis les rouvrit[.]
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Les noyers d'abord tombèrent et furent où il n'était plus, puis le verger y descendit. A présent, les toits allaient s'aplatissant contre terre, les arbres aussi diminuaient de taille, comme il sentait, sans s'être retourné. Et liberté! Et mort, et mort de ce qu'on a quitté, de ce qui n'est pas nous, de ce qui n'est plus nous, mort de ce qu'on laisse derrière soi, mais agrandissement de vous, naissance de ce qui est devant! - étant arrivé devant l'étendue et plus rien que cette étendue, et plus loin la côte rocheuse, avec des buissons, puis des vignes. Il s'était mis à grandir par rapport à elle et contre elle. Il allait et à mesure [que] la côte diminuait, il s'augmentait. Avec sa tête qui d'abord fut en bas, puis plus haut, ses épaules aussi qui montèrent, tout son corps montait[.] Les choses allaient devant lui de haut en bas et il allait de bas en haut. Et sa tête monta encore le long des étages rocheux, d'un buisson à l'autre, d'un talus à l'autre le long des vignes avec leurs murs, le long des bois qui viennent ensuite, puis elle gagna la crête, ensuite elle fut dans le ciel. C'était un ciel brunâtre avec toujours une couleur comme si on regardait à travers un verre fumé. Une cendre occupait les airs dans lesquels
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il se déplaçait et il y avait logé ses épaules. La tête et les épaules au-dessus des objets d'en bas, les épaules qu'il balançait sous son chapeau de feutre; alors on voyait ce balancement se communiquer de droite et de gauche, il semblait qu'il portât l'espace aussi sur ses épaules et l'espace s'y balançait. L'espace retrouvé, et plus rien que lui à présent, et pour lui-même, sans qu'on en attende rien. Les routes à nouveau et rien: et seulement les routes et rien; et seulement le mouvement, et rien; et aller et puis rien: et voir les choses venir une à une, voir les choses venir et être quittées une à une, et rien de plus mais on est fort.
La route se présenta. Il avait pris par des sentiers de traverse: au bout était la route: il y venait, puis il y fut. Route connue, pays connu. Large, grande, belle route, bien entretenue et goudronnée, à cause des automobiles, avec ses bornes kilométriques, et elle allait premièrement à plat, puis on la voyait s'enfoncer. Il s'engagea à nouveau sur la route, pays connu, mais on va seulement le
La route se présenta. Il avait pris par des sentiers de traverse: au bout était la route: il y venait, puis il y fut. Route connue, pays connu. Large, grande, belle route, bien entretenue et goudronnée, à cause des automobiles, avec ses bornes kilométriques, et elle allait premièrement à plat, puis on la voyait s'enfoncer. Il s'engagea à nouveau sur la route, pays connu, mais on va seulement le
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traverser. Et le traverser pour le mieux fuir et le quitter. Aller au travers pour mieux s'en défaire. Et ayant donc suivi la route, il la vit qui s'enfonçait. Il s'enfonça avec elle[.] Des quantités de monde s'étaient mis
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à venir à sa rencontre, qui allaient à la fête[.] Des jeunes gens avaient avec [eux] leur bicyclette, et ayant roulé leur veston sur le guidon, marchaient à côté de leur machine qu'ils poussaient.
Un char à bancs chargé de garçons et de filles qui chantaient était tiré par deux chevaux tout brillants et argentés de sueur. Il marchait sur le bord de la route de façon à n'avoir pas besoin de se déranger; ce bord avait été comme effacé à la gomme par la poussière. Rien n'était plus délimité. A cause de la couleur de l'air, qui était la même que celle des choses, et de cette cendre fine répandue partout on ne distinguait plus nettement le commencement ni la fin de rien. Confusion: comme à la fin du monde ou au commencement du monde. Jour douteux, journée douteuse: journée où on disait que tout va recommencer, tout va être obligé de finir, puis de recommencer. Moment qu'on ne va plus rien savoir et déjà il y a ce grand mélange de savoir et ne pas savoir dans les têtes[.] Seulement et toujours ces sauterelles grises qui deviennent bleues quand elles s'envolent
Un char à bancs chargé de garçons et de filles qui chantaient était tiré par deux chevaux tout brillants et argentés de sueur. Il marchait sur le bord de la route de façon à n'avoir pas besoin de se déranger; ce bord avait été comme effacé à la gomme par la poussière. Rien n'était plus délimité. A cause de la couleur de l'air, qui était la même que celle des choses, et de cette cendre fine répandue partout on ne distinguait plus nettement le commencement ni la fin de rien. Confusion: comme à la fin du monde ou au commencement du monde. Jour douteux, journée douteuse: journée où on disait que tout va recommencer, tout va être obligé de finir, puis de recommencer. Moment qu'on ne va plus rien savoir et déjà il y a ce grand mélange de savoir et ne pas savoir dans les têtes[.] Seulement et toujours ces sauterelles grises qui deviennent bleues quand elles s'envolent
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en abondance autour de vous comme les étincelles d'un grand feu; et on dirait qu'on a aussi un grand feu dans la tête. Aller quand même. Et puis aller. Un camion automobile arrivait maintenant[,] montant la côte. A cause du bruit du moteur, le bruit qu'on faisait dessus ne s'entendit que quand il fut tout près. Alors on vit aussi que le camion était tout orné de petits drapeaux, et d'ailleurs plein à déborder, garçons et filles se tenant par la taille, se tenant par le cou, ou bien restés debout[.] Quand ils virent Maurice[,] ils se tournèrent vers lui. Ils lui tiraient leur chapeau, les filles lui faisaient des signes de la main; ils crièrent tous ensemble des choses qu'on ne comprenait pas[.] Puis le camion le dépassa [;] le bruit des voix diminuait: adieu. Et voilà que tout est déjà en train de disparaître à cause de l'épais nuage gris et blanc qui se lève: alors adieu, s'étant retourné, pensait-il, adieu encore à ça faisant des signes et en même temps il faisait signe et disait adieu à toutes ces choses
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d'en arrière et aux lieux où les hommes vivent ensemble où on a été deux, soi-même[,] parce qu'on n'est plus même deux[.]
De nouveau tourné vers en avant: de nouveau des gens venant, lui glissant contre, de nouveau des groupes approchés de lui et un instant le touchant de l'épaule, puis comme s'ils n'avaient pas été.
Il vient des gens, il vient des choses: ah! posés seulement les uns à côté des autres, et seulement posées les unes à côté des autres.
Il était arrivé au pont: il le passa; il y eut ensuite les gravières qu'il mesura de l'coeur et toisa longuement, comme quand on défie quelqu'un; puis son coeur les quitta. Il montait à présent. Il montait, et il monta encore[.] Alors, derrière lui, il sembla que les choses s'écoulaient plus vite, n'ayant qu'à se laisser aller à la pente: les choses, le pays: parce que dans un moment, sur la crête, quand on y sera[,] quand on l'aura franchie et surmontée: ah! les choses
De nouveau tourné vers en avant: de nouveau des gens venant, lui glissant contre, de nouveau des groupes approchés de lui et un instant le touchant de l'épaule, puis comme s'ils n'avaient pas été.
Il vient des gens, il vient des choses: ah! posés seulement les uns à côté des autres, et seulement posées les unes à côté des autres.
Il était arrivé au pont: il le passa; il y eut ensuite les gravières qu'il mesura de l'coeur et toisa longuement, comme quand on défie quelqu'un; puis son coeur les quitta. Il montait à présent. Il montait, et il monta encore[.] Alors, derrière lui, il sembla que les choses s'écoulaient plus vite, n'ayant qu'à se laisser aller à la pente: les choses, le pays: parce que dans un moment, sur la crête, quand on y sera[,] quand on l'aura franchie et surmontée: ah! les choses
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se cassent en deux, nos vies se cassent en deux, nous-mêmes nous cassons en deux: mais c'est ça qui est beau! pays que je quitte parce que je veux! et moi je me quitte, mais c'est que je veux - portant encore un regard devant lui pour connaître l'espace qui lui restait à parcourir: peu de chose; pressant alors le pas; et encore un effort, encore un coup d'épaule[,] faisant encore une fois remonter sur son dos sa valise et puis elle ne pèsera plus...
Elle ne pèsera plus rien. On sera de l'autre côté.
Et il y eut alors un bouquet de sapins. Et entre ce bouquet de sapins et un bois qui était sur la droite, il [se] fit comme une entaille. Dans cette entaille, le ciel se mit à se creuser, se prolonger, par une ride qui se faisait devant vous, et il en venait, il en venait encore; à mesure qu'on avançait il en venait davantage; on le tirait à soi, il ne finissait pas, il ne s'épuisait pas; comme quand on déroule
Elle ne pèsera plus rien. On sera de l'autre côté.
Et il y eut alors un bouquet de sapins. Et entre ce bouquet de sapins et un bois qui était sur la droite, il [se] fit comme une entaille. Dans cette entaille, le ciel se mit à se creuser, se prolonger, par une ride qui se faisait devant vous, et il en venait, il en venait encore; à mesure qu'on avançait il en venait davantage; on le tirait à soi, il ne finissait pas, il ne s'épuisait pas; comme quand on déroule
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une pièce d'étoffe hors d'un coffre[.]
C'est le commencement, c'est le grand recommencement.
[Un lambeau des choses anciennes pend encore derrière vous, mais hardi!]
Et il vit en effet venir les choses nouvelles tandis que les anciennes tombaient derrière lui.
Venir sous ce ciel un pays nouveau, s'étant défait du vieux[.] Une gare de chemin de fer.
Devant cette gare les rails entrecroisés qui brillent comme des ornières après qu'il a plu.
Une usine se montra [avec] sa grande cheminée; c'était une tuilerie [;] [sur les rayons superposés, les briques étaient rangées comme des livres.]
C'est le commencement, c'est le grand recommencement.
[Un lambeau des choses anciennes pend encore derrière vous, mais hardi!]
Et il vit en effet venir les choses nouvelles tandis que les anciennes tombaient derrière lui.
Venir sous ce ciel un pays nouveau, s'étant défait du vieux[.] Une gare de chemin de fer.
Devant cette gare les rails entrecroisés qui brillent comme des ornières après qu'il a plu.
Une usine se montra [avec] sa grande cheminée; c'était une tuilerie [;] [sur les rayons superposés, les briques étaient rangées comme des livres.]
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