[IX]
Et à présent, celle qui est là, n'est plus elle; celle qu'elle était[,] on l'a détruite, on a tout détruit.
Les choses, mais une au milieu: la grande chose, la chose fixe.
La chose dont il est dit qu'elle est riche, comme quand l'arbre produit, comme quand il y a une source, et l'eau en sort, en sort encore, et il n'y aura plus de fin à cette eau[.]
Une chose qui était; à présent elle n'est plus.
On voulait tout, et tout à la fois[,] on était trop gourmand de la vie[.] Il faut que le corps et le coeur aillent ensemble. Le coeur et le corps, l'esprit aussi, l'intelligence. Il faut d'abord avoir acquis; il faut d'abord avoir payé.
Et, à présent, fini! Allant sur la route. J'ai détruit ça, j'ai tout détruit!
Et à présent, celle qui est là, n'est plus elle; celle qu'elle était[,] on l'a détruite, on a tout détruit.
Les choses, mais une au milieu: la grande chose, la chose fixe.
La chose dont il est dit qu'elle est riche, comme quand l'arbre produit, comme quand il y a une source, et l'eau en sort, en sort encore, et il n'y aura plus de fin à cette eau[.]
Une chose qui était; à présent elle n'est plus.
On voulait tout, et tout à la fois[,] on était trop gourmand de la vie[.] Il faut que le corps et le coeur aillent ensemble. Le coeur et le corps, l'esprit aussi, l'intelligence. Il faut d'abord avoir acquis; il faut d'abord avoir payé.
Et, à présent, fini! Allant sur la route. J'ai détruit ça, j'ai tout détruit!
[114]
Le soleil s'était mis à être gris pour toujours sur les pierres[,] le sable, les feuilles. Il se remet pourtant à son travail: il travailla comme d'ordinaire. Le changement ne se voit pas. Il allait et faisait parmi ces autres qui allaient et faisaient, il s'engrenait à eux comme un rouage dans le rouage. Avec toujours la chaîne des pelles qui va, la guirlande des bras en travers des étages, et des cribles sur chaque étage; et en bas, encore une fois (regardant vers en bas) là le vieux Larpin aussi qui va, son foulard blanc, sa veste noire, le fouet jeté autour du cou, les mains dans les poches, à tout petits pas, - qui va, et le vieux cheval blanc qui va
[115]
- dans des lieux vides d'air pour nous, vides de croire, vides de joie, mais ça ne se voit pas.
Et toute la journée ainsi.
[A présent le soir est venu.]
Jotterand seul était venu, comme de coutume, lui aussi, et avait été s'asseoir au bas bout de la table comme de coutume. Longtemps, ils furent seuls. Lin n'était pas venu, mais il ne fut pas question de lui. La machine à distiller était partie, ayant travaillé trois jours et deux nuits. Les papiers à mouches pendaient à deux places; ayant beaucoup servi ce jour-là, ils étaient devenus tout noirs. Lui, où est-ce qu'on l'avait mis, ce Lin? Mais il ne fut question de rien. [Point de Lin.] Fini lui aussi; on compte pour si peu. Et alors, encore, les deux, rien que les deux, d'abord, et longtemps seuls, et assis là sans rien se dire. Il y avait seule- ment que Jotterand le regardait de temps à autre; - à cause que les chemins qu'on a suivis ne sont peut-être pas les bons, - mais on le sait assez, voyez-vous...
Toujours ces voix dans le soir et ce bruit. Quand elle vint, il ne leva
Et toute la journée ainsi.
[A présent le soir est venu.]
Jotterand seul était venu, comme de coutume, lui aussi, et avait été s'asseoir au bas bout de la table comme de coutume. Longtemps, ils furent seuls. Lin n'était pas venu, mais il ne fut pas question de lui. La machine à distiller était partie, ayant travaillé trois jours et deux nuits. Les papiers à mouches pendaient à deux places; ayant beaucoup servi ce jour-là, ils étaient devenus tout noirs. Lui, où est-ce qu'on l'avait mis, ce Lin? Mais il ne fut question de rien. [Point de Lin.] Fini lui aussi; on compte pour si peu. Et alors, encore, les deux, rien que les deux, d'abord, et longtemps seuls, et assis là sans rien se dire. Il y avait seule- ment que Jotterand le regardait de temps à autre; - à cause que les chemins qu'on a suivis ne sont peut-être pas les bons, - mais on le sait assez, voyez-vous...
Toujours ces voix dans le soir et ce bruit. Quand elle vint, il ne leva
[116]
pas la tête. Elle ne parla pas. Jotterand ne lui parla pas. Elle entrait, elle sortait; elle fit son service[.] Ils attaquèrent encore un peu le temps ensemble; - les bons chemins et les mauvais chemins, car il faut que le coeur y soit; et il faut qu'il aille devant, il vous attend[.]
[Ah! à présent... Et l'accordéon qui venait.]
L'accordéon vint de nouveau, à cause que c'était une vieille habitude. L'accordéon peut-être aussi qu'il cherche à tromper le silence. [«]Qu'est-ce qu'il y a que Jotterand me regarde, de nouveau; je vous dis que je sais bien, je sais bien[,] vous avez raison; les bons et les mauvais chemins et on n'a pas pris le bon...[»]
[Ah! à présent... Et l'accordéon qui venait.]
L'accordéon vint de nouveau, à cause que c'était une vieille habitude. L'accordéon peut-être aussi qu'il cherche à tromper le silence. [«]Qu'est-ce qu'il y a que Jotterand me regarde, de nouveau; je vous dis que je sais bien, je sais bien[,] vous avez raison; les bons et les mauvais chemins et on n'a pas pris le bon...[»]
[117]
Ses gros doigts, sa grosse figure qu'il tient penchée de côté; et puis il la tourne vers vous. Oh! vous avez raison, on n'accuse personne, pas besoin, voyez-vous; c'est ma faute à moi, c'est ma faute à moi; - il se roule une cigarette. A présent Jotterand ne vous regarde plus; il se roule lui aussi une cigarette.
Et alors:
- Bonsoir! Bonne nuit!
- Bonsoir! Bonne nuit!...
Jotterand a joué encore assez longtemps, comme Maurice entendait à présent par sa fenêtre grande ouverte, parmi ces autres bruits, les voix, les rires, les gens qui dînent dehors; s'étant assis sur son lit.
Et longtemps encore les branches devant lui ont trempé dans de la couleur, dans plusieurs couleurs, dans de la dorée, dans de la rose ensuite, puis dans de la violette comme quand les champs de trèfle sont en fleurs.
Il est venu du gris, pour finir.
Et alors:
- Bonsoir! Bonne nuit!
- Bonsoir! Bonne nuit!...
Jotterand a joué encore assez longtemps, comme Maurice entendait à présent par sa fenêtre grande ouverte, parmi ces autres bruits, les voix, les rires, les gens qui dînent dehors; s'étant assis sur son lit.
Et longtemps encore les branches devant lui ont trempé dans de la couleur, dans plusieurs couleurs, dans de la dorée, dans de la rose ensuite, puis dans de la violette comme quand les champs de trèfle sont en fleurs.
Il est venu du gris, pour finir.
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Et il devait s'attendre à ça, peut-être est-ce pourquoi il était resté là. Tout à coup, cette pauvre voix, cette pauvre voix qu'il y eut derrière la porte: «Maurice!... s'il vous plaît... Maurice [!]...»
- Oh! entrez seulement, dit-il, je ne vous en empêche pas.
Et pis que tout alors pour elle, bien pis qu'elle n'aurait pensé, probablement, et que les colères, les grossièretés, les injures, ou être chassée[.] Et qu'elle entre quand même, et que quand même, elle soit entrée; pauvre chose docile qui attend, prête à tout, qui n'ose pas se plaindre, qui n'ose plus rien dire, qu'on voit qui a pleuré, qui n'ose ni se plaindre, ni avancer, ni reculer, ni seulement bouger, comme une petite fille qui a été grondée... Et lui:
- Oh! je ne vous reproche rien. C'est ma faute, on est drôlement fait. Mais qu'est-ce que vous voulez [?] On n'y peut rien changer.
Elle a recommencé à pleurer.
- Oh! entrez seulement, dit-il, je ne vous en empêche pas.
Et pis que tout alors pour elle, bien pis qu'elle n'aurait pensé, probablement, et que les colères, les grossièretés, les injures, ou être chassée[.] Et qu'elle entre quand même, et que quand même, elle soit entrée; pauvre chose docile qui attend, prête à tout, qui n'ose pas se plaindre, qui n'ose plus rien dire, qu'on voit qui a pleuré, qui n'ose ni se plaindre, ni avancer, ni reculer, ni seulement bouger, comme une petite fille qui a été grondée... Et lui:
- Oh! je ne vous reproche rien. C'est ma faute, on est drôlement fait. Mais qu'est-ce que vous voulez [?] On n'y peut rien changer.
Elle a recommencé à pleurer.
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