[IV]

Il était sorti, il était seul[,] il allait[,] il ne savait pas où il allait[.] Des hauts. Des bas. Et puis maintenant tout en bas. Il n'y a plus d'espoir[.] C'est dimanche. Il faisait un épais brouillard. Bien qu'il n'y eût pas grand monde sur les chemins, il évitait les chemins. Mais même là où il n'y avait personne. Parce qu'il n'y a pas que les hommes. Là où il n'y a pas les hommes c'est par les choses qu'on est blessé. Là où il y avait le bruit, c'est par le bruit qu'il était blessé; là où il y avait le silence, par le silence. Blessé par le bruit, par l'absence de bruit. Voilà comment on est. Quand un chien aboie, un enfant pleure, un fouet claque; quand l'oiseau appelle, l'oiseau cesse d'appeler. Dur de penser, de marcher; dur de ne pas penser, dur de ne pas marcher. On ne voyait pas à plus de dix pas devant soi. Il connut seulement, à un moment donné, que le terrain commençait à descendre[.]
[41 r.]
[41 v.]
[42]
Il se laissa descendre en même temps que le terrain. Qu'est-ce que ça fait? Se mélangeant au bruit du lac, un autre bruit commençait de venir; c'était la rivière. Il n'eut qu'à pousser un peu plus loin[.] Elle avait jauni, elle avait grossi. Il se mit à la longer. [Et alors] la chose roula devant lui, comme une noix hors de son brou[.] Une petite maison fut là[,] devant laquelle Jotterand était assis sur un de ces billots qui servent à couper le bois.
Un chien courant se tenait couché à ses pieds; le chien gronda; Jotterand le fit taire. Il vint à la rencontre de Maurice, il lui tendit la main; il lui dit:
- Asseyez-vous un moment.
[43]
[44]
Dubouloz fit comme on lui disait de faire[.]
- Alors vous faites un petit tour? [Et Jotterand faisant un geste en rond, montrait avec la main des choses qu'on ne pouvait pas voir, parce qu'il n'y en avait plus ce jour-là.] On savait seulement à cause de son bruit que la rivière était tout à côté; on put même la voir un instant, parmi ces linges de brouillard qui pendaient comme une lessive, avec un bouquet d'aulnes penchés vers l'eau comme quand on veut boire, [mais ils se recachaient.]
Et la conversation continua comme elle put[.]
[45 r.]
[45 v.]
- Je vivais avec ma mère[,] dit encore J[otterand]; elle est morte l'année passée; alors je suis tout seul, et vous voyez, ici, on n'est pas souvent [dérangé.] De temps en temps, il caressait son chien. Le lac venait sous vent et on dit que le lac brasse; c'est avant le mauvais temps ou après le mauvais temps. Jamais d'arrêt entre ses phrases. Elles venaient. On se tait, il est là: on parle[,] il continue à être là; on l'a hors de soi et en même temps au-dedans de soi[.] Est-ce pourquoi ils parlaient si peu? Laisser le lac venir et dire; nous, presque rien, juste ce qu'il faut; - comme à présent eux de nouveau. Jotterand parce qu'il suivait son idée:
- Enfin, on a toujours un compagnon...
Et il montra son chien.
[46]
- J'ai mon chien, c'est une bonne bête; en tout cas, il m'est fidèle.
Il le fit rouler sur le dos. Le chien se défendait avec ses pattes.
- C'est sans méchanceté...
Pourquoi est-ce qu'on a tellement mal? pourquoi tout à coup est-ce qu'on a tellement mal, avec une tellement grande envie de s'en aller?
- C'est sans méchanceté, c'est obéissant, c'est doux, ça n'est pas ingrat. Il n'y a qu'à regarder ses yeux.
Et il regarda le chien. Et le chien le regardait. Silence alors. Maurice se leva...
Il descendait encore la rivière; on glissait sur cet étroit chemin détrempé. Il y a qu'on est
[47]
plus seul encore qu'on n'a jamais été. A cause d'une chose qu'on a eue, et on ne l'a plus; ou on a cru l'avoir[,] ce qui revient au même[.] L'heure de midi n'était pas loin, mais au lieu de revenir sur ses pas il continua son chemin. Il prit en travers de la pente et, l'ayant remontée, se trouva dans les bois. Le brouillard était entre les troncs gris par place, blanc à d'autres. Gris, gris et blanc, noir et blanc, noir et blanc, noir et gris. Il continuait d'aller sans savoir où il allait. Il fut amené au lieu où il était venu le premier jour, s'étant couché; et déjà tant d'interrogations, alors, quand il regardait devant lui le monde, sans le comprendre, et il levait son pied, et le monde lui était caché. Aujourd'hui il n'y avait même plus besoin de lever le pied. Aujourd'hui ce n'est pas seulement le monde qu'on ne comprend pas, c'est soi-même. La voix de Duport le pêcheur, qui habitait au pied de la falaise, se fit entendre sans qu'on le vît, ni la maison, ni même le toit de la maison. Il se remit en marche. Il fut bientôt sorti du bois.
[48]
Toujours personne. Puis la région changea. On approchait d'un village. On entendit chanter des coqs. Il y avait des petits champs, des petits prés; ils venaient s'appuyer au chemin par le bout, soigneusement, l'un après l'autre. [Un petit] cimetière parut. Les maisons devinrent une rue. Enfin il y eut ce petit café avec un rideau brun à fleurs jaunes servant de porte. Maurice écarta le rideau. Il ne regarda pas d'abord qui était là. Une femme vint, il lui commanda du pain et du fromage. Il se mit à manger.
Et ce fut pendant qu'il mangeait: tout à coup une voix se leva devant lui, tout à coup un homme fut là, assis tout seul à la table du fond, dans une blouse bleue déteinte,
[49]
son tabac d'un côté, sa pipe de l'autre côté.
Et encore une boîte d'allumettes en laiton de forme ovale; un homme accoudé là des deux bras sur la table comme la grenouille sur sa mare, qui regarde elle aussi on ne sait pas quoi, et est là, et est encore là et toujours est là sans bouger.
Mais l'homme s'était mis à parler.
Il dit d'abord:
- C'est comme ça!
Il recommença:
- Seulement il y a des temps où on oublie que c'est comme ça.
Il prit alors dans la boîte de laiton une allumette, il la frotta contre le couvercle. Il ne faut pas être trop pressé. Ça commence dans le soufre par un bouillonnement bleu, ensuite seulement le bois est attaqué. Il eut donc tout le temps de mettre sa pipe à sa bouche, puis d'approcher la flamme de sa courte grosse barbe, comme si c'était à sa barbe qu'il voulait mettre le feu. Elle fut éclairée, et également furent éclairées les deux narines au-dessus de ses lèvres qu'il avançait et retirait dans le mouvement d'aspirer. Et c'est tout en aspirant ainsi qu'il fit venir la suite de son discours, - dans de la flamme, dans de la fumée, dans de la toux, dans un premier gros accès de toux, un second gros accès de toux.
- C'est du pas beau, c'est du vilain[.] C'est du pas solide, c'est du faux.
[50]
Il y eut un arrêt. Puis il recommença à tousser, toussant aussi ses bouts de phrase.
- Du pas solide! du démoli d'avance, du ruiné d'en dessous, de profond et jusqu'à la base... Leurs murs sont en carton, et ils ont beau s'y accrocher: que la mort vienne seulement les tirer du fin bout des doigts par le fin bout des pieds, tout dégringole...
Arrêt encore; il tousse, il rit.
- Leurs maisons leur tombent dessus!... Patatras! continuait-il; tout ce qu'on aime, tout ce qu'on a, alors quoi? Et alors à quoi s'attacher? Maisons, champs, récoltes, écus, vos trente bêtes, vos deux ou trois femmes, vos combien d'enfants, tout ça... Quand seulement la mort, dit-il, commence à les tirer hors de leur lit...
Il rit.
- Les tirer hors de leur lit, du bout des doigts par le fin bout des pieds...
Et puis arrêt, et de nouveau:
- Comme je dis... quand même ils ne veulent pas voir, mais à la fin ils y sont bien forcés...
Il recommence à tousser.
[51]
Et Maurice, ayant mangé, buvait et il pensait à présent: «C'est que c'est vrai.» L'autre ne l'avait pas regardé: ils n'étaient que les deux, l'autre parlait comme sans même avoir vu que quelqu'un fût là, et rien que pour parler. Mais Dubouloz: [«]Peut-être que c'est pour moi. [»]
Et encore cette chose-là est vraie[.]
Et de nouveau il se disait: «C'est ça qui est vrai!» Ne s'attacher à rien. Surtout ne pas s'attacher! Et il pensait encore à ça dans le bois[,] comme il s'en revenait, beaucoup plus tard. Le brouillard qui était devenu moins épais un moment dans l'après-midi, était redevenu très épais; lui-même se trouvait dans une espèce de clairière. Il écoutait. Ce qu'il y avait seulement, c'est ce bruit d'égouttement, quand les branches du côté d'en bas sont noires, et là on voit pendre toute cette humidité comme des colliers. Le fil casse, on dirait qu'on marche. Mais non.
Ce n'est qu'une goutte plus grosse, ou trois ou quatre tombant à la suite l'une de l'autre.
Ecoutant, s'étant arrêté, ayant mis les mains dans ses poches. Toujours le bruit des gouttes qui tombent; et puis rien et ensuite rien. Tant mieux.
Et il n'y a plus rien[,] tant mieux; et je dis bien: plus rien et plus jamais rien.
Et cette absence de tout bruit et seulement un tout petit bruit, qui dit, lui aussi: rien... rien... rien...
[52]
Et ce fut cette même nuit; quelle heure est-ce qu'il pouvait bien être; 2, 3 heures de la nuit? Quelle heure? S'étant couché sans avoir pu s'endormir de longtemps et ce fut justement quand il commençait.
Il ne comprit pas tout de suite. [Il fut un moment sur son lit sans pouvoir bouger. Enfin il réussit à donner un grand coup de reins.
Il entendit alors qu'on marchait sous sa fenêtre.
On marchait, on s'était arrêté; on marchait, on ne marchait plus.]
Et ensuite on soupira, on recommença à marcher; et c'est alors qu'on se mit à appeler (par quoi sans doute il avait été réveillé), - tout bas, sans aucun bruit et en même temps c'était comme un grand cri et par trois fois: «Georgette!... Georgette!... Georgette!...» Et puis, de nouveau: «Georgette!...»
[53]
Ah! si ce n'est que ça! Je ne m'occuperai plus d'elle[,] jamais plus.
Il se laissa retomber en arrière. Il fut ramené en avant[.] Il sauta à bas de son lit[.]
Et quand même on pourrait m'entendre, quand même on me verrait, sans aucun ménagement... Il jeta dehors son corps tout entier. Mais brusquement, il s'était retiré; et boire à présent[.]
[54 r.]
[54 v.]
Ah! boire largement à l'air d'abord, tirer dessus, comme le cheval échauffé qu'on met devant un bassin de fontaine. Boire d'abord jusqu'à plus soif. Et, tranquillement, allons, tranquillement; s'étant repenché avec précaution, et c'était à la pointe de ce triangle d'ombre, parce que la cour était partagée par une lune qui se levait en deux triangles, l'un de lumière, l'autre d'ombre. Du côté où il [regardait,] et c'était à la pointe de ce triangle d'ombre.
Ce n'était pas ce qu'on croyait. Une tête vint[,] vint un corps, vinrent des épaules, l'ombre glisse dessus découvrant un chapeau, avec des cheveux gris, puis découvrant un dos voûté dans une vieille veste noire [;] on tourna encore une fois la tête; on n'appelait plus; on s'en allait...
Lui restait là[.]
Tout à coup il vit les étoiles.
Combien il y avait d'étoiles! Rien que dans cette petite partie de ciel[.] Au-dessus de la cour, rien que là! Toutes ces étoiles qu'il n'avait pas vues et à présent il les voyait. Plus trace de brouillard nulle part.
[55 r.]
[55 v.]
Le mauvais temps est passé. Le grand beau temps se tient à côté du mauvais. Il regardait ces étoiles; on a envie de les compter pour voir si on sait encore assez loin, pour voir où on en est de son arithmétique. Comme quand on commençait à aller à l'école, et on compte d'abord jusqu'à dix, puis jusqu'à vingt, puis jusqu'à cent; alors on dit: «Je sais compter aussi loin qu'on peut compter.»
[56]