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Sur la grève, les grandes femmes étaient couchées. A quelques pas de là, le peintre était en train de peindre avec son modèle. Une baigneuse sur la grève était en rose à côté d'une autre qui est en noir. Sur la grève, les grandes femmes couchées[.] Tout le jour -, et dès le matin, et jusque tard dans la soirée. De temps en temps, on va se tremper dans l'eau, puis on revient s'étendre au soleil sur les pierres. Les grandes femmes sont couchées sur la grève, puis se retournent ou soulèvent la tête, ou bien s'étirent, allongeant paresseusement leurs jambes: Ah! ainsi, des heures et des heures, laisser faire, laisser venir; quand le monde est si bien fermé, quand c'est si parfaitement rond
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de partout et de tout côté, au-dessous de vous; - comme on se le répète, [et on regarde encore comme pour s'y caresser. Puis on ferme les yeux. Adieu! Adieu! le ciel; adieu, les eaux, et le ciel et les eaux, et ce qui est sur l'eau! Adieu! et puis bonjour! On a rouvert les yeux, alors même la grande pente de sable et ces falaises d'en arrière si on veut viennent à la vue. Après quoi on n'a plus qu'à se laisser descendre jusqu'à ce qu'on ait devant soi] la belle ligne bleue de l'eau tracée qui semble un trait fait à la règle sur la page où on va écrire; et au-dessus en effet les grandes lettres venant s'écrire, par les sommets carrés ou pointus, les rochers, cornes, pointes, dents, ces grands A, ces grands M, ces grands D, les Cornettes de Bise, le Grammont, les Dents d'Oche.
Une grenouille qui saute. Encore une grenouille qui saute et encore une, puis deux à la fois.
[121 r.]
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La baigneuse en rose alors s'est levée, elle s'est avancée vers l'eau. Parce que les pierres lui font mal, elle tient les bras écartés. Tout à coup, elle est devant vous, elle vous apparaît entre les choses et vous[.] [Et il semble alors qu'elle soit comme une mesure à toute chose.] Tellement elle est grande tandis qu'elle s'avance encore. Tellement elle est grande et tellement elle est bien au centre. Ayant dépassé la montagne, sa tête qui l'a dépassée[,] ses épaules qui l'ont dépassée, et même son dos; - allant encore allant toujours avec ses hanches qui balancent[,] ses fortes cuisses, ses jambes rondes et allant comme ça devant vous, et allant au monde tout en ouvrant ses grands bras nus contre le monde[.]
Et il y a encore, plus loin, Duport le pêcheur,
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qui fait un petit feu,
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pour faire fondre son goudron[,] étant en train de réparer un bateau qu'il a retourné sur des chevalets; et ayant creusé dans le talus une espèce de foyer fait de deux pierres mises debout et d'un vieux tuyau de poêle.
Son fils cadet entretenait le feu. L'aîné s'occupait du goudron mis dans un bain-marie et qu'il retournait avec un bâton <pointu>.
Et Duport, de temps en temps:
- Est-ce prêt[?] donnant encore un coup de rabot, puis qui se redresse[.]
La fumée du feu monte toute droite contre le fond en fines plumes des acacias. On voyait parmi les branches le toit de la maison[;]
[124 r.]
[124 v.]
une grande barque à pierres passait.
Une tête de nageur se montra alors non loin d'elle; elle gagne lentement vers la barque[,] ayant pris en oblique, elle y aborda;
et un homme au corps brun avec un caleçon à rayures
[se tira alors] hors de l'eau[,] se mit debout dans le petit canot[,] s'éleva contre la coque noire[,] se tenant des deux mains au bordage[.]
A présent on le voit se tenir un moment sur le pont debout[,] vous regardant, tourné vers vous, vous regardant fuir et passer[.]
Les baigneuses, la grande falaise, les pieux tordus, les acacias[,] le petit feu en haut de son tuyau[,] le mince plumet bleu, Duport et son bateau; - toutes ces beautés, ces richesses; voyant dans le penche- ment de la barque tout ce là-bas pencher, entendant ce là-bas craquer[,] ce tressaillement de la terre, écoutant venir ces poussées, ces montées, sentant venir ces odeurs et un goût[,] toute cette richesse d'odeurs, de bruits, de couleurs et de goûts; puis comme si l'ennui lui en venait[,]
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il replonge. Il revient[,] nageant de nouveau vers la rive.
Et seule la grande barque continue avec sa coque noire sous sa double voile qui est comme une poitrine qui se tend, - est touchée[,] frissonne[,] qui gonfle[,] se tend, qui fait un mouvement en avant[,] fait encore un mouvement en avant... Tout est si beau, tout est si tranquille...
Ah! s'il n'y avait pas le coeur!...
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