[VIII]
Et ce fut le second soir de la machine, parce qu'elle devait rester trois jours et on devait cuire trois jours et deux nuits. Le soleil, vers 6 heures, se voila tout à fait. Le ciel devint comme quand le froment est mûr. Une même épaisse poussière brune se mit à régner, devant quoi et dans quoi on allait et on s'agitait. On levait un bras, on gesticulait. Un homme tira de côté le haut de son corps difficilement, comme s'il avait eu d'abord tout l'air à déplacer. De nouveau cette grande soif. On ne savait plus [;]
Et ce fut le second soir de la machine, parce qu'elle devait rester trois jours et on devait cuire trois jours et deux nuits. Le soleil, vers 6 heures, se voila tout à fait. Le ciel devint comme quand le froment est mûr. Une même épaisse poussière brune se mit à régner, devant quoi et dans quoi on allait et on s'agitait. On levait un bras, on gesticulait. Un homme tira de côté le haut de son corps difficilement, comme s'il avait eu d'abord tout l'air à déplacer. De nouveau cette grande soif. On ne savait plus [;]
[86]
de nouveau on se passait, on se repassait le pot de terre.
On disait:
- Elle n'est pas si bonne que hier.
On regoûtait avec un claquement de langue contre le palais:
- Un petit peu plus mince, peut-être...
Il attendait qu'elle vînt; il était arrivé le premier des deux. Il avançait un peu[,] il reculait; il faisait deux pas en avant, deux pas en arrière. Il mettait les mains dans ses poches. Il alluma une cigarette. Jotterand parlait d'un renard qu'il venait de tuer[.] Mais ça n'est pas la saison du renard, dites-moi?, quand ils vont au terrier avec les pelles ou bien ils se mettent à l'affût (des images qui lui passaient
On disait:
- Elle n'est pas si bonne que hier.
On regoûtait avec un claquement de langue contre le palais:
- Un petit peu plus mince, peut-être...
Il attendait qu'elle vînt; il était arrivé le premier des deux. Il avançait un peu[,] il reculait; il faisait deux pas en avant, deux pas en arrière. Il mettait les mains dans ses poches. Il alluma une cigarette. Jotterand parlait d'un renard qu'il venait de tuer[.] Mais ça n'est pas la saison du renard, dites-moi?, quand ils vont au terrier avec les pelles ou bien ils se mettent à l'affût (des images qui lui passaient
[87 r.]
dans la tête comme ça); Jotterand continuait en disant que ce renard l'empêchait de dormir, ça en est plein dans ces ravines...
Et ça n'est pas la saison du renard, mais alors la saison à quoi?
Il se tenait toujours à une des places les plus écartées; personne ne faisait attention à lui, pourquoi est-ce qu'on aurait fait attention à lui? Souvent l'été il semble qu'on n'a pas dormi et qu'il n'y a pas eu de nuit du tout, tellement elles sont courtes. On dirait que le soleil fait son trajet de dessous la terre avec plus de vitesse que celui de dessus la terre. Certaines de ces nuits d'été, c'est comme si on n'avait pas eu le temps de se quitter soi-même: à peine s'est-on lâché qu'on est repris. Il pensa qu'il devait être fatigué; sans quoi comment est-ce qu'on expliquerait ce goût amer? Ou bien si c'est la lourdeur de l'air, d'avoir bu? On entendait dans les moments de silence le bruit d'égouttement du liquide qui durait par en dessous[.]
Et ça n'est pas la saison du renard, mais alors la saison à quoi?
Il se tenait toujours à une des places les plus écartées; personne ne faisait attention à lui, pourquoi est-ce qu'on aurait fait attention à lui? Souvent l'été il semble qu'on n'a pas dormi et qu'il n'y a pas eu de nuit du tout, tellement elles sont courtes. On dirait que le soleil fait son trajet de dessous la terre avec plus de vitesse que celui de dessus la terre. Certaines de ces nuits d'été, c'est comme si on n'avait pas eu le temps de se quitter soi-même: à peine s'est-on lâché qu'on est repris. Il pensa qu'il devait être fatigué; sans quoi comment est-ce qu'on expliquerait ce goût amer? Ou bien si c'est la lourdeur de l'air, d'avoir bu? On entendait dans les moments de silence le bruit d'égouttement du liquide qui durait par en dessous[.]
[88 r.]
Quelqu'un empoigne un ustensile en fer blanc qui est traîné sur le pavé. Il y avait alors comme une bataille de bras pas bien visible, ou seulement visible par le bout qui se trouvait du côté où était le feu. Et ceux-là du moins étaient occupés, mais moi?...
A ce moment on vit venir une lanterne, puis peu à peu qui la portait.
Et lui aussi il vit et vit qui la portait.
C'était un drôle d'éclairage, le dessous seulement du menton était indiqué, et le dessous de la poitrine, avec un rond de jupe. Et la lanterne se balançait[,] alors à chaque balancée, les ombres changeaient de place [; la poitrine semblait bouger.]
Elle cria [:]
- Voilà de la lumière!
Puis elle se mit à rire disant:
- Il faut encore que ce soit une femme! Vous êtes là toute une bande, et personne n'y aurait pensé.
Il trouva qu'elle riait trop fort[.] Cependant elle était venue. Elle tendit la lanterne à quelqu'un. Puis:
- Est-ce qu'il y a de la place pour moi?
On lui en fit; elle fut là. Elle n'avait pas paru du tout s'inquiéter de lui, ni l'avoir cherché. Rien. Elle se trouva placée à côté d'un garçon à cheveux blonds, frisés[.] Il pensa d'abord qu'il avancerait; puis il vit que non. Il se mit à se dire: «Ne bouge pas, reste
A ce moment on vit venir une lanterne, puis peu à peu qui la portait.
Et lui aussi il vit et vit qui la portait.
C'était un drôle d'éclairage, le dessous seulement du menton était indiqué, et le dessous de la poitrine, avec un rond de jupe. Et la lanterne se balançait[,] alors à chaque balancée, les ombres changeaient de place [; la poitrine semblait bouger.]
Elle cria [:]
- Voilà de la lumière!
Puis elle se mit à rire disant:
- Il faut encore que ce soit une femme! Vous êtes là toute une bande, et personne n'y aurait pensé.
Il trouva qu'elle riait trop fort[.] Cependant elle était venue. Elle tendit la lanterne à quelqu'un. Puis:
- Est-ce qu'il y a de la place pour moi?
On lui en fit; elle fut là. Elle n'avait pas paru du tout s'inquiéter de lui, ni l'avoir cherché. Rien. Elle se trouva placée à côté d'un garçon à cheveux blonds, frisés[.] Il pensa d'abord qu'il avancerait; puis il vit que non. Il se mit à se dire: «Ne bouge pas, reste
[89 r.]
où tu es!» Et maintenant est-ce qu'on parle encore, parce [qu'il] y a quelquefois de ces silences du dedans qui obligent tout l'air à se taire, et un grand vide en vous vide l'air. Ah! encore une fois changée! encore une fois plus la même!... Brusquement il leva le bras.
Et il eut à ce moment la force de le retenir, mais est-ce qu'on va pouvoir plus longtemps? Le garçon s'était redressé; à ce moment le pot de terre venait de finir sa tournée; elle avait dit:
- Et moi?
Et lui, dans l'ombre leva le bras... Et c'est alors que l'autre s'était mis à la regarder; et puis:
- C'est un verre par baiser...
Il tenait maintenant son bras littéralement, c'est-à-dire qu'il avait fermé sa main gauche sur [sa] manche droite et de toutes ses forces il pesait sur son bras...
- Pas cher, qu'en dites-vous?
- Ça dépend.
- Ça dépend de quoi?
Et il eut à ce moment la force de le retenir, mais est-ce qu'on va pouvoir plus longtemps? Le garçon s'était redressé; à ce moment le pot de terre venait de finir sa tournée; elle avait dit:
- Et moi?
Et lui, dans l'ombre leva le bras... Et c'est alors que l'autre s'était mis à la regarder; et puis:
- C'est un verre par baiser...
Il tenait maintenant son bras littéralement, c'est-à-dire qu'il avait fermé sa main gauche sur [sa] manche droite et de toutes ses forces il pesait sur son bras...
- Pas cher, qu'en dites-vous?
- Ça dépend.
- Ça dépend de quoi?
[90 r.]
- Et on paie après ou avant?
Le garçon:
- Comme vous voudrez.
- Après.
- Alors, vous autres, vous êtes témoins...
Il tendit le pot à Georgette. Elle le prit[.] L'odeur lui fit faire d'abord la grimace. On riait. Mais, à présent on la voyait qui portait le pot à sa bouche; elle renversa légèrement la tête... Alors il partit tout entier.
[Pas seulement son bras; tout entier, toute sa personne, droit devant lui, et juste en plein milieu de ceux qui étaient là, les bousculant. Juste en plein milieu; il se trouva alors placé entre elle et l'autre, ayant visé juste. Et il dit:]
- Vous entendez, vous, pas de ça...
D'abord on ne comprit pas. Le garçon lui-même n'avait pas compris.
On disait: «Qu'est-ce qu'il y a?»
Mais le garçon bientôt
Le garçon:
- Comme vous voudrez.
- Après.
- Alors, vous autres, vous êtes témoins...
Il tendit le pot à Georgette. Elle le prit[.] L'odeur lui fit faire d'abord la grimace. On riait. Mais, à présent on la voyait qui portait le pot à sa bouche; elle renversa légèrement la tête... Alors il partit tout entier.
[Pas seulement son bras; tout entier, toute sa personne, droit devant lui, et juste en plein milieu de ceux qui étaient là, les bousculant. Juste en plein milieu; il se trouva alors placé entre elle et l'autre, ayant visé juste. Et il dit:]
- Vous entendez, vous, pas de ça...
D'abord on ne comprit pas. Le garçon lui-même n'avait pas compris.
On disait: «Qu'est-ce qu'il y a?»
Mais le garçon bientôt
[91]
se remit:
- Et si je veux, moi?
Il reçut le coup en pleine figure.
Il se lança en avant, cherchant à attraper Dubouloz par le cou; il reçut le second coup sur la tête.
Il la baissa alors comme le taureau qui va donner un coup de corne.
Et on ne sait pas bien comment la chose aurait tourné, parce qu'ils se tenaient maintenant serrés par le cou, cherchant à s'étrangler, si le patron de la machine n'était pas venu les séparer. Heureusement qu'il était fort tout autant qu'eux avec assez d'autorité et d'ailleurs beaucoup de malice quand il fallait, et entendu à se conduire dans des occasions de ce genre, qui n'étaient pas nouvelles pour lui:
- C'est pas la peine pour des filles?...
Il savait faire rire:
- Vous entendez. C'est leur faire trop d'honneur. Là... Victor. C'est ça! Et puis vous...
Il recommença:
- Vous allez faire la paix.
Et, lui, il voyait sa folie.
- Et si je veux, moi?
Il reçut le coup en pleine figure.
Il se lança en avant, cherchant à attraper Dubouloz par le cou; il reçut le second coup sur la tête.
Il la baissa alors comme le taureau qui va donner un coup de corne.
Et on ne sait pas bien comment la chose aurait tourné, parce qu'ils se tenaient maintenant serrés par le cou, cherchant à s'étrangler, si le patron de la machine n'était pas venu les séparer. Heureusement qu'il était fort tout autant qu'eux avec assez d'autorité et d'ailleurs beaucoup de malice quand il fallait, et entendu à se conduire dans des occasions de ce genre, qui n'étaient pas nouvelles pour lui:
- C'est pas la peine pour des filles?...
Il savait faire rire:
- Vous entendez. C'est leur faire trop d'honneur. Là... Victor. C'est ça! Et puis vous...
Il recommença:
- Vous allez faire la paix.
Et, lui, il voyait sa folie.
[92]
[Il ne savait pas que dire. Il baissa la tête, ne bougeant pas, il se laissait faire.]
- La paix..., disait le patron, vous faites la paix. Victor, tu es un bon garçon... Et vous aussi, vous, là... Comment vous appelle-t-on déjà? Ah oui! Alors venez.
Il reprit:
- Et a-t-on jamais vu des histoires pareilles... Et puis vous savez, Dubouloz, c'est vous qui avez commencé. C'est à vous de tendre la main le premier.
Il ne disait pas non. Il vint.
- Vous allez trinquer.
Ils trinquèrent. Et vite, il regarda alors autour de lui; il vit qu'elle n'était plus là.
Alors quoi? Comme M[aurice] pensait encore; alors il but, l'autre but[.] Un cercle s'était formé autour d'eux; on était content de voir que l'affaire avait en somme si bien tourné; on disait:
- Vous avez bien fait de vous arranger. C'est pas la peine avec les femmes. Est-ce que ça ne pourra pas une bonne fois rester où ça est [?]
[Et de nouveau toutes ces voix; mais une chose vint encore ce soir-là, beaucoup de choses vinrent ce soir-là. Et c'était maintenant une voix qui sortait de l'ombre.]
- La paix..., disait le patron, vous faites la paix. Victor, tu es un bon garçon... Et vous aussi, vous, là... Comment vous appelle-t-on déjà? Ah oui! Alors venez.
Il reprit:
- Et a-t-on jamais vu des histoires pareilles... Et puis vous savez, Dubouloz, c'est vous qui avez commencé. C'est à vous de tendre la main le premier.
Il ne disait pas non. Il vint.
- Vous allez trinquer.
Ils trinquèrent. Et vite, il regarda alors autour de lui; il vit qu'elle n'était plus là.
Alors quoi? Comme M[aurice] pensait encore; alors il but, l'autre but[.] Un cercle s'était formé autour d'eux; on était content de voir que l'affaire avait en somme si bien tourné; on disait:
- Vous avez bien fait de vous arranger. C'est pas la peine avec les femmes. Est-ce que ça ne pourra pas une bonne fois rester où ça est [?]
[Et de nouveau toutes ces voix; mais une chose vint encore ce soir-là, beaucoup de choses vinrent ce soir-là. Et c'était maintenant une voix qui sortait de l'ombre.]
[93 r.]
Quand cette voix sortit, ils se tournèrent tous vers le mur, c'est-à-dire vers le banc qu'il y avait au pied du mur[.]
- Cette fois c'est décidé...
Lin. C'était Lin. On l'avait oublié; il se rappelait à vous. Il parlait fort, beaucoup plus qu'il n'avait fait la veille:
- C'est pour aujourd'hui.
Et comme il disait ça et qu'on s'était écarté un peu, il fut tout à coup aperçu à la lumière de la lanterne: gros et court, assis là, devant vous; là, sur le banc, les bras croisés, la tête en avant, qu'il hochait; dans une espèce de gilet à manches ouvert sur une chemise en flanelle-coton, déboutonnée: alors sa poitrine aussi se voyait, et plus haut son cou, son énorme cou.
Sa figure, on ne la vit pas tout de suite parce qu'elle était cachée par l'aile du chapeau.
Mais voilà qu'il la leva; elle vous apparut, elle était couleur de framboise[.]
Et il se remit à dire [:]
- Oui, oui... C'est pour aujourd'hui.
- Voyons (c'était le patron de nouveau qui ayant réussi une première fois semblait bien devoir réussir une seconde)! voyons! on ne parle pas ainsi. [L'autre se retourna vers lui:]
- Ça vous regarde-t-il, vous?
- Cette fois c'est décidé...
Lin. C'était Lin. On l'avait oublié; il se rappelait à vous. Il parlait fort, beaucoup plus qu'il n'avait fait la veille:
- C'est pour aujourd'hui.
Et comme il disait ça et qu'on s'était écarté un peu, il fut tout à coup aperçu à la lumière de la lanterne: gros et court, assis là, devant vous; là, sur le banc, les bras croisés, la tête en avant, qu'il hochait; dans une espèce de gilet à manches ouvert sur une chemise en flanelle-coton, déboutonnée: alors sa poitrine aussi se voyait, et plus haut son cou, son énorme cou.
Sa figure, on ne la vit pas tout de suite parce qu'elle était cachée par l'aile du chapeau.
Mais voilà qu'il la leva; elle vous apparut, elle était couleur de framboise[.]
Et il se remit à dire [:]
- Oui, oui... C'est pour aujourd'hui.
- Voyons (c'était le patron de nouveau qui ayant réussi une première fois semblait bien devoir réussir une seconde)! voyons! on ne parle pas ainsi. [L'autre se retourna vers lui:]
- Ça vous regarde-t-il, vous?
[94]
Il se levait. On dit encore [:]
- Lin, où vas-tu?
Il ne répondit rien. On ne le voyait déjà plus[.]
Lui à présent écoutait de dedans sa chambre les bruits qu'il y avait, de toute espèce, dans la nuit. On n'avait pas fini de laver la vaisselle. Il y avait encore du monde dans la salle à boire où par moment on donnait des coups de poing sur les tables. La porte du corridor s'ouvrit, se referma. Il avait allumé la lumière. Elle pendait au bout d'un fil sous un abat-jour de porcelaine au milieu de la chambre. Il vit cette petite chambre avec son papier déchiré. Le plancher penchait dans un sens, le plafond dans l'autre. De la porte à la fenêtre le plancher montait, le plafond descendait. Le lit de fer peint en rouge n'avait que trois pieds. Il éteignit l'électricité.
- Lin, où vas-tu?
Il ne répondit rien. On ne le voyait déjà plus[.]
Lui à présent écoutait de dedans sa chambre les bruits qu'il y avait, de toute espèce, dans la nuit. On n'avait pas fini de laver la vaisselle. Il y avait encore du monde dans la salle à boire où par moment on donnait des coups de poing sur les tables. La porte du corridor s'ouvrit, se referma. Il avait allumé la lumière. Elle pendait au bout d'un fil sous un abat-jour de porcelaine au milieu de la chambre. Il vit cette petite chambre avec son papier déchiré. Le plancher penchait dans un sens, le plafond dans l'autre. De la porte à la fenêtre le plancher montait, le plafond descendait. Le lit de fer peint en rouge n'avait que trois pieds. Il éteignit l'électricité.
[95 r.]
Toute la nuit alors entra[,] le ciel, du côté qu'il apercevait, était encore plein d'étoiles, mais on y voyait par moment bouger le reflet d'un éclair. Comme un carré d'étoffe[,] un carré qu'on prenait à deux mains[, de couleur jaune,] et on le secouait à deux ou trois reprises. Il était retiré; aussitôt les étoiles supprimées se rétablissaient. Il n'y avait point de tonnerre, même pas ces sourds et bas grondements qui font penser à quand le chien de garde grogne au fond [de] sa niche. Des éclairs de chaleur, peut-être, ou un orage très lointain, un de ces orages d'au-delà des monts, un de ces orages pour les Savoyards...
Il s'était assis près de la fenêtre. Un reflet d'éclair s'abaissa encore derrière les noyers qui bougèrent alors à sa surface, balancèrent deux ou trois fois, furent écrits en rond dans l'ombre, furent effacés. Il se dit: «Ah! voilà!...»
Il s'était accoudé sur le rebord de la fenêtre, il avait mis sa tête dans sa main...«Si c'est comme ça!...»
Comme si on n'aurait pas dû s'en douter! [Manque d'intelligence.]
Si c'est ça! si ça n'est que ça!...
Une porte de nouveau battit; la machine à distiller fonctionnait toujours, qu'on entendait venir de temps en temps par-dessus
Il s'était assis près de la fenêtre. Un reflet d'éclair s'abaissa encore derrière les noyers qui bougèrent alors à sa surface, balancèrent deux ou trois fois, furent écrits en rond dans l'ombre, furent effacés. Il se dit: «Ah! voilà!...»
Il s'était accoudé sur le rebord de la fenêtre, il avait mis sa tête dans sa main...«Si c'est comme ça!...»
Comme si on n'aurait pas dû s'en douter! [Manque d'intelligence.]
Si c'est ça! si ça n'est que ça!...
Une porte de nouveau battit; la machine à distiller fonctionnait toujours, qu'on entendait venir de temps en temps par-dessus
[96 r.]
le toit à un bruit de tonneaux ou à un sifflement de vapeur. Elle va fonctionner toute la nuit; si c'est ça mais ça n'est que ça!
«Alors quoi?» pensa-t-il; il se mit à rire[.]
Simple comme tout alors maintenant, pense-t-il[,] mais voilà pourquoi on n'avançait pas. Rien ne se faisait.
Des hauts, des bas[.]
Elle a dû être bien étonnée quand même, parce que les autres, quand ils entreprennent, voient vite le chemin qu'ils ont à faire et où il mène; nous on allait[,] on revenait, on mettait et puis on ôtait.
Une chose était faite, on la défaisait; on la refaisait pour redéfaire[.]
Jamais sûr de rien, ni de soi; imaginant une chose, imaginant le contraire; - et tâchant de comprendre là où il n'y avait rien à comprendre, c'est pourquoi on ne comprenait pas.
Et tout à coup: «Tant mieux.»
«A présent, se disait-il, tout est clair. Fais comme tu voudras, à présent, va où tu voudras...»
Il changea sa tête de place de façon à amener son menton dans sa main[.]
«Alors quoi?» pensa-t-il; il se mit à rire[.]
Simple comme tout alors maintenant, pense-t-il[,] mais voilà pourquoi on n'avançait pas. Rien ne se faisait.
Des hauts, des bas[.]
Elle a dû être bien étonnée quand même, parce que les autres, quand ils entreprennent, voient vite le chemin qu'ils ont à faire et où il mène; nous on allait[,] on revenait, on mettait et puis on ôtait.
Une chose était faite, on la défaisait; on la refaisait pour redéfaire[.]
Jamais sûr de rien, ni de soi; imaginant une chose, imaginant le contraire; - et tâchant de comprendre là où il n'y avait rien à comprendre, c'est pourquoi on ne comprenait pas.
Et tout à coup: «Tant mieux.»
«A présent, se disait-il, tout est clair. Fais comme tu voudras, à présent, va où tu voudras...»
Il changea sa tête de place de façon à amener son menton dans sa main[.]
[97]
La source des éclairs devait être plus rapprochée. Leurs reflets à présent tombaient en avant des arbres, éclaboussant leurs branches basses, comme si des vagues venaient[.]
Il se remit à rire; il riait tout haut. Il riait de lui. Ah! sottise! se rappelant les jours quand on la saluait d'en haut de la gravière, se rappelant comment du haut de la gravière il comptait le monde pour elle, et tout ce que ses yeux allaient chercher c'est pour elle qu'ils l'allaient chercher. Ah! sottise! quand il comptait le monde, depuis là-haut, à son intention, et tout ce qu'il y a de beau dans le monde il se l'énumérait pour le mettre autour d'elle. Quand ça brillait ou c'était mat, quand c'était grenu ou bien lisse, qu'on voyait au travers ou on ne voyait pas au travers; et c'était près ou loin, et c'était en haut ou en bas. Et on te mettait ces choses à toi, et on t'en parait, te faisant une jupe de ce vert, te faisant un corsage de ce bleu, te pendant autour du cou ces neiges comme des colliers... Menteuse!, voleuse! menteuse! «Ou bien comme son père a dit, parce que c'est encore mieux dit!»
«Ça vous a pris avec un rire. Ça n'a qu'à vous tendre la main, ça n'a même pas besoin de vous tendre la main, ça
Il se remit à rire; il riait tout haut. Il riait de lui. Ah! sottise! se rappelant les jours quand on la saluait d'en haut de la gravière, se rappelant comment du haut de la gravière il comptait le monde pour elle, et tout ce que ses yeux allaient chercher c'est pour elle qu'ils l'allaient chercher. Ah! sottise! quand il comptait le monde, depuis là-haut, à son intention, et tout ce qu'il y a de beau dans le monde il se l'énumérait pour le mettre autour d'elle. Quand ça brillait ou c'était mat, quand c'était grenu ou bien lisse, qu'on voyait au travers ou on ne voyait pas au travers; et c'était près ou loin, et c'était en haut ou en bas. Et on te mettait ces choses à toi, et on t'en parait, te faisant une jupe de ce vert, te faisant un corsage de ce bleu, te pendant autour du cou ces neiges comme des colliers... Menteuse!, voleuse! menteuse! «Ou bien comme son père a dit, parce que c'est encore mieux dit!»
«Ça vous a pris avec un rire. Ça n'a qu'à vous tendre la main, ça n'a même pas besoin de vous tendre la main, ça
[98]
n'a qu'à venir; ça n'a même pas besoin de venir. Voleuse! Menteuse [!]» Il déplaça encore un peu sa tête: «Heureusement que c'est fini!»
Mais, tout à coup, on est tellement seul! De nouveau devant lui étaient les grandes routes du monde. On a déjà tellement été, tellement cherché; on a déjà tellement marché. Voir une chose venir, monter et s'en aller. On la prend, on la jette par-dessus son épaule. Il en vient une autre; on la prend, on la jette par-dessus son épaule. Jusqu'à quand alors, et pourquoi? Et à quoi ça sert-il, tout ça? Tant de pays venus et lus sur la grande carte du monde; rien ne vous en reste. Ils sont oubliés. Qu'est-ce qu'on est? Où est-ce qu'on va? C'est sec; c'est dans la bouche comme une poignée de cendre, comme du pain trop sec qui ne veut pas passer[.]
Mais, tout à coup, on est tellement seul! De nouveau devant lui étaient les grandes routes du monde. On a déjà tellement été, tellement cherché; on a déjà tellement marché. Voir une chose venir, monter et s'en aller. On la prend, on la jette par-dessus son épaule. Il en vient une autre; on la prend, on la jette par-dessus son épaule. Jusqu'à quand alors, et pourquoi? Et à quoi ça sert-il, tout ça? Tant de pays venus et lus sur la grande carte du monde; rien ne vous en reste. Ils sont oubliés. Qu'est-ce qu'on est? Où est-ce qu'on va? C'est sec; c'est dans la bouche comme une poignée de cendre, comme du pain trop sec qui ne veut pas passer[.]
[99 r.]
Voir les pays monter, descendre; il arrivait en haut d'une colline, et il y avait à côté de lui et tombé de lui le pays quitté. [Et ce pays nouveau, qu'il va falloir alors prendre contre soi, soulever, tirer à soi; tout cet espace encore à déplacer. Ah! tellement pesant, parfois, le monde! On le laisse retomber, tout retombe. Tout s'en va; tout vous fuit.] Il écouta. Quelqu'un disait encore bonsoir à quelqu'un derrière les écuries. Encore un jour qui est passé. Tant de jours, tant de jours déjà venus, tant de pays déjà venus, puis en allés[.] Tout à coup à présent une voix, qui dit quelque chose à quelqu'un et la voix s'en va. Elle aussi. Il la chercha dans l'air[,] elle n'y était déjà plus, à quoi bon alors toutes
[100 r.]

ces fatigues? Chercher, mais chercher quoi?
On part, on s'élance à quelque chose[,] on est découragé. On s'élance à tout à la fois et à rien; c'est pour retomber. Ouvre tes mains, les voilà vides. Ah! c'est que tu n'es pas grand-chose ou quoi [?] Et il réfléchissait[.] Alors pourquoi prétendre à tellement, - seulement
qu'il vaudra mieux ne plus rien lui demander[.] [C'est comme ça qu'il faudrait faire, c'est ça qu'il faudrait lui dire:] «Mais alors seulement que vous me permettiez de venir; c'est une bien trop grande guerre: elle est finie...»«Seulement que vous nous permettiez de venir quelquefois vers vous, rien de plus, à cause de la compagnie, et on a bien fini par voir qu'on n'avait point de droits sur vous...»
«Mais on a fini par le savoir; c'est à cause de ça qu'on vient... Et que vous nous permettiez seulement, n'est-ce pas? et on causera, parce qu'on s'ennuie, et on est bien seul; voulez-vous?...»
[Parlant ainsi. Une rupture ainsi parfois avec une moitié de lui-même;] et lui se parlant ainsi comme s'il eût été déjà là-bas; et c'est ensuite seulement et comme avec l'autre moitié qu'il regarda vers sa fenêtre; elle n'était pas encore éclairée.
Mais elle va venir; sûrement, elle va venir, alors attendre encore et regarder. Les bruits se taisaient l'un après l'autre
[101]
hors de la maison et dans la maison. Les derniers clients s'en allaient [à cause] que l'heure de police était venue, et on la dépasse bien un peu, mais on n'ose pas trop à cause de l'amende. La clé de la porte d'entrée grinça[,] il entendit qu'on montait l'escalier. On ne lui reprochera rien, on ne veut rien lui demander. Les pas s'approchèrent. Il alla jusqu'à sa porte, il se retint de l'ouvrir; on pourrait l'effrayer. Les pas continuèrent de suivre le corridor; lui se posta de nouveau vers la fenêtre; et, de nouveau, il regardait du côté de cette autre[.] [C'était la deuxième à partir de l'angle que cette aile faisait avec le bâtiment où il était soi-même logé; il se mit à dire: «Rien! rien!» On ne lui reprochera rien. Chaque fois qu'il disait rien, son coeur battait un coup; il battit encore. Rien... rien... rien... Et quand la lumière se montra, ce fut comme s'il la portait hors
[102]
de lui, et tout d'un coup ce fut comme si ce carré jaune avait été projeté par lui dans le mur noir, avec son contour net, comme si on en avait tranché les bords avec des ciseaux.]
Alors quoi? c'est comme un signal et il n'attendit plus, sortant, étant déjà sorti, suivant lui aussi [ce corridor], et puis venaient deux marches, puis on suivait un autre corridor. Et là cette deuxième porte. Et lui heurtant tout doucement: «C'est moi[.]» «Qui ça vous?» Mais déjà il avait posé la main sur la poignée...
- Qu'est-ce que vous voulez? Je vous défends d'entrer...
Est-ce qu'elle est fâchée [?]
- Non, s'il vous plaît, monsieur Maurice.
Et elle disait:
- S'il vous plaît!... s'il vous plaît...
[Non il ne semble pas qu'elle soit fâchée, il semble plutôt qu'elle ait eu peur;] elle s'est reculée; il y a une table au milieu de sa chambre, elle a été se mettre de l'autre côté de la table. La lampe l'éclaire de tout près; on voit qu'elle est devenue rouge, le rouge s'en va, il revient[.]
Alors quoi? c'est comme un signal et il n'attendit plus, sortant, étant déjà sorti, suivant lui aussi [ce corridor], et puis venaient deux marches, puis on suivait un autre corridor. Et là cette deuxième porte. Et lui heurtant tout doucement: «C'est moi[.]» «Qui ça vous?» Mais déjà il avait posé la main sur la poignée...
- Qu'est-ce que vous voulez? Je vous défends d'entrer...
Est-ce qu'elle est fâchée [?]
- Non, s'il vous plaît, monsieur Maurice.
Et elle disait:
- S'il vous plaît!... s'il vous plaît...
[Non il ne semble pas qu'elle soit fâchée, il semble plutôt qu'elle ait eu peur;] elle s'est reculée; il y a une table au milieu de sa chambre, elle a été se mettre de l'autre côté de la table. La lampe l'éclaire de tout près; on voit qu'elle est devenue rouge, le rouge s'en va, il revient[.]
[103]
Et lui, vite, alors, s'avançant:
- Mademoiselle[,] ce n'est pas ce que vous croyez[.]
Il dit:
- On était un peu seul ce soir...
Il continuait comme ça:
- On sera des amis, voulez-vous [?]
Il dit encore:
- Est-ce qu'on peut s'asseoir un petit moment[?]
Et tandis qu'à présent elle ne comprenait plus, comme on voyait [;] et alors:
- Que vous êtes drôle!
[Et elle riait:]
- Bien sûr que vous pouvez vous asseoir. Tenez.
Elle lui tendit une chaise.
- Il n'y en a qu'une, dit-elle[,] mais je vais m'asseoir sur la table...
- Mademoiselle[,] ce n'est pas ce que vous croyez[.]
Il dit:
- On était un peu seul ce soir...
Il continuait comme ça:
- On sera des amis, voulez-vous [?]
Il dit encore:
- Est-ce qu'on peut s'asseoir un petit moment[?]
Et tandis qu'à présent elle ne comprenait plus, comme on voyait [;] et alors:
- Que vous êtes drôle!
[Et elle riait:]
- Bien sûr que vous pouvez vous asseoir. Tenez.
Elle lui tendit une chaise.
- Il n'y en a qu'une, dit-elle[,] mais je vais m'asseoir sur la table...
[104]
On pourra causer si c'est ça que vous voulez[.] Et alors c'est bien entendu que vous pouvez venir. Mais on est déjà des amis, ou quoi? Venez quand vous voudrez. Moi aussi je m'ennuie...
Il dit:
- Eh bien, c'est ça.
Et alors douceur, et alors repos. On ne demande plus rien[,] on a tout. Beaucoup trop de questions qu'on se posait: elles se sont tues.
Elles faisaient bien trop de bruit au-dedans de vous. Silence[.] Douceur[,] repos, silence[.] Comme après la grande peine et les soucis de la semaine, et puis le dimanche est venu...
[Justement elle disait:]
- C'est comme ça qu'il faut toujours faire; chacun voyez-vous son idée[,] voyez-vous; sans quoi on risque bien de se gêner les uns les autres...
Alors ils furent interrompus. La porte de la grange venait de s'ouvrir, de l'autre côté de la cour.
Il dit:
- Eh bien, c'est ça.
Et alors douceur, et alors repos. On ne demande plus rien[,] on a tout. Beaucoup trop de questions qu'on se posait: elles se sont tues.
Elles faisaient bien trop de bruit au-dedans de vous. Silence[.] Douceur[,] repos, silence[.] Comme après la grande peine et les soucis de la semaine, et puis le dimanche est venu...
[Justement elle disait:]
- C'est comme ça qu'il faut toujours faire; chacun voyez-vous son idée[,] voyez-vous; sans quoi on risque bien de se gêner les uns les autres...
Alors ils furent interrompus. La porte de la grange venait de s'ouvrir, de l'autre côté de la cour.
[105]
D'où ils [se] tenaient, ils purent voir la porte de la grange s'entrebâiller, la petite porte carrée qu'il y a dans le bas de la grande qui est cintrée, et on reconnut M. Chambaz. Il traversa la cour sur la pointe des pieds. Il frappa à un contrevent[.] Il se mit à parler bas [;] il disait:
- Viens vite!...
Et de nouveau il traversa la cour; Mme Chambaz parut alors, qui le suivait. Elle disait: «Mon Dieu! mon Dieu!...» De temps en temps un éclair venait encore, grâce à quoi ils étaient à présent aperçus l'un et l'autre qui étaient arrivés devant la porte de la grange, et ils se tenaient devant sans entrer. Quelqu'un les y rejoignit, c'était une de leurs deux filles[.]
- Viens vite!...
Et de nouveau il traversa la cour; Mme Chambaz parut alors, qui le suivait. Elle disait: «Mon Dieu! mon Dieu!...» De temps en temps un éclair venait encore, grâce à quoi ils étaient à présent aperçus l'un et l'autre qui étaient arrivés devant la porte de la grange, et ils se tenaient devant sans entrer. Quelqu'un les y rejoignit, c'était une de leurs deux filles[.]
[106]
- Qu'est-ce qu'il y a?...
Et elle aussi:
- Mon Dieu! mon Dieu!...
- Tais-toi, tu vas réveiller le monde...
Et toujours ces chuchotements. Et de nouveau la voix de M. Chambaz:
- Il faut aller prévenir la justice...
- Tu es fou[,] à ces heures... C'est ça qui en ferait une histoire[.]
Allons, Lucie, viens m'aider[.]
Mais elle [:]
- Non, je ne veux pas, non! je ne veux pas. Non! non! Pas ça!
Et le père Chambaz, de nouveau:
- Qu'est-ce qu'il faut faire?
- Tu entends, je te dis, ne réveille pas les pensionnaires. Et puis après tout, laissons-le tranquille. Il n'a plus besoin de nous.
Au milieu de la nuit, ainsi.
- Ecoutez, dit Georgette (parce qu'ils n'avaient plus bougé, ni plus rien dit), il faut que j'aille: on aura peut-être besoin de moi.
Elle avait éteint la lumière. Il l'entendit descendre l'escalier[.]
Et elle aussi:
- Mon Dieu! mon Dieu!...
- Tais-toi, tu vas réveiller le monde...
Et toujours ces chuchotements. Et de nouveau la voix de M. Chambaz:
- Il faut aller prévenir la justice...
- Tu es fou[,] à ces heures... C'est ça qui en ferait une histoire[.]
Allons, Lucie, viens m'aider[.]
Mais elle [:]
- Non, je ne veux pas, non! je ne veux pas. Non! non! Pas ça!
Et le père Chambaz, de nouveau:
- Qu'est-ce qu'il faut faire?
- Tu entends, je te dis, ne réveille pas les pensionnaires. Et puis après tout, laissons-le tranquille. Il n'a plus besoin de nous.
Au milieu de la nuit, ainsi.
- Ecoutez, dit Georgette (parce qu'ils n'avaient plus bougé, ni plus rien dit), il faut que j'aille: on aura peut-être besoin de moi.
Elle avait éteint la lumière. Il l'entendit descendre l'escalier[.]
[107 r.]
Et lui fut de nouveau tout seul.
Alors la chose commença qui était comme si on s'était mis sur les genoux et peu à peu, on se redressait. Ça poussait avec le dos vers en haut comme quand don cherche à lever un trappe. Ça fut là, ça poussait, ça poussa encore, la trappe se levait; ce quelqu'un sortait de lui. Et quelqu'un qui n'était pas lui, à cause qu'on est quelqu'un, et puis quelqu'un et puis quelqu'un. Et c'est ce quelqu'un qui fut là, comme elle revenait justement. Qui l'aperçut alors (encore une fois, la dernière) à la lueur d'un des éclairs, de façon brève, et toute pâle dans l'éclair; -
Alors la chose commença qui était comme si on s'était mis sur les genoux et peu à peu, on se redressait. Ça poussait avec le dos vers en haut comme quand don cherche à lever un trappe. Ça fut là, ça poussait, ça poussa encore, la trappe se levait; ce quelqu'un sortait de lui. Et quelqu'un qui n'était pas lui, à cause qu'on est quelqu'un, et puis quelqu'un et puis quelqu'un. Et c'est ce quelqu'un qui fut là, comme elle revenait justement. Qui l'aperçut alors (encore une fois, la dernière) à la lueur d'un des éclairs, de façon brève, et toute pâle dans l'éclair; -
[108]
et avec une voix toute pâle elle aussi: «C'est Lin... cette fois ça...» Le quelqu'un qu'il était ferma ce qu'elle disait sur sa bouche. Poussé, jeté contre elle. Rien, pas un mot, simplement ça qu'il est venu. Et la phrase qui était en train d'être dite par elle ne fut pas entièrement dite, parce qu'elle prit un goût,
[109]
[comme quand on mord une poire contre le mur de l'espalier.] Moi aussi; moi comme les autres. Avant qu'on soit mort, et c'est tout. Serrant ce qu'il tenait dans chacune de ses deux mains, - quelque chose de rond[,] de tendre, quelque chose de chaud et de doux. Un bouton du corsage sauta. Elle gémit. Avec tout son dos elle fit un mouvement de côté. Elle ne dit rien. Elle tordit encore son échine[.] Il continuait de tenir les doigts serrés; en même temps il serrait les dents. Comme quand on va tuer. En même temps, il pesait sur elle de toutes ses forces lui rapprochant les épaules l'une de l'autre. Sans un mot, sans rien dire[.] Elle se tordit encore une fois, puis son ventre vint en avant; l'étoffe du corsage s'était entièrement ouverte. Il ne la quittait point
[110]
de son souffle. Il lui passa le bras gauche autour de la taille, et de la main droite, il tirait, il arrachait la toile. Elle fut brûlante. Il fut mordu à la joue. Elle plia sur ses genoux. Alors il la serra contre lui. Et d'abord elle sembla fondre contre lui, se défaire; elle fut comme une gerbe dont on coupe le lien et sa rondeur s'en va et fuit le long de vous; puis, brusquement, ce fut lui qui était serré, lui qui était tenu, lui qui fut étouffé; ce fut elle qui venait, ayant jeté ses deux bras autour de son cou; et les deux bras tiraient sur lui, comme si enfin ils avaient appris, ils venaient seulement d'apprendre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alors un immense étonnement. Un immense étonnement, beaucoup plus tard; mais est-il seulement vrai que ce soit beaucoup plus tard. C'est hors du temps. Et des minutes ont passé, ou des années? Elle? lui? des minutes ou des années? point de temps ou bien tout le temps? Il regardait, il voyait dans une vague lumière d'étoiles de nouveau brillantes avec peut-être un peu de lune qui s'en mêle à présent, à travers une épaisseur d'air
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Alors un immense étonnement. Un immense étonnement, beaucoup plus tard; mais est-il seulement vrai que ce soit beaucoup plus tard. C'est hors du temps. Et des minutes ont passé, ou des années? Elle? lui? des minutes ou des années? point de temps ou bien tout le temps? Il regardait, il voyait dans une vague lumière d'étoiles de nouveau brillantes avec peut-être un peu de lune qui s'en mêle à présent, à travers une épaisseur d'air
[111 r.]
comme derrière une vitre et un verre. Et elle là-dedans comme tellement loin de lui. Toute proche et si loin. Au-delà du toucher, du sentir, - de l'autre côté. Quelque chose de brun et de noir tout là-bas[,] quelque chose d'immobile, de brun et de noir, sur le blanc du drap. Ce grand corps brun et noir, comme vide de vie, et vide de présence et de sens devant lui et de réalité. Qui est-ce? Il voit ce corps qui est lui-même comme défait[,] jeté là, tombé de côté. Les bras posés à côté des épaules comme s'ils n'avaient plus rien à faire avec les épaules, les jambes pêle-mêle avec les genoux et les cuisses; le cou qui pendait en arrière sous le poids de la tête comme pas assez fort pour elle de l'autre côté de l'oreiller. Une morte. [Toute la personne est défaite.] Et quand, un peu plus tard, elle commença à bouger, est-ce que c'est bien elle encore, ou bien si [c'est] une autre qui est venue? Elle bougea alors un petit peu[.] Quand elle déplaça légèrement son coude, sa poitrine monta, monta encore, redescendit.
Et puis elle a ouvert les yeux comme si elle venait seulement à la vie. Des lambeaux de choses, qu'elle consi-
Et puis elle a ouvert les yeux comme si elle venait seulement à la vie. Des lambeaux de choses, qu'elle consi-
[112 r.]
dère un à un comme ça avant de comprendre[,] qui montent à elle dans le vide; un coin de mur, rien à côté, un pied de table et il manque les trois autres; comme ça, un à un parce qu'il faut d'abord les faire rapprocher, recoudre[.] Et puis tout à coup, assise; tout à coup:
- Maurice!
De nouveau:
[-] Maurice [!]
Elle s'est soulevée[,] elle s'est assise[,] elle a dit [:]
- Maurice c'est toi?...
(Mais toi, voilà ce n'est plus toi[.])
Elle lui avait tendu les bras[.]
- Oh! à présent emmène-moi, Maurice... emmène-moi, vite [!]... Qui ça, t'emmener? qui es-tu? pour quoi faire? parce qu'il est déjà tout habillé et allait sortir; alors elle l'a regardé, alors elle a tiré brusquement à elle le drap, elle l'a amené des deux mains contre elle, elle le tient sous son menton; et elle s'est mise à trembler.
- Maurice!
De nouveau:
[-] Maurice [!]
Elle s'est soulevée[,] elle s'est assise[,] elle a dit [:]
- Maurice c'est toi?...
(Mais toi, voilà ce n'est plus toi[.])
Elle lui avait tendu les bras[.]
- Oh! à présent emmène-moi, Maurice... emmène-moi, vite [!]... Qui ça, t'emmener? qui es-tu? pour quoi faire? parce qu'il est déjà tout habillé et allait sortir; alors elle l'a regardé, alors elle a tiré brusquement à elle le drap, elle l'a amené des deux mains contre elle, elle le tient sous son menton; et elle s'est mise à trembler.
[113 r.]

