[XIII]
Et puis voilà qu'il s'est assis. C'était sous un buisson, à l'écart de la route, laquelle continue à couler avec ses voitures, ses automobiles, ses bicyclettes[,] son monde à pied; il regardait de dessous le buisson. Il fit monter son genou, il mit le coude sur son genou, il mit le menton dans sa main. Une fourmi montait à sa jambe; le papillon balance deux ailes qui sont comme deux feuilles qui trembloteraient à leur tige. Une si fine mince petite tige: c'est tout en ailes, ça ne peut pas rester long- temps posé. Il tirait encore sur ce ciel. On vit
Et puis voilà qu'il s'est assis. C'était sous un buisson, à l'écart de la route, laquelle continue à couler avec ses voitures, ses automobiles, ses bicyclettes[,] son monde à pied; il regardait de dessous le buisson. Il fit monter son genou, il mit le coude sur son genou, il mit le menton dans sa main. Une fourmi montait à sa jambe; le papillon balance deux ailes qui sont comme deux feuilles qui trembloteraient à leur tige. Une si fine mince petite tige: c'est tout en ailes, ça ne peut pas rester long- temps posé. Il tirait encore sur ce ciel. On vit
[158]
tout à coup qu'il était changé. Quelque chose s'était agité un instant dans la nature. Sur un fond couleur d'ardoise, il y avait un rouleau de nuages blancs. Il tirait sur ce ciel; il y avait un changement. Une grande immobilité revenait après l'espèce de frisson qui avait parcouru les choses: ah! c'est comme au-dedans de nous; et après les roues, les grelottières, les trompes, les cornets, les timbres, le bruit des voix, le bruit des pas: plus rien. Ah! comme en nous! Tout à coup aussi ce silence en nous; les moments d'interruption, les moments où on s'interroge, mais tout s'interroge.
Quand le ciel dit: oui? non? l'herbe, l'arbre: oui? non? les champs, les prés, ces eaux[.] Quand il y a que vient le temps qu'est déjà remonté un des plateaux de la balance[,] mais il s'arrête: alors ils se tiennent tous deux en équilibre sans solution. Et est-ce que l'autre va descendre encore: oui? non? oui? non? oui ou non?... La fourmi court avec son oeuf sur un espace de terre nue dont elle profite pour aller plus vite; comme ses jambes bougeaient bien sous sa jupe quand
Quand le ciel dit: oui? non? l'herbe, l'arbre: oui? non? les champs, les prés, ces eaux[.] Quand il y a que vient le temps qu'est déjà remonté un des plateaux de la balance[,] mais il s'arrête: alors ils se tiennent tous deux en équilibre sans solution. Et est-ce que l'autre va descendre encore: oui? non? oui? non? oui ou non?... La fourmi court avec son oeuf sur un espace de terre nue dont elle profite pour aller plus vite; comme ses jambes bougeaient bien sous sa jupe quand
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elle venait comme dans un grand vent!... J'ai encore cinq ou six bonnes heures devant moi, c'est-à-dire de quoi faire en marchant bien une trentaine de kilomètres. C'est ce qu'il se dit. Et c'est là-dessus qu'elle se dressait; mais on prendra ce premier contour de golfe, et puis il y aura un autre contour de golfe et encore un, à cause que le lac tout le temps s'avance dans les terres; mais on les prendra et on les fera se placer entre ce qu'on est et ce qu'on n'est plus. Parce que toi, tu ne comptes plus et tu es là où on n'est plus. Toi? tu crois? tu crois ça? Tu oserais? Il regardait de nouveau devant lui, il voyait l'usine, il voyait briller ce lacis de rails qui brillait à cause du ciel se mirant dedans comme dans les ornières après la pluie; y es-tu par hasard, ou quoi? Mais ce fut justement parce qu'elle n'y était pas. Plus personne là;
[160 r.]
justement à cause de ça; plus personne, rien que moi!... La liberté. Et alors aller? et encore aller?
Il faut être fort.
Je n'ai plus de forces.
C'est quand il avait voulu se lever; il était retombé assis.
Les gros nuages montaient toujours, le rouleau avait roulé sur les sillons du ciel et tous les autres labours d'en haut[.] Il n'aurait pas fallu s'asseoir[.] Vos forces étaient vers en avant; voilà qu'elles se sont retour- nées. Les eaux vous reportent en arrière, là où elle est, comme si leur pente avait changé. Là où elle est, mon Dieu! [Chères mains, chers petits pieds, et on disait: «A qui?» on disait: «A toi ou à moi?», chères mains, on joue avec; à toi ou à moi? «A tous les deux», on dit.] Et il ne sut plus très bien; il se levait. Tant pis pour qui on est, d'ailleurs on n'est plus rien. Il se leva sans peine cette fois. Et puis, tout à coup: «Non! jamais»[,] tandis qu'un char à bancs venait encore puis se vidant encore de ses chants devant lui, puis a disparu dans le bruit des roues. [Et puis quand même: «Pourquoi jamais?»]
Tellement douce, tellement soumise! tellement consentante à tout et prête
Il faut être fort.
Je n'ai plus de forces.
C'est quand il avait voulu se lever; il était retombé assis.
Les gros nuages montaient toujours, le rouleau avait roulé sur les sillons du ciel et tous les autres labours d'en haut[.] Il n'aurait pas fallu s'asseoir[.] Vos forces étaient vers en avant; voilà qu'elles se sont retour- nées. Les eaux vous reportent en arrière, là où elle est, comme si leur pente avait changé. Là où elle est, mon Dieu! [Chères mains, chers petits pieds, et on disait: «A qui?» on disait: «A toi ou à moi?», chères mains, on joue avec; à toi ou à moi? «A tous les deux», on dit.] Et il ne sut plus très bien; il se levait. Tant pis pour qui on est, d'ailleurs on n'est plus rien. Il se leva sans peine cette fois. Et puis, tout à coup: «Non! jamais»[,] tandis qu'un char à bancs venait encore puis se vidant encore de ses chants devant lui, puis a disparu dans le bruit des roues. [Et puis quand même: «Pourquoi jamais?»]
Tellement douce, tellement soumise! tellement consentante à tout et prête
[161]
à tout; alors c'est vers toi. Tellement tout! Tellement possible en tout sens; alors c'est elle, c'est vers là-bas; on voulait trop, on voulait tout, tout à la fois. Ou rien - parce que rien c'est tout encore, parce qu'on peut tout imaginer, quand on n'a rien, on imagine en liberté: mais les espaces à présent me repoussent - où elle n'est pas; vers les 3 heures, peut-être 3 heures et quart[.] Et tout à coup: comme elle voudra, quand elle voudra, ce qu'elle voudra.
Le ciel était devenu parfaitement lisse et uni avec une couleur bleu noir, et des nuages blancs glissaient dessus, se défaisaient, se refaisaient.
Et un instant, il demeura debout; brusquement, il a tendu le bras.
C'est le bras droit. L'autre qui tenait le bâton avait été remis à sa place, c'est-à-dire contre l'épaule.
Le ciel était devenu parfaitement lisse et uni avec une couleur bleu noir, et des nuages blancs glissaient dessus, se défaisaient, se refaisaient.
Et un instant, il demeura debout; brusquement, il a tendu le bras.
C'est le bras droit. L'autre qui tenait le bâton avait été remis à sa place, c'est-à-dire contre l'épaule.
[162 r.]
Il tendit le bras, il le leva, il le rabattit; et la tête fut secouée, puis elle se porta violemment en avant, entraînant le corps; étant le lieu où se forment et sont les images: - à cause d'une image; et elle grandissait toujours, à cause de quoi le corps allait. Le chemin fait qui est défait, les pas qui ont été placés l'un devant l'autre sont ôtés un à un, comme des points cousus dans de la toile et qu'on découd: tant pis, plus rien que toi, - et comme tu voudras, et non pas comme je voudrai, comme tu es et non pas moi. La remêlant tout à coup à tout ça. Ce grand corps noir et brun est couché à nouveau devant lui, sur ce lit de terre et de pierres, ce lit de gravier, de buissons et d'herbe; tout ce grand corps, et [même est-ce qu'il va y avoir assez de place], et la tête pend par-dessus la crête, comme une fois par-dessus l'oreiller.
Un corps trop grand, mais vite alors! et d'avance le toucher; - vite, marchant
Un corps trop grand, mais vite alors! et d'avance le toucher; - vite, marchant
[163 r.]
avec ceux qui allaient et dans le même sens à présent, lui et eux, ensemble, tous vers elle et tous vers ce centre, le cou tendu, et puis par moment, il levait les yeux...
Et ce mélange. Ce grand corps, autour ce ciel, autour l'air, autour l'heure qu'il est, l'après-midi; lui qui venait. Comme si elle respirait là, comme si elle faisait un mouvement là, un grand doux mouvement et sa poitrine se soulevait; brune et noire, sa peau brune; déplaçant un bras, penchant alors un peu la tête de côté; [c'est le déplacement des lignes devant lui, ou quoi?] mais toutes viennent se fondre en elle, deviennent elle, il n'y a plus qu'elle et c'était comme s'il gagnait sans cesse à elle, tandis qu'il allait... Je viens, vois-tu, je viens, je viens.
Un sein se tend, la hanche s'est soulevée...
Et ce mélange. Ce grand corps, autour ce ciel, autour l'air, autour l'heure qu'il est, l'après-midi; lui qui venait. Comme si elle respirait là, comme si elle faisait un mouvement là, un grand doux mouvement et sa poitrine se soulevait; brune et noire, sa peau brune; déplaçant un bras, penchant alors un peu la tête de côté; [c'est le déplacement des lignes devant lui, ou quoi?] mais toutes viennent se fondre en elle, deviennent elle, il n'y a plus qu'elle et c'était comme s'il gagnait sans cesse à elle, tandis qu'il allait... Je viens, vois-tu, je viens, je viens.
Un sein se tend, la hanche s'est soulevée...
[164]
[Des tampons de ouate lui étaient tombés des oreilles.] Une réalité venait, il se remettait à entendre: dans le bas de l'air tout autour de lui cette musique tremblotait avec des petites secousses. Comme quand la vapeur fuse sous le couvercle de la marmite et il est soulevé[.] Comme quand une marmite est sur le feu et le contenu commence à bouillir[.] Le couvercle du ciel, couleur de fonte. A intervalles réguliers, par petits à-coups; - quand il y avait les notes des basses, quand le trombone pousse sa note sourde et sautille sur place et seulement soulève un peu par en dessous ce ciel, ce couvercle de ciel en fonte grise puis retombait sur sa jointure[.] Et ça venait, ça venait, ça venait[.] C'est le bal qui est commencé! Alors il passa de nouveau la main sur ses yeux pour chasser les restes d'images; parce qu'elle est là-bas maintenant; alors il força son allure[.] «Et on va aller la chercher.[»] Cherchant à reconstruire
[166]
à présent ce pays en terre, et en pierres, ce pays de réalité, avec ses buissons, ses petits buissons bas, ses plaques grises, ses taches d'herbe, - dans la chaleur, dans la poussière, sur cette route qui monte et fait blanc devant vous parmi du brun, du noir, du gris, dans l'immobilité de tout et ce silence[.] Chassant les images. Parce qu'elle est là-bas, et on va aller la trouver. Un pays en pierres et en terre, et puis le pont; voilà le pont. Elle toute là-bas quand même, mais on vient, vois-tu; et comme tu voudras à présent, ce que tu voudras, non pas moi.
Des gens continuaient à être sur la route et des groupes; ne pas vouloir tout avant, laisser quelque chose pour après.
L'homme de nouveau parlait à l'homme raisonnablement et puis l'homme chantait à l'homme: se donner d'abord, puis la liberté; la liberté parce qu'on s'est donné.
Des gens continuaient à être sur la route et des groupes; ne pas vouloir tout avant, laisser quelque chose pour après.
L'homme de nouveau parlait à l'homme raisonnablement et puis l'homme chantait à l'homme: se donner d'abord, puis la liberté; la liberté parce qu'on s'est donné.
[167]
Montant, continuant de marcher à grands pas, étant monté ce dernier bout de route, ayant pris à droite par le chemin.
Et le ciel tremblota encore, puis il y eut un arrêt dans la musique. C'est quand on monte verser à boire aux musiciens. On sait ce que c'est. Il voyait tout maintenant, clairement; d'ailleurs toute sorte de bruits venaient désormais, qui le renseignaient: des appels, des bouts de chanson, les trompettes de carton, ces espèces de cornemuses en baudruche qu'on gonfle, puis qu'on laisse se dégonfler, et tout ça sous ce ciel très bas, qui avait trembloté encore un peu: à présent, il ne bouge plus. «On viendra, on l'emmènera. Comme elle voudra. Non plus comme on veut.» Sous le ciel bas et noir, où étaient peintes en clair les boules des noyers, il s'avança encore: et il voyait des petits personnages noirs qui commencèrent à se montrer entremêlés de robes blanches. Un petit tonnerre se fit entendre; c'étaient les quilles. A ce moment, une fusée de rires partit, suivie de bravos[.]
Brusquement l'éclairage de devant augmenta à cause d'un jour faux qui venait; le noir du ciel plus en arrière noircit encore.
Et le ciel tremblota encore, puis il y eut un arrêt dans la musique. C'est quand on monte verser à boire aux musiciens. On sait ce que c'est. Il voyait tout maintenant, clairement; d'ailleurs toute sorte de bruits venaient désormais, qui le renseignaient: des appels, des bouts de chanson, les trompettes de carton, ces espèces de cornemuses en baudruche qu'on gonfle, puis qu'on laisse se dégonfler, et tout ça sous ce ciel très bas, qui avait trembloté encore un peu: à présent, il ne bouge plus. «On viendra, on l'emmènera. Comme elle voudra. Non plus comme on veut.» Sous le ciel bas et noir, où étaient peintes en clair les boules des noyers, il s'avança encore: et il voyait des petits personnages noirs qui commencèrent à se montrer entremêlés de robes blanches. Un petit tonnerre se fit entendre; c'étaient les quilles. A ce moment, une fusée de rires partit, suivie de bravos[.]
Brusquement l'éclairage de devant augmenta à cause d'un jour faux qui venait; le noir du ciel plus en arrière noircit encore.
[168]
Il se fit un ciel comme en sable; et d'en haut il tombait du sable et, d'en bas il se mit à monter du sable. Cependant il continuait d'avancer. Encore ce pas porté dans sa direction, un pas de plus: il regarda si elle venait. Il vit seulement partir en l'air au bout de ses supports le toit du pont de danse où les drapeaux pendaient tout d'une pièce. Et la musique repartit, et le toit alors balança, toute la construction balançait et tournait, à cause de ces têtes et de ces épaules qui tournaient. Elle ne venait pas. Les cris lui éclataient maintenant aux oreilles, des gestes partaient à droite et à gauche tout près de sa tête; il poussait, il était poussé. Et cependant, continuellement, il portait ses yeux par grands coups de tout côté, comme quand avec une perche on fouille l'épaisseur de l'eau; est-ce qu'elle n'est pas là, ou quoi? lançant ses yeux; au bout, alors, pour un instant était une paire de gants blancs posés à plat sur des épaules noires, était un écusson cloué parmi des branches: il perça une fois
[169]
jusqu'au ciel, entre deux toitures; une cheminée penchait, elle tomba: c'est à cause que son regard avait dévié. Et rien. Et toujours rien. Est-ce qu'elle ne serait pas là? Et il cherchait encore et puis apercevant plus à l'écart un petit mur il se dégagea d'un coup d'épaule. [Il alla jusqu'au petit mur, il monta dessus...]
C'est alors qu'il y eut cette main, il ne la sentit pas tout de suite. Elle vint sur lui, elle se posa, elle dut appuyer.
- Eh! Dubouloz!...
La main appuya encore. Il se retourna.
C'était Jotterand. Et Jotterand:
- Vous venez la chercher?
Il ne sut pas que dire; il secoua la tête.
- Allons, dit l'autre, ne mentez pas!...
Et le tout fut si vite fait que d'abord il ne sut pas bien; on faisait
partir des bouchons de limonades, un de ces bouchons tomba sur son chapeau; il fut là tout d'abord sans rien de plus, et il voyait seulement Jotterand [qui] le regardait[.] Et de nouveau:
- Ne mentez pas! je vous dis[.]
C'est alors qu'il y eut cette main, il ne la sentit pas tout de suite. Elle vint sur lui, elle se posa, elle dut appuyer.
- Eh! Dubouloz!...
La main appuya encore. Il se retourna.
C'était Jotterand. Et Jotterand:
- Vous venez la chercher?
Il ne sut pas que dire; il secoua la tête.
- Allons, dit l'autre, ne mentez pas!...
Et le tout fut si vite fait que d'abord il ne sut pas bien; on faisait
partir des bouchons de limonades, un de ces bouchons tomba sur son chapeau; il fut là tout d'abord sans rien de plus, et il voyait seulement Jotterand [qui] le regardait[.] Et de nouveau:
- Ne mentez pas! je vous dis[.]
[170 r.]
Alors il se sentit rougir.
- Vous faites bien. Mais c'était le moment.
Et lui comme s'il comprenait seulement:
- Pourquoi?
- Ah!...
- Où est-ce qu'elle est?
- Venez!
Jotterand partit; il tâchait de suivre, mais la chose n'était pas facile,
étant gêné par sa valise, avec des gens qu'il bousculait et qui se fâchaient, l'interpellant:«Eh! vous! attention... on est là...» Et pendant ce temps Jotterand là-bas continuait à lui faire signe de loin:«Allons, venez!...» puis plus impatiemment encore[,] de la main: [«] Vous venez? Est-ce que vous venez? [»]
Subitement il levait les bras.
C'était comme il venait d'arriver sur le côté du pont de danse, tout contre la barrière garnie de branches de sapins: là il levait les bras:
[-] Elle vous a vu trop tard[.]
Il jette encore ce regard[,] il se heurte[,] et on ramène la tribune où sont alignés les sept musiciens assis sous des guirlandes devant une planche en pente
- Vous faites bien. Mais c'était le moment.
Et lui comme s'il comprenait seulement:
- Pourquoi?
- Ah!...
- Où est-ce qu'elle est?
- Venez!
Jotterand partit; il tâchait de suivre, mais la chose n'était pas facile,
étant gêné par sa valise, avec des gens qu'il bousculait et qui se fâchaient, l'interpellant:«Eh! vous! attention... on est là...» Et pendant ce temps Jotterand là-bas continuait à lui faire signe de loin:«Allons, venez!...» puis plus impatiemment encore[,] de la main: [«] Vous venez? Est-ce que vous venez? [»]
Subitement il levait les bras.
C'était comme il venait d'arriver sur le côté du pont de danse, tout contre la barrière garnie de branches de sapins: là il levait les bras:
[-] Elle vous a vu trop tard[.]
Il jette encore ce regard[,] il se heurte[,] et on ramène la tribune où sont alignés les sept musiciens assis sous des guirlandes devant une planche en pente
[171 r.]
où ils posent leurs cahiers à musique, gonflant les joues derrière leurs instruments: qu'est-ce qu'il y a [?]
Et Jotterand:
- Trop tard.
Et lui:
- Pourquoi [?]
- Elle vous a vu...
Mais, au contraire, si elle m'a vu...
Et l'autre:
- Non, laissez-la... Eh, Dubouloz, vous entendez... Ça vaudra mieux... Il n'entendait déjà plus.
Parce que, si elle l'avait vu, il venait lui aussi à présent de la voir; et juste dans le moment où elle quittait le pont de danse par les trois ou quatre marches qu'il y a, et elle tirait quelqu'un par le bras.
Qui se sauvait, qui allait la première, et quelqu'un venait derrière elle, et c'était Frête qui venait derrière elle, et elle le tirait par sa manche; - comme pressée, oh! tellement pressée... Quand justement, et au contraire... Puis il comprit.
Pourquoi, lui aussi, il courait.
Et c'était Jotterand, à présent, qui tâchait de suivre l'appelant toujours:
- Dubouloz!... attendez... Dubouloz! ne faites pas ça...
Mais, quoi qu'il arrive, d'abord et avant toute chose, la rejoindre[.]
Et Jotterand:
- Trop tard.
Et lui:
- Pourquoi [?]
- Elle vous a vu...
Mais, au contraire, si elle m'a vu...
Et l'autre:
- Non, laissez-la... Eh, Dubouloz, vous entendez... Ça vaudra mieux... Il n'entendait déjà plus.
Parce que, si elle l'avait vu, il venait lui aussi à présent de la voir; et juste dans le moment où elle quittait le pont de danse par les trois ou quatre marches qu'il y a, et elle tirait quelqu'un par le bras.
Qui se sauvait, qui allait la première, et quelqu'un venait derrière elle, et c'était Frête qui venait derrière elle, et elle le tirait par sa manche; - comme pressée, oh! tellement pressée... Quand justement, et au contraire... Puis il comprit.
Pourquoi, lui aussi, il courait.
Et c'était Jotterand, à présent, qui tâchait de suivre l'appelant toujours:
- Dubouloz!... attendez... Dubouloz! ne faites pas ça...
Mais, quoi qu'il arrive, d'abord et avant toute chose, la rejoindre[.]
[172]
Elle est partie, la ramener!
Et cette masse de bruits encore qu'il traversait et qu'il fendait, où des figures glissaient les unes par-dessus les autres, comme dans un éboulement; puis il se trouva être derrière le pont de danse, l'ayant longé sur son côté. Sa valise l'empêchait de courir; il la laissa tomber au pied d'un mur. Son bâton le gênait, il le jeta. Vinrent alors les dépendances, venaient ensuite le plantage, le verger, venait le bois: il l'aperçut encore juste au moment qu'elle y entrait tirant toujours Frête après elle. L'eau lui coulait sur la figure. Et encore Jotterand là-bas derrière lui [:]
- Va pas! n'allez pas je vous dis... Eh Dubouloz!... Revenez
Et cette masse de bruits encore qu'il traversait et qu'il fendait, où des figures glissaient les unes par-dessus les autres, comme dans un éboulement; puis il se trouva être derrière le pont de danse, l'ayant longé sur son côté. Sa valise l'empêchait de courir; il la laissa tomber au pied d'un mur. Son bâton le gênait, il le jeta. Vinrent alors les dépendances, venaient ensuite le plantage, le verger, venait le bois: il l'aperçut encore juste au moment qu'elle y entrait tirant toujours Frête après elle. L'eau lui coulait sur la figure. Et encore Jotterand là-bas derrière lui [:]
- Va pas! n'allez pas je vous dis... Eh Dubouloz!... Revenez
[173 r.]
je vous dis... Malheureux! criant de toutes ses forces: tout juste s'il se retourna, encore, ne se donnant que le temps d'apercevoir le pauvre homme avec sa jambe raide dont il écrivait des demi-cercles le plus rapidement qu'il pouvait. Et, de nouveau droit en avant. Toute sa force droit en avant, face au bois, droit vers l'ouverture qui y est taillée; et parmi ces petits troncs clairs pauvres de feuilles, ces branchages comme du tuf[.] L'eau lui coulait sur la figure, l'eau lui coulait dans le dos. Mais où qu'elle aille, si loin qu'elle aille! Entre ces taillis, dans la sécheresse. Dans l'épaisseur, dans du brûlant. Et dans de l'im- mobilité, quand même on court ainsi, - mais en vous et autour de vous tout se tient immobile. Tout qui est comme écrit par grandes taches fixes: qui on est, qui on a été, soi-même, et votre vie et elle, - par grandes plaques parmi du ciel du ciel et ces buissons de mûres avec leurs grappes déjà noires, sous les poteaux du télégraphe, et ceux servant à la transmission de la force, qu'on reconnaît à des anneaux de peinture rouge, avec l'indication: danger de mort. Par grands lambeaux tachés, toutes les choses et tout lui-même; et lui allant parmi, et lisant ça, et comme s'il se lisait là. Et en même temps, il allait très vite et c'était comme s'il ne bougeait pas. Et il continuait d'aller: alors, à un moment donné, le chemin qu'il suivait fut coupé par un autre: pourtant il n'y eut pas pour lui d'hésitation. Et droit devant lui, et de nouveau droit devant soi. Parce que là-bas est ce bois de sapins[,] là-bas ce dessous de falaises: et sûrement que, de nouveau, ce serait là, à cause qu'on est revenu en arrière, alors il faut revenir en arrière tout à fait.
[174 r.]
Comme il pensait, - et en effet. Là-bas vint de nouveau cette fenêtre: elle fut dessus. Là-bas, contre cette fenêtre, où on avait arrangé le monde autour d'elle, et puis il a été dérangé. Là-bas contre cette fenêtre qui a été en verre bleu et aujourd'hui elle ne l'est plus: à 200 mètres environ devant lui: et on l'y vit s'y dresser encore et elle fut noire sur le gris, puis elle se retourna; et puis ils furent deux; et puis il n'y eut plus personne. Tout de suite après commence la pente à pic, après quoi il n'y a plus que la grève, après quoi il n'y a plus que l'eau mais jusqu'où elle ira, où qu'elle aille, si loin qu'elle aille.
Il avait quitté le chemin.
Il avait quitté le chemin.
[175]
Ses yeux étaient pleins d'eau salée qui les gênait, sur ses lèvres et dans sa bouche aussi il y avait cette eau salée; seulement on sait où elle va; et là où elle ira, on ira. Si loin qu'elle aille et où qu'elle aille[,] comme qu'elle aille - ayant maintenant quitté le chemin, étant obligé par moment de contourner un tronc abattu[,] étant empêché par la mousse, perdant du temps, allant quand même; et ainsi il se trouva à son tour sur le haut de la falaise.
Un immense coup de vent vint alors, on aurait dit que l'air
Un immense coup de vent vint alors, on aurait dit que l'air
[176]
trop longtemps forcé au repos s'avançait tout entier. [Sous une écorce ce grand coup d'air vient avec comme deux poings, qui le repoussent.] On entendait crier les branches, leur toiture tout entière se déplaça sur elle-même[.] Un éclair fut tracé en zigzags comme quand on écrit sur la planche noire avec de la craie; l'eau devint verte comme les feuilles sont vertes quand le printemps les fait s'ouvrir.
Il s'était tiré en avant quand même.
Il se tendit encore, comme il pouvait, retenant d'une main son chapeau, de l'autre les revers de sa veste sur sa fermant la bouche, tandis qu'une fumée de sable mêlée de brindilles monta par grands cercles jusqu'à lui[.]
Alors vint cette première vague rran' l'autre un moment après rran' rran': c'était commencé.
Mais tant pis, mais tant pis! la cherchant seulement des yeux[.] Il ne la vit point d'abord à cause des buissons nombreux bordant la grève[,] mais s'étant déplacé légèrement sur le côté, cherchant toujours[,] et tout à coup elle lui apparut encore[.]
C'était auprès du petit port où Duport logeait ses bateaux. Il y avait là un bateau, Frête était déjà monté danspoitrine; baissant la tête,
Il s'était tiré en avant quand même.
Il se tendit encore, comme il pouvait, retenant d'une main son chapeau, de l'autre les revers de sa veste sur sa fermant la bouche, tandis qu'une fumée de sable mêlée de brindilles monta par grands cercles jusqu'à lui[.]
Alors vint cette première vague rran' l'autre un moment après rran' rran': c'était commencé.
Mais tant pis, mais tant pis! la cherchant seulement des yeux[.] Il ne la vit point d'abord à cause des buissons nombreux bordant la grève[,] mais s'étant déplacé légèrement sur le côté, cherchant toujours[,] et tout à coup elle lui apparut encore[.]
C'était auprès du petit port où Duport logeait ses bateaux. Il y avait là un bateau, Frête était déjà monté danspoitrine; baissant la tête,
[177]
le bateau[.]
Elle, elle se tint encore un instant tournée vers la falaise jusqu'à ce que de son côté, elle l'eut aperçu[.] Tout à coup elle eut un mouvement de la tête en arrière, ce qu'elle cria il ne le comprit pas. Le bateau fut amené.
Il s'était mis à dégringoler la pente. Il tomba sur le dos enfonçant des deux pieds dans le sable qui l'entraînait dans son mouvement avec quelques pierres plus grosses qui se mirent à bondir et par un dernier saut trouèrent les broussailles[.] Il s'était redressé, il était retombé[,] toute la falaise à présent semblait s'être mise à descendre, et descendait en même temps que lui. Pris dedans il se laissait faire étant bien forcé de se laisser faire, et ainsi il fut amené[,] il tomba de nouveau sur le côté[.]
Un grand éclair s'écrivit encore en deux moitiés et par deux fois[.] Il dut y avoir un coup de tonnerre; mais on ne démêlait plus le tonnerre des autres bruits. Tout se mit à gronder[,] à bouger, à se balancer. Une obscurité comme quand le monde va finir était venue. Il se débattait à la fois dans cela et dans autre chose, ne sachant plus si c'était de la nuit ou les branches qu'il écartait, déchiré, souffleté[,] fouetté[,] battu[,]
Elle, elle se tint encore un instant tournée vers la falaise jusqu'à ce que de son côté, elle l'eut aperçu[.] Tout à coup elle eut un mouvement de la tête en arrière, ce qu'elle cria il ne le comprit pas. Le bateau fut amené.
Il s'était mis à dégringoler la pente. Il tomba sur le dos enfonçant des deux pieds dans le sable qui l'entraînait dans son mouvement avec quelques pierres plus grosses qui se mirent à bondir et par un dernier saut trouèrent les broussailles[.] Il s'était redressé, il était retombé[,] toute la falaise à présent semblait s'être mise à descendre, et descendait en même temps que lui. Pris dedans il se laissait faire étant bien forcé de se laisser faire, et ainsi il fut amené[,] il tomba de nouveau sur le côté[.]
Un grand éclair s'écrivit encore en deux moitiés et par deux fois[.] Il dut y avoir un coup de tonnerre; mais on ne démêlait plus le tonnerre des autres bruits. Tout se mit à gronder[,] à bouger, à se balancer. Une obscurité comme quand le monde va finir était venue. Il se débattait à la fois dans cela et dans autre chose, ne sachant plus si c'était de la nuit ou les branches qu'il écartait, déchiré, souffleté[,] fouetté[,] battu[,]
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la figure[,] le corps[,] les mains[,] les jambes; son chapeau qu'il avait perdu; enfonçant dans la vase, buttant dans certains creux pleins d'eau [;] alors on vit encore les grands osiers s'ouvrir dans leur milieu comme une fleur[.] Plus rien d'autre dans sa tête que cette phrase, rendant toujours le même son comme s'il y avait eu un grelot sous l'os de son crâne[: «] Où qu'elle aille où qu'elle aille[.»] Il perça alors ce dernier rideau: il vit que le bateau avait déjà gagné vers le large.
Elle était assise à la pointe; devant elle Frête ramait.
Tous deux étaient tournés vers lui, en sorte qu'il fut aperçu aussitôt: alors elle se pencha vers Frête[,] l'encourageant, et lui il renversait tout le corps sur ses rames[.] Le bateau se coucha de côté, il montait, il redescendit. On le vit s'élever par le bout comme une balançoire[.] On le vit s'élever et en même temps elle s'élevait avec ses pieds comme au-dessus de la tête de Frête; puis c'est la tête de Frête qui monta[,] ce fut lui qui fut au-dessus[.]
Elle était assise à la pointe; devant elle Frête ramait.
Tous deux étaient tournés vers lui, en sorte qu'il fut aperçu aussitôt: alors elle se pencha vers Frête[,] l'encourageant, et lui il renversait tout le corps sur ses rames[.] Le bateau se coucha de côté, il montait, il redescendit. On le vit s'élever par le bout comme une balançoire[.] On le vit s'élever et en même temps elle s'élevait avec ses pieds comme au-dessus de la tête de Frête; puis c'est la tête de Frête qui monta[,] ce fut lui qui fut au-dessus[.]
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Sur de l'eau verte, sur comme des collines qui se suivaient[,] comme si un pays entier de collines accourait, passait sous vous et on le parcourait sans même changer de place [parce que c'est lui qui se déplaçait]. Où qu'elle aille et si loin qu'elle aille comme qu'elle aille: jusqu'au bout. Vers le large, si tu veux, vers l'orage, vers n'importe quoi! Moi aussi. Et ça y est! Car comme il venait de voir il y avait là un second bateau qui était tiré dans les buissons; il n'eut qu'à s'assurer que les rames y étaient et elles y étaient[.]
Un homme alors parut en haut de la falaise à la place où lui-même un instant avant s'était tenu [;] il mit ses mains autour de sa bouche[,] appelant.
C'était Jotterand[.]
Et la suite fut qu'on vit Duport sortir de chez lui et il venait, longeant la grève, levant le poing, criant des choses[,] grognant[,] jurant[,] sacrant, trop tard[.]
Et trop tard [:] sa femme sortie, son fils Charles qui l'avait suivi.
Il était loin. Et sur l'eau lui aussi, lui aussi[.]
Un homme alors parut en haut de la falaise à la place où lui-même un instant avant s'était tenu [;] il mit ses mains autour de sa bouche[,] appelant.
C'était Jotterand[.]
Et la suite fut qu'on vit Duport sortir de chez lui et il venait, longeant la grève, levant le poing, criant des choses[,] grognant[,] jurant[,] sacrant, trop tard[.]
Et trop tard [:] sa femme sortie, son fils Charles qui l'avait suivi.
Il était loin. Et sur l'eau lui aussi, lui aussi[.]
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Où elle ira; et jusqu'où elle ira[.] Si loin qu'elle aille[.]
Il y avait comme des murs qui se brisaient dans leur partie supérieure et vous entraînaient avec leurs moellons.
L'autre bateau montait, tombait, remontait et penchait[.] On ne le vit plus, un instant on le vit de nouveau.
Un paquet d'eau lui couvrit les genoux, l'une des rames fut arrachée de sa cheville.
Et elle parut encore, elle, ornant le fin sommet d'une arête qui s'avançait sous une frange d'écume: elle descendit sur son autre versant[.] Le bateau s'était levé tout droit[.] Elle disparut comme quand le corps du cheval se cabre, ayant sauté l'obstacle, se retourne; Frête disparut à son tour; alors on vit l'arrière du bateau pencher de côté[,] pencher encore[,]
Il y avait comme des murs qui se brisaient dans leur partie supérieure et vous entraînaient avec leurs moellons.
Un de ces murs venait, les moellons dont il était fait s'éboulèrent du haut[,] s'entraînant. Un autre se détruisait à sa base même[,] étant comme ruiné du pied par une force et il se défaisait sous vous. Il tomba de son banc. Il se rassit à son banc[.] Cependant il venait de jeter encore un regard
par-dessus son épaule.L'autre bateau montait, tombait, remontait et penchait[.] On ne le vit plus, un instant on le vit de nouveau.
Un paquet d'eau lui couvrit les genoux, l'une des rames fut arrachée de sa cheville.
Et elle parut encore, elle, ornant le fin sommet d'une arête qui s'avançait sous une frange d'écume: elle descendit sur son autre versant[.] Le bateau s'était levé tout droit[.] Elle disparut comme quand le corps du cheval se cabre, ayant sauté l'obstacle, se retourne; Frête disparut à son tour; alors on vit l'arrière du bateau pencher de côté[,] pencher encore[,]
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se retourner complètement...
Jusqu'où elle ira, jusqu'au bout[,] jusque de l'autre côté, il leva la tête: il vit un court instant la frange l'atteindre à son tour[,] la frange pendre au-dessus de lui, comme un rideau de lit[,] elle s'avança, elle commença lentement de descendre[.] Tout à coup [elle] se détacha, elle s'abattit. Et l'eau vint sur lui.
L'eau vint encore. L'eau vint encore.
Jusqu'où elle ira, jusqu'au bout[,] jusque de l'autre côté, il leva la tête: il vit un court instant la frange l'atteindre à son tour[,] la frange pendre au-dessus de lui, comme un rideau de lit[,] elle s'avança, elle commença lentement de descendre[.] Tout à coup [elle] se détacha, elle s'abattit. Et l'eau vint sur lui.
L'eau vint encore. L'eau vint encore.
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